CHAPITRE IV
elle fit la prospérité d'Ainay, de Savigny, de l'Ile-Barbe et de mainte autre abbaye. Ainsi, lorsqu'on dit que son auteur a importé chez nous la vie religieuse, il ne faut pas entendre simplement par là qu'il a fondé nos plus anciens monastères; il faut nous rappeler qu'il a véritablement cn'é tout un monde, monde développé par son influence et gouverné par ses idées très longtemps après sa mort; en un mot, qu'il a été plus que le précurseur du patriarche dos moines d'Occident, et qu'avec lui il peut être appelé le Moïse de ce peuple nouveau.
Marmoutier, ai-je dit, n'était pas seulement un couvent : c'était encore une école et un séminaire. Pour une école, le fait ressortirait déjà du régime établi précédemment à Ligugé. Celui qui naguère instruisait de jeunes catéchumènes dans le petit établissement ouvert, à titre d'essai, aux portes de Poitiers ne pouvait négliger cette tâche capitale dans le grand monastère, dans le monastère de l'évêque, réalisation complète de son rêve. L'exemple do Brice atteste, en ofTot, qu'il y avait là des enfants et des adolescents drossés do bonne heure à la vertu et à la science. Ce clerc, qui devait succéder un jour au saint évoque, commença par le poursuivre de sa haine et de son ingratitude. Au milieu d'une scène de violence qu'il lui fit un jour à Marmoutier, il alla jusqu'à lui reprocher le bienfait de l'instruction qu'il avait reçu de lui dans cet asile. « Vous avez passé votre jeunesse dans la licence des camps, lui dit-il; tandis que moi, dès mes premières années, j'ai grandi sous ce toit sacré, j'ai étudié les saintes lettres, j'ai été formé à vos leçons M » La fin de celle apostrophe est tout à fait plaisante. Elle n'en indique pas moins que l'éducation de l'enfance faisait partie du programme de Martin, et (pi'il s'en occupait lui-même. C'est ce que nous prouve encore l'histoire do Victorius, fils de Victor, évèque du Mans, qui fut égale-
1 Sulp., Dial. m, 15.
ART GOTHIQUE (XV« SIÈCLE) ÉCOLE FRANÇAISE
<i Le Manteau parlagé. » (Voy. la notice de la pl. IV.)
Miniature du « Livre d'heures d'Anne de Bretagne i> conservé à la Bibliothèque nationale (Lat. 9474). — Ce livre célèbre a été intégralement reproduit par la chromolithographie (Paris, Curmer, 1859-1861). La présente miniature flguredans cette publication à la p. 380 : elle avait été déjà reproduite, mais fort imparfaitement, dans r^?6itffi de du Sommerard (9° série, pl.
Mis sur pierre par Dambourgez, d'après son aquarelle exécutée en 1880.
ment élevé par le saint à Marmoutier : ce jeune homme recevait de lui des leçons de dogme et de controverse, mêlées de réprimandes et même de corrections'. Ainsi donc, il recueillait des sujets d'un âge tendre dans les rangs du peuple (car Brice était, paraît- il, sorti de très bas); il les instruisait, les façonnait pour le service de Dieu, et plus tard il en faisait ses auxiliaires en les plaçant à la tête d'une paroisse ou d'un autre établissement; mais, en devenant prêtres, ils demeuraient toujours moines, comme luimême l'était demeuré en devenant évêque. Cette œuvre eut tant de succès, qu'on vit bientôt les diocèses voisins, et jusqu'aux cités éloignées, ambitionner pour pasteurs les clercs sortis de ses mains et se disputer les élèves de Marmoutier ^ Du vivant même de son fondateur, cette illustre maison commença à devenir ce qu'elle est restée durant plusieurs centaines d'années, la pépinière du clergé et de l'épiscopat des Gaules. Elle donna à l'Église de Tours saint Brice, à celle d'Angers saint Maurille, à celle du Mans saint Victorius, à celle de Lyon un autre saint Martin, à celle d'Arles son évêque Héros, et peut-être à celle d'Aix un vertueux pontife du nom de Lazare. Les abbayes de Mont- Glonne, de l'Ile -Barbe, de Blaye, de Saintes, de Brive lui durent saint Florent, saint Maxime ou Mesme, saint Romain, et encore deux saint Martin : le nom vénéré du maître se multipliait chez les disciples. L'Irlande, enfin, reçut d'elle son fameux apôtre, saint Patrice, dont le souvenir a survécu dans plusieurs endroits de la Touraine^ Beaucoup d'autres personnages plus obscurs, dont Sulpice ou Paulin nous ont conservé le nom, apprirent là ce qu'é-
' Tune vir Dei arguebal et catechizabat eum suis dogmalibus, corripiebat , castigabat et docebal eum suis doclrinis, hoc est, ul ipse per anguslam portam transirel ad cœlesle regnum. {Acta SS. aug., V, 147.) = 2 Quœ enim esset civitas aul ecclesia quse non sibi de MarHini monasterio ctiperel sacerdotem? [VilaS.Mart., 10.) = 3 V., sur tous ces élèves de Marmoutier, Martène, op. cit., 1, fil-1',6.