‹ Saint MartinChapitre 80 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

manuel qui lut itermis était celui de l'écrivain ou de l'enlumineur. Les jeunes frères étaient chargés de préférence du soin de transcrire ou d'exécuter les manuscrits : on laissait les plus âgés vaquer à l'oraison'. Précieux renseignement, qui nous permet de placer l'établissement de saint Martin à la tête de cette longue et laborieuse lignée de monastères , par lesquels nous ont été transmis les trésors de la littérature antique, profane et sacrée! C'est presque un lieu commun aujourd'hui de rappeler que l'Église a sauvé les lettres; mais ce qu'on n'a pas observé et ce qu'il importe d'établir ici, c'est que l'homme qu'on a voulu affubler du manteau de l'ignorance et d'une espèce de dédain affecté pour la science humaine, le prédicateur populaire érigé quelquefois en fanatique grossier, est précisément celui qui a introduit dans nos cloîtres l'usage de consacrer les heures de travail à la copie et à la multiplication des livres, celui qui le premier a fait de ses religieux des scribes, en attendant que cette habitude même en fît peu à peu des savants. Le moine du moyen âge est presque toujours un clerc, le monastère une officine de manuscrits splendides. Les rédacteurs ou les copistes représentés dans les miniatures ont généralement la robe de bure, le fi-ont dégarni et le regard expressif du cénobite, ce regard qui trahit l'habitude du respect. Les livres transcrits par ces humbles propagateurs de la science sont, à leurs yeux, autant de prédicateurs annonçant de leur part la vérité, autant de fleurons de la couronne céleste qui les attend. Dans toutes les bonnes actions qui seront inspirées par leur lecture, ils espèrent une petite part; dans chaque trait de leur plume ou de leur pinceau, ils voient une œuvre pie'^ On aime à retrouver dès l'origine ce type sympathique; on aime à saluer dans le monachisme, dès le jour de son apparition sur notre sol de France, long-

1 Fiia S. Mart.. 10.= - V. Masson , Annales or dinis Car lus., liv. I, c viii (statuts du vénérable Guigues); Anecdotes historiques d'Éiienne de Bourhon , p. H9, etc.

temps avant l'arrivée des bénédictins, l'allié naturel de la civilisation et des lumières; et l'historien de saint Martin éprouve une douce jouissance à reconnaître que c'est la main de son héros qui a scellé cette heureuse alliance.

La discipline établie dans le couvent était sévère. Aucune femme ne pouvait y pénétrer, même celle qui avait là un frère ou un époux. Les moines n'étaient pas astreints à une résidence perpétuelle ni à une clôture absolue; cependant ils ne sortaient que rarement de leurs cellules, soit pour les exercices en commun, soit pour accompagner leur chef dans ses tournées apostoliques. Ils priaient ensemble à certaines heures du jour et de la nuit {car la psalmodie nocturne paraît avoir été instituée chez eux dès le principe'), et pour cet usage l'abbé leur fit construire une petite église, qu'il dédia aux saints apôtres Pierre et Paul "-. Ils mangeaient ensemble également, une fois le temps du jeûne écoulé, c'est-à-dire vers le milieu du jour. Leur nourriture était en rapport avec leur pauvreté. Elle se composait ordinairement de fruits et de légumes; jamais de viande : mais, le jour de Pâques et à quelques autres fêtes solennelles, on leur accordait, comme douceur, un peu de poisson. Quand ces jours-là revenaient, on voyait la petite colonie de Marmoutier descendre allègrement vers les berges de la Loire et prendre une récréation extraordinaire. Les frères assistaient aux opérations du diacre Caton, très versé dans l'art de la pêche et spécialement chargé du soin matériel de la communauté. Ils l'encourageaient de leurs paroles, de leurs regards, et quehjuefois, grâce à l'intervention personnelle du saint abbé, ils contemplaient une vraie pêche miraculeuse, rappelant doublement les scènes de l'Évangile. L'économe, après avoir inutilement jeté ses filets durant toute une journée, les tendait de nouveau, sur l'injonction de Martin, et ramenait tout à coup, avec un instrument beau-

1 Cf. Vita s. Mari., 23. = 2 Grog., Hisf., X, .31.

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