‹ Saint MartinChapitre 70 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

évêques présents : « Il a une apparence méprisable, » c'est la contre-partie, c'est le cri des rédamants, bientôt étouffé par la voix d'une écrasante majorité, qui s'élève de plus en plus, comme le bruit de la mer montante. L'incident qui vient lever les dernières hésitations rappelle encore un autre usage des anciens Romains, qui a subsisté durant une partie du moyen âge. Les païens ouvraient le livre de Virgile, et croyaient trouver dans le premier mot qui leur tombait sous les yeux l'indice des volontés divines; c'est ce qu'on appelait sortes Virgilianœ : les chrétiens firent quelquefois de même avec l'Écriture sainte, et cette coutume superstitieuse (sortes sanctorum) ne disparut qu'à la longue devant les prohibitions les plus énergiques des conciles et des capitulaircs. Ici cependant le livre des Psaumes n'est pas précisément ouvert dans l'intention d'y chercher un présage ou un arrêt. C'est plutôt une coïncidence providentielle qui frappe d'une manière inattendue l'esprit des assistants. Alors seulement les évêques ratifient à l'unanimité le choix des citoyens et procèdent à la consécration. On cite, dans les temps reculés, d'autres exemples de grands et illustres pontifes proclamés ainsi par la voix inspirée de tout un peuple : Milan vit cet admirable spectacle à l'élection de saint Ambroise, Reims à celle de saint Remi; et de pareilles manifestations nous dédommagent amplement de la simonie ou des brigues favorisées trop souvent par les passions populaires. Mais aucune promotion ne présente un caractère aussi imposant, ni une peinture de mœurs aussi complète, que celle du saint évêque de Tours.

Il faut reconnaître, après avoir suivi attentivement le récit de Sulpice, que Martin dut son élévation au prestige communiqué à sa robe de moine par une série de miracles et de traits de dévouement. Il s'est pourtant trouvé des écrivains assez téméraires pour affirmer qu'il avait été nom- * mé, non pas à cause de sa profession monastique, mais, au contraire, malgré cette profession. On a voulu ériger

la résistance momentanée de deux ou trois membres du haut clergé en opposition constante et résolue, dirigée, au nom de l'aristocratie et du corps épiscopal des Gaules, contre l'influence des religieux en général et du fondateur de Ligugé en particulier'. Il faut vraiment avoir bonne envie de transporter dans le passé les petites rancunes et les petites préoccupations du présent. Il n'exista pas plus de parti antimartinien que de parti antimonastique dans l'Église gallo-romaine. Saint Martin fut en butte à l'animosité de quelques prélats courtisans lorsqu'il défendit contre eux, auprès de l'empereur Maxime, la cause de la tolérance. Mais rien ne peut laisser supposer, dans les passages où son historien fait allusion à leurs jalousies, à leurs mauvais sentiments, que l'épiscopat se fût ligué avec eux pour une lutte permanente contre lui ou ses moines. Sulpice nous montre, au contraire, le haut clergé se recrutant parmi les cénobites de Marmoutier, et ceux-ci parmi la noblesse-. Ainsi , non seulement les deux partis adverses auraient été alliés, mais ils se seraient trouvés composés l'un et l'autre des mêmes personnages. Laissons ces fantaisies, et tâchons de profiter de l'exemple pour ne pas nous lancer dans une interprétation aventureuse des textes.

L'humble moine est donc devenu évêque ; le pauvre étranger a reçu par là ses lettres de grande naturalisation : il est désormais à la tête d'une fraction importante de l'Église des Gaules. Se figure-t-on bien la haute influence, l'autorité considérable que cette position lui conférait? Non seulement il se trouvait investi des attributions spirituelles léguées par Jésus-Christ à ses apôtres et à leurs successeurs, non seulement il avait des âmes à conduire, mais il avait des

' <i Le méconlenfenient desévcqucs no connut plus do mesure lorsque le cri public porta le solitaire au siège de Tours, n (Do Saint-Priest, op. cil., p. 304 et suiv.) Cf. Paul Albert, op. cit.. y. K\. I.'.iIiIm. (.;,,riui a facilement réfuté le premier de ces écrivains {Défense de rÉ,jli,e, III, 426 et suiv.). = Vita S. Mari., 10.

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