‹ Saint MartinChapitre 85 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

possédaient, au fond de la région du sanctuaire, de chaque côté de l'abside, deux petits édicules ou cabinets destinés, le premier à Févèque pour recevoir ses administrés, ses clients {salut atorium) , le second au trésor et aux offrandes des fidèles (oblatorium). 11 s'installa dans l'un pour prier et méditer, fermant sa porte aux indiscrets, accessible seulement aux clercs et aux pauvres. Dans l'autre, il mit des prêtres chargés de le représenter auprès des visiteurs, d'échanger avec eux les politesses d'usage, d'entendre les affaires et de les lui rapporter. Ainsi , jusqu'au milieu d'un édifice où le monde affluait, et tout en vaquant aux soins d'une administration multiple, il trouvait le moyen de vivre seul avec Dieu. Dans cette nouvelle cellule, pas plus que dans l'église même, on ne le voyait jamais s'asseoir sur la cathedra, ou sur le siège monumental réservé à l'évêque. Sulpice, qui se scandalisait de voir des prélats trôner pompeusement dans leur basilique, à l'instar des rois tenant leur cour souveraine, parle avec admiration du tabouret de bois ou du trépied rustique dont le vénérable pontife se servait comme le dernier des esclaves '. D'autres cherchaient à imposer aux populations par l'appareil de la grandeur : lui, on cùi dit (pi'il voulait les frapper par l'excès de sa modestie; (;l celle simplicité évangélique ne faisait qu'augmenter son prestige.

Les traits de charité et d'humilité dont ce réduit était le témoin demeuraient la plupart du temps cachés. Mais , un jour, un prodige éclatant vint les mettre en lumière. Le récit de cette scène, rapportée de visu par un disciple du saint, nous édifiera sur sa manière touchante de pratiquer ces deux vertus, et en même temps sur la façon dont il officiait dans sa cathédrale. C'était au milieu de l'hiver. Martin arrivait à l'église avec quelques-uns de ses religieux, lorsqu'un

1 Sellula rvslicana, ut mnl isise in usihus se^'vulortim , quas nos rusfici Galli tripeccias, vos scholaslici... tripodaïf iiunciipalis. {Diaing. Il, 1.)

pauvre à moitié nu s'oiîrit à lui, comme jadis aux portes d'Amiens, demandant de quoi se couvrir. L'évêque fait approcher son archidiacre {dignitaire qui n'avait pas alors la même importance que plus tard, et qui était simplement, à l'origine, le premier des diacres, chargé du temporel de l'église); il lui montre ce malheureux, et lui commande de le vêtir sans retar'd ; puis il entre dans le retrait dont je viens de parler, pour se préparer à la célébration des saints mystères'. Quelques instants se passent. L'archidiacre ne se presse pas. Le pauvre, impatienté, fait irruption dans l'asile du saint, et se plaint amèrement que son clerc se moque de lui, que pendant ce temps-là il meurt de froid. La misère prend parfois ce ton exigeant; la vraie charité n'y fait pas attention. Martin, avec une douceur incroyable, se retourne, retire la tunique qu'il porte sous son amphibale ou son manteau de birre, et la donne au mendiant : ce qu'il avait fait soldat de César, il était tout natui'cl qu'il le fît étant soldat du Christ, et il est môme probable que cela lui arrivait souvent. L'homme parti, entre l'archidiacre. Il avertit son évêque, suivant l'habitude, que le peuple attend dans l'église, et qu'il est l'heure de commencer l'office. « Il faut avant tout revêtir le pauvre, dit le saint; je ne puis entrer dans le sanctuaire s'il n'a pas reçu son habit. » Le i)auvre. c'était maintenant lui ; mais il parlait à mots couverts, pour ne pas divulguer l'action qu'il venait de commettre. Le clerc le voit couvert de son manteau et ne soupçonne pas ce qui lui manque dessous; il ne comprend pas son langage. « Le pauvre n'est plus là, répond-il. — C'est égal, donnez-moi l'habit qu'on a dû acheter ; ce n'est pas l'homme à vêtir qui manquera. » Cédant enfin à un ordre formel, mais ne cachant pas son irritation, l'archidiacre sort, va dans un bazar voisin, saisit une vieille tunique courte et rugueuse,

' Sulpice donne à celle petite pièce le nom do sccrclarium ; mais il est cvidoni, d'après le contexte , qu'il s'agit d'un des deux édicules placés au l'end de la basilique , et non d'une sacristie dans le sens actuel de ce mot.

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