CHAPITRE III
d'où lui venait un sentiment non moins opposé aux textes qu'à la tradition : « C'est, répondit-il, que je ne trouve pas l'état religieux digne du grand saint Martin. » Voilà une dignité singulièrement entendue! Un bénédictin, dom Radier, s'est donné la peine de réfuter cette opinion, et vraiment la tâche était trop facile. N'avons-nous pas entendu le témoin oculaire de la vie de saint Martin nous parler à chaque instant de ses aspirations bien définies, et de ses monastères, et de ses frères? Grégoire de Tours ne rappelle-t-il pas, de son côté, qu'il avait établi à Ligugé une troupe de véritables moines'? La règle de Marmoutier, l'organisation primitive de l'église de Saint-Martin nous prouveront encore mieux, s'il est possible, l'absurdité d'une thèse qui ne mérite pas de nous arrêter davantage ^ Et, du reste, nous n'avons qu'à recueillir les aveux d'impuissance échappés à Gervaise lui-même. Tout en se démenant dans le cercle vicieux oii il s'enferme volontairement, il déclare qu'il ne prétend pas ôter à son héros « la gloire d'avoir le premier introduit la profession monastique dans la France comme dans plusieurs autres royaumes de l'Europe, ni aux moines celle de l'avoir pour père^ ». Habemus confileyileml Martin acquit encore , dans le même temps , la dignité de prêtre, ou tout au moins celle de diacre. La seule autorisation de prêcher, qui lui fut accordée par saint Ililaire, nous le donnerait à entendre, car la distribution de la parole sacrée n'appartenait qu'à l'évèque ou aux prêtres qui le représentaient. 11 serait d'ailleurs invraisemblable qu'après avoir fait accepter le rang d'exorciste à son disciple durant le premier séjour de celui-ci à Poitiers, Ililaire, le voyant
1 Monasterium Locociagense..., quo congregalam monachorum calervam locaverat vir beatus. [Virt. S. Mari., IV, 30.) Martène, dans son Hisloire de. Marmoutier (1, 30), a produit encore d'autres textes (jui détruisent complètement le système de Gervaise. = ^ Cela suit dit s.ins nier les qualités générales du livre de Gervaise. (V., sur ce point parlii nUn-, s,i ('«■ île saint Martin, p. 39,- 285, etc., et la Sainteté de l'état mon<i>:iiqw' , par D. Badier. Tours, 1700, in-12, passim.) — 3 Gervaise, op. cit., p. 42.
attaché définitivement à son Église et à la tête d'un monastère, ne lui eût pas ouvert l'accès des ordres majeurs. Il pouvait parfaitement l'élever à la prêtrise bien qu'il ne fût pas originaire de son diocèse, car il y promut dans les mêmes conditions saint Just, son fils spirituel, qui était né près de Limoges. S'il est vrai qu'un concile avait interdit aux évêques d'ordonner les étrangers, cette interdiction visait uniquement les sujets dont le caractère ou les mœurs étaient inconnus, suspects; telle est l'interprétation des canonistes, et l'on voit, en revanche, plusieurs docteurs, saint Augustin notamment, créer des prêtres sans consulter l'évêque de leur pays'. L'élection de Martin à l'épiscopat, dont nous approchons, est encore une base de présomption très sérieuse. Le silence gardé par Sulpice, par Fortunat, par Paulin de Périgueux sur le point qui nous occupe a fait penser à Martènc qu'il passa directement du grade d'exorciste à celui d'évèque ; mais il n'y a là qu'un argument négatif, et, bien que dans les premiers siècles quelques pontifes aient été pris parmi les laïques, la règle générale de l'Église latine était de ne conférer l'épiscopat qu'à des prêtres et la prêtrise qu'à des diacres; les ordres mineurs pouvaient seuls être omis-. Gervaise a cru, au contraire, que Martin fut investi de la dignité sacerdotale avant d'être appelé au pontificat par les Tourangeaux, et l'on doit ici lui donner raison. Ce qui achèverait de le démontrer, c'est le trait du baptême administré par le fondateur de Ligugé à l'un de ses frères, qu'on va lire plus bas : le droit de baptiser était encore, on le sait, une prérogative réservée aux prêtres. Quant au diaconat, il est plus matériellement certain que notre saint le reçut à Poitiers. La lacune de sa biographie originale est comblée à cet égard par un manuscrit du ix'' ou du x'' siècle, que j'ai
1 V. Acta SS. oct , XII , 237 et suiv. = Thomassin , DiscipL, pari. I , liv. H , ch. XXXVI.