CHAPITRE IV
intérêts matériels à protéger, une cité à gouverner. L'évêque est, aux iv" et siècles, une puissance religieuse et civile tout à la fois. Il a hérité, pour le bonheur de ces populations exposées à tant de fléaux extérieurs et intérieurs, des fonctions des derniers magistrats romains, disparus dans le désordre do Tanarchie, engloutis bientôt dans la tourmente des invasions. 11 ne s'est pas em])aré de leur pouvoir, connue le dit Henri Martin; mais, suivant un autre mot qui a fait fortune, il Ta ramassé par terre, ou plutôt on l'y a ramassé pour le lui offrir. A l'arrivée des barbares, il n'y avait plus ni édiles, ni curiales, ni municipes; de toute la savante administration romaine il ne restait rien debout, rien qu'un dignitaire aux attributions assez mal définies, et dont le nom seul trahit à quelles nécessités sociales son office répondait : le defensor civitatis. Ce défenseur avait été institué par Valentinien dès 365, sept ans avant l'élection de saint Martin, à la demande générale des populations, désireuses surtout d'avoir un appui contre les exactions intolérables des officiers impériaux. Il était chargé de contrôler les rôles d'impositions, de réclamer contre les exactions injustes, de soutenir les intérêts de la cité auprès de l'empereur, même de faire la police. Il eut un siège dans l'assemblée municipale, dont il devint la tète. Les citoyens l'élurent eux-mêmes parmi les personnages les plus importants de la ville. Or la juridiction accordée précédemment aux évêqucs par Constantin, les privilèges nouveaux ajoutés par ses successeurs à cette prérogative d'une immense portée, avaient déjà donné aux chefs des Eglises une certaine puissance matérielle. La plupart, en outre, appartenaient par leur naissance à l'ordre sénatorial, qui était la noblesse romaine. Quand tout commença à s'écrouler autour d'eux, ils apparurent plus forts et plus grands qu'auparavant. Le peuple vint à eux naturellement; il s'abrita sous leur tutelle; il en fit presque partout les defensores cimlalis. Ainsi le prestige de leurs fonctions sacrées et celui de la race, l'institution
ART GOTHIQUE (XV^ SIÈCLE) ÉCOLE FRANÇAISE
(I Le Manteau partagé, n (Voy. la notice de la pl. IV.) — Les deux petits sujets en camaïeu représentent « la visite de la Vierge, de sainte Thècle et de sainte Agnès », et " l'épisode de l'escalier où le diable fit un jour tomber saint Martin 11. Les vers latins que Jeban Foucquet a insérés dans sa composition doivent être rétablis ainsi qu'il suit :
Hic Marlinus qui nulii nocuil , Hic Marlinus qui cunclis profuil.
Ils appartiennent à la belle prose qu'Adam de Saint- Victor, au xti« siècle, consacra à saint Martin {Gaude, Sion).
Miniature des " Heures d'Estienne Chevalier n par Jehan Foucquet. Ce grand miniaturiste naquit à Tours en 1415 et fit un voyage à Rome en 1 i40. Ses deux plus beaux ouvrages sont ces Heures, et les Antiquités judaïques de Josëphe (1470). — L'original de la présente miniature appartient à M. Feuillet de Conches. — Toutes les Heures ont été reproduites par la chromolithographie dans le Jehan Foucquet de Curmer (1866). La présente miniature y figure à la p. 183.
Dessiné par MH» Dupuy, il'aiiros l'uriginal;
légale et le suffrage populaire, tout se réunissait pour leur conférer le gouvernement local, et, le jour où il n'y eut plus de gouvernement central, ils furent à peu près tout. << La réunion des deux magistratures, comme le remarque M. Dareste, devint si ordinaire, que, dans les derniers temps de l'empire, la loi (ou l'usage) finit par supprimer le titre de défenseur comme inutile. L'institution de Valenlinien n'avait eu qu'un résultat, celui de transmettre aux évêques le patronage administratif des cités. » Aussi a-t-on pu dire que le « chef respecté de l'Église était le chef accepté du peuple ' ». Un peu plus tard, les devoirs des pontifes-défenseurs changeront de nature : ils n'auront plus à résister à la tyrannie du fisc; ils opposeront leur corps à l'envahisseur barbare. Saint Loup, saint Aignan le repousseront; saint Remi le baptisera; une foule d'autres le dompteront et le civiliseront. C'est ainsi que, suivant une métaphore vieille de douze siècles, la nation française sera façonnée parla main de ses évêques comme la ruche par un essaim d'abeilles laborieuses-. Saint Martin n'aura pas à se mesurer avec la barbarie germanique ; mais il protégera son troupeau contre la barbarie savante du vieux régime impérial. Nous ne le verrons point porter le titre de defensor: la plupart de ses collègues occupèrent la charge sans prendre la qualité, confondue très vite avec celle d'évêque, et lui-même dut en faire autant, car, dans ses rapports avec les autorités locales, nous ne trouverons aucune trace d'un autre défenseur de la cité de Tours. En tout cas, nous le verrons exercer de fait cette belle magistrature, si chrétienne par son principe, et plaider, avocat officiel ou officieux, la cause des faibles auprès des puissants. Sans quitter sa robe de bure, il dominera, par le double ascendant de sa position et de sa vertu, les comtes de l'empire et l'empereur lui-même, à l'instar
' Mignet, Journal des savants, février 1855, p. 77. Dareste, Histoire de France, 2" édition , I , Vi/i. = 2 Ancienne vie anonyme de saint Ouen , Acta SS., 24 août.