‹ Saint MartinChapitre 60 sur 317 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

luent primitif qu'elle renfermait n'offre pas le caractère d'un monastère régulièrement constitué et n'a pas laissé dans l'histoire de traces durables. Ceux de l'Ile-Barbe auprès de Lyon, de Saint- Jouin en Poitou, n'ont pas apporté de preuves à l'appui de la priorité qu'ils ont parfois revendiquée sur Ligugé ; celui de Lérins encore moins. Ne contestons donc pas à la fondation de saint Martin ce droit d'aînesse qui fait sa gloire; la seule ville qui serait autorisée à le lui disputer, la vieille métropole des Gaules, est depuis si longtemps étrangère à notre patrie!

Le disciple d'IIilaire n'entendait pas cesser d'être son clerc et son auxiliaire; il ne voulait pas non plus renoncer à la vie religieuse après y avoir goûté à peine : il se choisit donc une retraite à proximité de la cité de Poitiers ^ Sulpice n'en désigne pas autrement la situation. Mais Grégoire de Tours, mais Fortunat sont plus explicites, et nomment ce lieu solitaire Locociagense , Locodiacense , Locojaco, Legudiaco ^• leurs manuscrits fournissent encore d'autres variantes. Des monnaies mérovingiennes nous donnent la leçon authentique, et nous prouvent en même temps que le monastère de saint Martin était bien là. On y lit ces mots: LocoTEiAco SANCTi Martini ^ Ce vocable serait, suivant les uns, d'origine celtique et signifierait un endroit couvert de petites cabanes; dans ce cas, il pourrait bien n'avoir été attribué à la localité qu'après l'installation des moines et à cause d'elle. Suivant les autres, il viendrait, comme il a été dit plus haut, de la langue slave; Martin, originaire du pays où cette langue se parlait, aurait ainsi nommé le lieu de son choix parce qu'il le trouvait agréable et fertile {Lu-

' Ce choix n'avait pas d'autre r,ii-iiii li's relations antérieures de Martin avec saint Hilaire. Beugnot se Ir |i( . \ Hh ninM iit quand il l'attribue à l'importance du Poitou comme centre (lniiilii|iii'. I h-atrucUon du paganisme, I, 296.) = 2 Grég., Virl. S. Mari., IV, 30. Forl., VUa S.HUarii, I, 12. = 3 De Barthélémy, Lisle des noms de lieu inscrils sur les monnaies mérovingiennes , n» 390. Une de ces monnaies se trouve reproduite dans le livre de D. Chamard, S. Martin et Ligugé, p. 96.

SAINT MARTIN îil 0 I N E

z4ce)'. La première hypothèse semblera plus probable aux philologues français. Les anciens cénobites recherchaient moins, du reste, les beautés de la nature que la paix et risolement : nous pouvons être certains qu'il n'y avait là aucun village, aucun habitant avant la petite colonie religieuse qui vint s'y établir. Si la vallée du Clain offre un aspect riant et animé, ce n'est pas une raison pour qu'elle ait eu ce caractère à une époque où la moitié de la Gaule n'était pas encore défrichée, et il est plus probable qu'elle l'a dû précisément aux travaux ou à l'inOuence de ses pieux solitaires. Comme presque toujours, les maisons se sont peu à peu groupées autour du clocher, et le bourg s'est développé à l'ombre du cloître.

Ligugé se trouve à huit kilomètres au sud de Poitiers. La distance était suffisante pour que le mouvement de la ville ne troublât pas le silence et le recueillement rêvés par le fondateur; elle n'était pas assez grande pour l'empêcher de communiquer fréquemment avec Tévêque et son clergé. Dès le principe, nous le voyons appliquer dans cet (Hablissement nouveau les plans qu'il méditait depuis de longues années et qu'il devait exécuter sur une plus vaste échelle à Marmoutier -. L'idéal du moine, la conception de la vie monastique n'a jamais été la même en Orient et en Occident. Dans les déserts de la Thébaïde, le solitaire demeurait beaucoup plus isolé de ses semblables, et le couvent plus séparé du monde. La contemplation les absorbait exclusivement, et ne laissait presque point d(^ i»lacc à la vicadivr. Il en résultait pour les forts un surcroit de pcribcliun , nue plus intime union avec Dieu; mais pour les faibles, c'est-à-dire pour la majorité, des dangers et des tentations auxquels ils n'échappaient pas toujours. Leur imagination , excitée par un soleil brûlant, les entraînait dans des écarts de plus d'un genre, qui, peu à peu, mais assez rapidement, amenèrent dans ces

' Vie de. S. Martin par le docteur Riha, de Budvice, et communication du même. = 2 VHa S. Mart., 7.

