CHAPITRE IV
coup trop faible, un de ces énormes saumons dont la basse Loire a conservé l'espèce: capture inespérée, qu'il traînait sous les yeux de ses compagnons ébahis, ajoute Sulpice Sévère, citant un vers de Stace'. Mais, si le poisson figurait de temps en temps sur leur table, aucun jour n'y voyait apparaître le vin : les religieux malades avaient seuls le privilège d'en goûter, lorsqu'il y avait nécessité absolue.
Quant à leur mise, elle était propre, mais fort austère. Ceux qui n'étaient pas vêtus de birre noir comme l'abbé lui-même portaient des habits faits de poil de chameau. Tout autre costume eût semblé attester une mollesse criminelle. Leurs cheveux étaient coupés très courts et négligemment^; et peut-être est-ce ce mode primitif de tonsure qui avait fait trou\er ridicule, par quelques prélats plus mondains, l'extérieur de l'élu du peuple. Pourtant, s'écrie le biographe, la plupart de ces frères appartenaient à de nobles familles! Leur éducation, leurs habitudes antérieures ne s'accordaient sur aucun point avec ce régime; mais la patience, mais l'humilité chrétienne leur faisaient accomplir des tours de force contraires à la nature.
On a déjà pu reconnaître dans cette organisation quelques-uns des grands traits de la règle de Saint-Benoît. Les principes vitaux devenus la base de son ordre et de tous les autres, la pauvreté, l'obéissance, la chasteté, la mortification, régissent la condition des moines de Marmouticr; il faut vraiment toutes les préventions de Gervaise pour avancer le contraire ^ Leurs pratiques pieuses, leurs prières en commun, leurs jeûnes, leurs travaux, leur genre de nourriture, et jusqu'à leurs récréations des jours de fête, qu'on appellera des spaliamenta , se retrouveront plus tard
1 Caplivumquc sucm mirantibus inliilil Argis.
(Slal., Theb., VIII,751.Sulp., Z)m;or/. III, 10.)
2 Vila S. Mari., ibid. S. Paulin, ep. xxii ad Sulpit. = 3 yig de s. Martin, p. 89.
chez les bénédictins. Encore une similitude frappante : lorsqu'un étranger se présente au seuil du nouveau monastère, il est accueilli à bras ouverts, il reçoit les soins de l'hospitalilé la plus touchante; avant de le faire asseoir à la table commune, l'abbé en personne lui présente de l'eau pour se laver les mains, et, le soir, il lui lave les pieds. Sulpice raconte qu'il fut lui-même traité de la sorte lorsqu'il vint visiter Martin au milieu de ses disciples. Comme saint Pierre, il eut un scrupule; mais, comme Jésus-Christ, le saint évêque le subjugua tellement par sa haute autorité, qu'il se serait fait un crime, dit-il, de ne pas acquiescer à son désir'. Toutefois, lorsqu'un puissant de la terre, lorsque le préfet Vincent, par exemple, homme d'une vertu éclatante cependant, demande à prendre sa part de l'hospitalité des frères, on le lui refuse obslinémeut : l'abbé ne veut pas de pareils convives; il craint d'en tirer vanité, lui ou les siens, et préfère garder intact le parfum d'humilité qui règne dans son monastère ^
Mabillon, une des plus grandes gloires de l'ordre de Saint-Benoît, avoue lui-même que ce dernier s'est inspiré du saint évêque de Tours en plus d'un chapitre de sa fameuse règle ^ On ne peut en douter lors(iu'on voit l'illustre fondateur du Mont-Cassin i)r(.)fesser pour le fondateur de Marmoutier une vénération toute particulière, répandre son culte parmi ses propres disciples, et dédier les deux oratoires primitifs de son couvent, l'un à saint Jean- Baptiste, l'autre à saint Martin, comme aux deux meilleurs modèles de la vie pénitente et monastique. L'influence de la règle martinienne est donc tout à fait incontestable et fut certainement des plus fécondes, bien qu'on n'en connaisse pas le texte. Suivie dans les principaux établissements de France jusqu'à l'adoption définitive et générale de la loi bénédictine, c'est-à-dire pendant trois à quatre siècles,
1 ]'ila s. Mari., 2",. = 2 Siilp , Dialo;j. I, '^5. = 3 Annales Bencd., 1,11.