CHAPITRE I
mages. Sans parler du culte antique de Neptune, ni des tritons, ni des naïades, les païens de la Grèce et de Tltalie honoraient particulièrement les lacs et les fontaines, et les regardaient comme des lieux saints : on en a la preuve dans Strabon, dans Sénèque, dans Pline, dans Ovide. Ceux de la Gaule avaient conservé plus fidèlement encore ce culte superstitieux. Chaque année, par exemple, les habitants du Gévaudan s'assemblaient autour du lac du mont Helanus (probablement le lac de Saint-Andéol , dans les montagnes d'Aubrac), faisaient des libations en son honneur, jetaient dans ses eaux divers objets, des vêtements, des gâteaux, des fromages, comme s'ils eussent voulu lui offrir un véritable sacrifice. Cette coutume s'était perpétuée jusqu'au iv" siècle, s'il faut s'en rapporter à Grégoire de Tours, qui ajoute ces curieux détails: « Ils venaient avec des chariots, apportant à boire et à manger, abattaient des animaux, et, pendant trois jours, se livraient à la bonne chère. Le quatrième jour, au moment de partir, ils étaient assaillis par une tempête orcompagnée de tonnerre et d'éclairs immenses, et il descendait (hi ciel une pluie si forte et une grêle si violente, qu'à les assistants croyaient-ils pouvoir
échapper. Les choses se passaient ainsi tous les ans, et cette superstition tenait enveloppé ce peuple irréfiéchi ^ » 11 fallut qu'un évêque vînt de Javouls construire sur la rive du lac une basilique en l'honneur de saint Hilaire, conjurer le charme au moyen des reliques de ce pontife, et remplacer par une dévotion chrétienne une pratique païenne qu'on ne pouvait déraciner autrement. Encore laissa-t-elle des traces bien longtemps après, puisque, vers la fin du siècle dernier, d'après un historien local, les habitants de Marchastel et de plusieurs paroisses voisines allaient encore, le jour de la fête patronale de cette commune, jeter des pièces de monnaie dans le lac de Saint-Andéol, espérant trouver
Grégr., G/or. Conf., 2.
dans ses eaux la guérison de la teigne, des maux d'yeux etc. Bizarre mélange de la religion nouvelle et de la superstition antique ! C'est ainsi qu'une foule de traditions absurdes , conservées jusqu'à ce jour chez nos paysans, qui en ignorent complètement le sens et l'origine , remontent aux vieux usages païens. Il faut rapprocher de ces faits les renseignements donnés par Pline et quelques autres anciens sur les richesses que la crédulité gauloise avait entassées au fond du lac de Toulouse. 11 faut en rapprocher tant de légendes, plus ou moins altérées, qui se sont perpétuées sur les lacs d'Écosse, d'Irlande, d'Angleterre, d'Allemagne, de Suède, de Béarn, sur les étangs « de mauvaise renommée » du Berry, qui ont fourni plus d'un thème à George Sand, sur le lac du Bouchot (Haute-Loire), au bord duquel une tradition locale veut que Jésus-Christ lui-même soit venu prêcher au milieu d'une forêt druidique, sur le lac Léman, dont le culte est attesté par un ancien autel, la pierre de Neyton^ Il faut surtout se rappeler les innombrables fontaines, mares ou pièces d'eau qui ont été consacrées à saint Martin et qui ont gardé son nom dans tous les coins de la France : la plupart étaient des lieux sacrés, objets de pratiques païennes quelconques, mais pratiques tellement enracinées dans l'esprit des pauvres paysans que force était, comme pour celles du lac de Saint-Andéol , de les détruire par voie de substitution, et non par voie de suppression. Ne pouvant empêcher les populations d'y venir, les prêtres leur disaient : « Venez-y, mais vous y honorerez la mémoire du grand convertisseur de vos contrées. » Et ce qui fut fait pour les lacs ou les fontaines fut fait également pour les pierres et les rochers : de là tant de pierres de saint Martin et de rocs de saint Martin sur tout le sol de l'ancienne Gaule
' Longnon , op. cit., p. ij30. = - V. V Elude, archéologique sur le lac du Douchet, par Aymaril, archivislo de la Haulc-Loire; Le Puy, 1862, iii-8». = 3 Cette tactique était tuul à l'ait conforme à l'esprit général de l'Église, qui convertissait les fêtes ]iaïeniins on frics chréliennes et les temples en sanctuaires
ClIArMTHE I
Le culte de la pierre fut commun, dans l'origine, aux Celtes, aux Germains, aux Romains, aux Grecs, et à tous les rameaux de la grande famille pélasgique. Ils honorèrent des pierres brutes d'abord, des pierres taillées ensuite. Les races policées arrivèrent à vénérer les pierres sculptées, les statues; de là les idoles. Mais les autres s'en tinrent aux deux premières catégories, et de ce nombre furent les habitants primitifs de nos contrées. Comme je le rappelais tout à l'heure, les menhirs, les cromlechs, les peulvans, et tous ces monuments singuliers dressés vers le ciel ou tournant sur eux-mêmes, qu'on a si longtemps rattachés au culte druidique, appartiennent à cette race autochtone antérieure aux Gaulois : tel est, du moins, l'avis des archéologues les plus versés dans la matière'. En se mêlant aux Celtes, à une époque sans doute bien plus ancienne que César, ce peuple inconnu leur communiqua la vénération des pierres , inspirée peut-être aux premiers païens par la chute de quelques aérolilhcs effrayants et mystérieux ; et elle subsista réellement dans nos campagnes jusqu'à leur conversion , puisqu'on fut obligé de christianiser cette dévotion. Les pierres consacrées aux saints (car il y en eut de dédiées non seulement à saint Martin, mais encore à saint Georges, à saint Étienne, à saint Théofrède, patron du Monastier, et à d'autres, quoique en plus petit nombre) sont généralement des pierres brutes, des rocs tenant au sol, offrant des cavités taillées par la main des hommes. Elles ont donc dCi servir à des cérémonies quelconques. Si elles n'ont pas toutes été l'objet d'une véritable adoration, elles ont été au moins honorées à litre d'autels. Toujours est -il qu'elles
du vrai Dieu, quand cela se pouvait sans inconvénient. S. Grégoire le Grand recommandait aux missionnaires d'Angleterre d'agir ainsi; il les engageait même à laisser faire aux liabilanis leurs sacrifices de bœufs traditionnels, mais en les transformant en banquets religieux, de manière que ces réjouissances extérieures les amenassent plus facilement aux joies saintes de l'âme. {Lib. XI, cp. 76.) = 1 V. n..l;.niiiiciil AIrxandre Bertrand, lieouc archéol.. an. 1863, p. 217 et suiv.; A. df. r.arll„'lrni>, ,/,;(/.. an. 1851, p. 341 et suiv.