IS6 CHAPITRE m

contrées la corruption de l'institution comme celle du christianisme lui-même. Dès le iv° siècle, le tableau de leurs vertus et de leurs austérités est singulièrement assombii par celui de leurs discordes avec les évêques'. Le vagabondage d'esprit naissait trop souvent de leur oisiveté, l'orgueil de leur immense crédit; car, disaient avec amertume les païens d'Orient, quiconque se montre en public vêtu d'une robe noire, est assuré d'exercer un pouvoir absolu ^ Enfin, le soin même de leur vertu personnelle les détournait parfois de s'occuper du bien de leur prochain ; ils n'exerçaient pas autour d'eux ce grand rayonnement de la charité et de l'apostolat qui a fait la gloire et, sans doute, la durée du monachisme occidental. On pourrait mettre dans leur bouche le mot de saint Jérôme: Clcrici pascunt oves; ego pascor^. Tout autre est chez nous l'idée du religieux. Le couvent du moyen âge est un centre, et non une oasis perdue dans le désert. Le cénobite des temps mérovingiens, le solitaire retiré au fond des vieilles forêts gauloises sont en même temps des apôtres. S'ils s'établissent dans un lieu inhabité, c'est pour attirer à Dieu les populations voisines, c'est pour défricher le sol, c'est pour protéger les petits et adoucir les grands, c'est pour travailler avec leurs mains robustes et leur cœur vaillant à sanctifier et à civiliser la société nouvelle, sans pour cela négliger le devoir essentiel du religieux, la contemplation. Le moine missionnaire, tel est le vrai type des grands ordres et des grandes congrégations de l'Occident, depuis le bénédictin des premiers jours jusqu'au frère prêcheur du xni" siècle et au jésuite des temps modernes. Nous avons peine à concevoir l'état monastique sans cette union étroite de la vie active et de la vie contemplative, sans cette irradiation constante du monastère sur le monde, s'exerçant par la prédication, par les missions lointaines, par les œuvres charitables ou par

• V. Sulp. Sév., Dial. I , S. = 2 Eunaji., I, 44. = ' S. Jér., cp. ad Hcliodor.

l'éducation, cette œuvre religieuse par excellence. Eh bien, ce type, cette conception nouvelle, qui semble avoir passé dans l'esprit de notre nation comme le sang des pères dans les veines des fils, c'est saint Martin qui l'a inoculée chez nous, et c'est à Ligugé qu'il en a pour la première fois offert le spectacle. Là il se trouvait enfin libre de faire ce qu'il voulait : il était chez lui. Les obstacles matériels qui l'avaient arrêté à Trêves, à Milan, à Gallinaria, ne se dressaient plus devant ses desseins; au contraire, l'évêque s'en était fait le complice. Était-ce donc pour rien que, depuis l'âge de douze ans, il remuait dans sa tête des bataillons de moines? Était-ce pour le simple plaisir de vivre dans une retraite de son choix qu'il avait rompu les liens qui l'attachaient à sa famille et à l'armée, cherché du nord au midi et de l'orient au couchant un lieu propice à l'exécution de ses plans ? Non, Martin ne veut pas se borner à faire un ermite de plus; il veut créer un monde, et ce monde, c'est celui dont saint Benoît viendra consolider et perfectionner les lois, celui qui traversera quinze siècles en faisant le bien, celui que nous retrouvons aujourd'hui dans nos écoles, dans nos missions, dans nos hospices, sur nos sièges épiscopaux, toujours méconnu, toujours persécuté, et toujours triomphant par ses œuvres. Après cela, que Ligugé soit ou ne soit pas le plus ancien monastère des Gaules, il peut se consoler; il n'a pas besoin de cette gloire : il a vu la première réalisation du rêve de saint Martin.

Nous trouverons cette réalisation plus complète et plus heureuse, je le répète, dans l'établissement de Marmoutier : là le fondateur n'aura pas seulement la liberté de ses mouvements et l'alliance de l'évêque, il sera lui-même le maître et le chef de la chrétienté, il disposera de ressources plus nombreuses. Cependant, en étudiant de près le peu que nous dit Sulpice de la colonie de Ligugé, nous y reconnaissons, à l'état rudimcntaire, les mômes règles et la même

Page 1