‹ Saint MartinChapitre 96 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

n'alla pas en Italie après 386, ainsi que nous le verrons, la dernière version est plus probable, et elle s'accorde mieux aussi avec un autre passage du même historien, où, aussitôt après avoir dit que ces reliques furent apportées en Gaule, il ajoute que son prédécesseur eu reçut des parcelles notables'. Quoi qu'il en soit, le pontife fit immédiatement participer à son trésor différentes églises de sa province et du dehors. Il en laissa une partie à Tours, où son second successeur, Eustoche, construisit, pour recevoir ce précieux dépôt, un sanctuaire spécial contre le mur d'enceinte de la cité, sanctuaire agrandi ou du moins exhaussé un peu plus tard par l'évêque Ommatius-. 11 en donna une autre portion à Victor, évêque du Mans, ou à Victorius, son fds et successeur, en lui recommandant de l'exposer à la vénération des fidèles dans sa cathédrale, et de répandre autant que possible le culte des deux martyrs ^ Enfm il en remit très probablement à une nouvelle église de Vienne (en Dauphiné), où il se trouvait un pcîu avant 389, église qui fut consacrée vers cette époque aux saints Gervais et Protais, et qui devint le noyau d'un monastère, brûlé au vni° siècle par les Sarrasins; à moins qu'au contraire il n'ait pris les reliques en question à Vienne, où elles auraient été envoyées d'Italie à l'occasion de l'érection de cette église ^

La propagation par l'évêque de Tours de la dévotion à saint Maurice et à ses compagnons, les célèbres martyrs de la légion thébéenne, nous est révélée par une légende plus curieuse, mais aussi plus incertaine. Une lettre des chanoines de Saint- Martin, adressée vers 1168 à l'archevêque de Cologne, une relation inédite, composée vers le même temps par Guibert de Gendjloux, et le Bréviaire de l'Église de Tours racontent les faits suivants. Le pontife revenait de Rome, lorsque, après avoir passé les Alpes, il s'arrêta au

1 Mulla xuscepil. {Glor. martyr., 37.) = 2 Grég., Hisl., X, 31. — 3 Acla SS.junii, III, 835. = i V. Allmer et de Terrebasse, Inscriptions de Vienne en Uaiiphiné, \, IG et suiv.

monastère d'Agaunc (Sainl-Maurice-en-Valais), fondé depuis peu. N'ayant pu obtenir dans ce couvent des reliques des saints martyrs immolés près de là (au lieu dit Vérolliez, suivant la tradition), il alla prier sur le champ du supplice ; Therbe lui apparut toute couverte d'une rosée rouge, et aussitôt il remplit plusieurs fioles, apportées par un ange, de ce sang miraculeusement rendu en sa faveur par le sol qui l'avait bu. Une de ces fioles aurait été ensuite déposée par lui dans la cathédrale de Tours, une autre dans celle d'Angers, une autre dans l'église de Gandes, érigée par ses soins'. Il en aurait même laissé une quatrième à Saint- Maurice, où on l'aurait conservée durant de longs siècles, avec un couteau dont il se serait servi pour couper quelques brins de l'herbe merveilleuse. Il y a là sans doute, comme presque toujours, un mélange de vérité et d'amplification. Ainsi que le reconnaît la sage critique des Bollandistes, un tel assemblage de prodiges ne peut guère être admis s'il n'est appuyé sur des témoignages considérables. Or, ni Sulpice Sévère, ni Grégoire, ni Fortunat no disent un mot de ces faits; on n'en trouve la trace écrite que beaucoup plus tard. Les chanoines de Saint- Martin, auxquels l'archevêque de Gologne deoiandait des renseignements précis sur ce point, ne citent eux-mêmes, dans leur réponse, aucun document, aucune source authentique; et c'est leur lettre seule qui a probablement servi de base aux rédacteurs du Bréviaire. Le couteau de l'évêque, disparu d'ailleurs dans un incendie de l'église Saint- Maurice avant 1659, ne saurait faire autorité. Quant à la fiole conservée longtemps avec lui, peut-on la reconnaître dans le magnifique vase en sardonyx dit « vase de saint Martin » que l'on admire encore dans le trésor de la môme al)baye? Assurément, c'est là un monument des plus précieux : les camées, les pierreries, les figures païennes qui le décorent attestent sa haute antiquité; ce

