CHAPITRE IV
de ces pontifes des temps mérovingiens, dont Chilpéric disait avec une certaine amertume qu'ils trônaient dans leur cité comme des rois dans leur capitale ; seulement le trône ne sera ici qu'un simple escabeau de bois. Et plus tard, du fond de son tombeau, il sauvegardera plus efficacement encore les intérêts de son peuple: il remplira une des attributions caractéristiques du defensor, en faisant brûler par les rois mêmes les rôles des impositions pesant sur les Tourangeaux. Que dis-je? il arrêtera, lui aussi, les barbares; car devant la poussière de son corps les conquérants du Nord viendront s'humilier et les envahisseurs du Midi se briser.
La ville de Csesarodunum , ou la capitale des Turones, n'avait cncoré rien qui pût ajouter à la haute situation de l'évêque une importance ou un éclat particuliers. Sa célébrité, sa prospérité séculaire, elle les dut précisément à' cette glorieuse dépouille qui attira chez elle le monde entier. Elle n'avait même pas alors le rang de métropole; elle dépendait de Rouen, chef-lieu de la deuxième Lyonnaise, et n'était qu'une petite cité romaine, admirablement assise sur la rive gauche de la Loire, mais renfermée dans une enceinte étroite, dont les curieux débris permettent de mesurer exactement l'étendue , et n'embrassant qu'une portion infime du territoire de la ville actuelle, celle qui forme le quartier de la cathédrale. Sa population indigène était connue par la mollesse de son caractère : c'était déjà cette race aux mœurs douces et faciles, à la physionomie plutôt romaine que celtique, dont le type s'est conservé dans les campagnes de Touraine. Elle avait entendu de bonne heure prêcher l'Évangile par la voix de saint Gatien, son premier apôtre. A quelle époque au juste? Grave problème, qui se rattache à la question plus générale de l'origine apostolique de nos Églises, et qui a été souvent discuté avec elle. Je n'ai pas à entrer ici dans l'examen de ce point d'histoire locale. 11 semble, du reste, avoir épuisé tout l'arsenal de la critique. L'opinion traditionnelle qui fait remonter au i*"' siècle
la prédication de saint Gatien a été récemment combattue, avec une vivacité extraordinaire, par M. l'abbé Chevalier, aujourd'hui clerc national de France à la cour de Rome, et défendue contre lui par dom Chamard , bénédictin de Ligugé, avec des arguments très forts ^ En l'état de la cause, nous sommes autorisés à penser que probablement saint Gatien fit partie d'une mission envoyée dans les Gaules parles apôtres ou leurs disciples, comme le porte l'ancien bréviaire du diocèse, mais que son Église ne put être immédiatement constituée d'une façon bien régulière; ce qui arriva dans beaucoup d'autres pays de la Gaule. En effet, s'il faut s'en rapporter à Grégoire de Tours, qui semble avoir été lui-même réduit à des traditions assez vagues ^ il fut en butte, avec le petit troupeau de fidèles converti par sa parole, à une persécution violente, qui se prolongea longtemps après lui et empêcha seule de lui donner un successeur : tous les chrétiens que les idolâtres du lieu pouvaient découvrir étaient battus de verges ou décapités. Un tel état de choses indique, d'une part, une fondation bien précaire; mais, de l'autre, il trahit une époque bien antérieure au commencement du iv" siècle, temps où l'école antiapostolique veut fixer la mort de Gatien. Sous Constance Chlore et après le concile de Nicée, c'est-à-dire lorsque le christianisme vivait au grand jour, déjà toléré et même protégé, lorsque le paganisme en était réduit à la défensive, nulle cité romaine n'eût pu cire le théâtre d'une oppression aussi furieuse et aussi continue. On montre encore, à Marmoutier, à Sainte - Radégonde , les cryptes qui, d'après le même historien, servaient d'asile, le dimanche, au pasteur et à ses ouailles, réunis en secret pour
1 Les Origines de l'Église de Tours, par l'abbé Chevalier, Tours, 1871, in-8\ (Juestio7is historiques, I. XIV, p. 129 et suiv. Cf. les dissertations manuscrites contenues dans la collection de dom Housseau, à la Bibl. nat. (tome XIX). = 2 Ul fcvunl, dit- il en parlant de la durée de l'épiscopat de Gatien [Hisl., X , 31 ) . Cf. ibid., 1 , 43.