1 V.IÎiM. (le T,.urs, nis. 12^1, P' i:!. Bibl. de Bruxelles, mss. 5387, 8940. Acta SS. sept., VI, 38'iet suiv., elc.

CIIAriTRE IV

serait même un objet unique au monde, de l'avis de M. Aubert, si une anse n'avait été brisée'. Mais son caractère même ne dément- il pas la légende qui en attribue le présent à un ange? Et n'est-il pas absolument différent, par sa forme et sa substance, des fioles mentionnées dans le récit des chanoines? Il peut être effectivement un souvenir de saint Martin; il peut avoir été donné par lui aux moines d'Agaune : mais c'est tout ce qu'il est permis d'avancer. On montre à Candes un vase de verre, retrouvé dans un ancien autel, qui se rapporte beaucoup mieux par son aspect et par son contenu aux indications de la légende. C'est une ampoule à panse large, à goulot évasé, comme l'art galloromain nous en a légué un assez grand nombre ; il renferme un résidu de matières qui, soumis à une analyse chimique, en 1873, par une commission instituée à cet effet, a été reconnu pour du sang décomposé ^ Cette fiole est vraisemblablement celle qui fut rapportée par saint Martin , et ce sang doit être celui de saint Maurice, comme l'a déclaré, après enquête, une lettre de M^"" l'archevêque de Tours, en date du 31 juillet 1875^. Quant aux vases déposés à Tours et à Angers, ils ne se retrouvent malheureusement plus : ils ont sans doute été enveloppés dans le pillage général des églises de la contrée par les huguenots du xvi*" siècle ; mais il est à présumer qu'ils devaient être pareils à celui de Candes. D'ailleurs, le culte traditionnel voué par ces deux villes au chef de la légion thébéenne, le nom de Saint-Maurice donné originairement à la cathédrale de la première^, confirment, en ce qui les concerne, le fond de la légende. Mieux encore, nous avons sur les reliques des martyrs d'Agaune conservées jadis à Tours le témoignage formel de Grégoire.

1 Trésor de Saint - Maurice , p. 151 et suiv. Cf. Rahn, Hisl. des monuments d'art en Suisse, p. 72 et "iiO. = - Procès-verbal déposé aux archives de l'archevêché de Tours. Hist. de Marmoulicr, par Martène, I, 53 (note de M. l'abbé Chevalier). = 3 Communication de M. le curé de Candes. = " Par saint Martin même, selon M. l'abbé Dupuy, qui ajoute que le pontife agrandit cette église.

SAINT MARTIN ÉVÈOUE

« Comme je l'ai appris de clercs très âgés, dit-il, ces reliques avaient été placées d'abord dans l'église métropolitaine. Je les retrouvai dans le trésor de la basilique de Saint-Marlin, où elles avaient été transportées par respect; mais elles étaient tombées en putréfaction (ce qui indique assez bien leur nature , et ce qui eut également lieu à Candes)... Dans mon admiration pour ce présent de la bonté céleste, je rendis à Dieu des actions de grâces, je célébrai des vigiles et des messes, et je replaçai ces précieux souvenirs dans la cathédrale »

Il serait donc aussi difficile de nier que des reliques de saint Maurice et de ses compagnons aient été apportées en Touraine par saint Martin que d'affirmer la véracité des détails merveilleux racontés par les chanoines du xu" siècle. Nous devons conclure, comme l'a fait Gervaise^ que la légende recueillie par eux a son point de départ dans un fait positif, mais entouré par la voix populaire de circonstances fabuleuses. En d'autres termes, le saint évèque dut recevoir au monastère d'Agaune une certaine quantité du sang des martyrs thébéens, gardé précieusement depuis leur glorieux supplice, et distribuer ensuite ce présent à différentes églises, comme il le fit pour les souvenirs de la passion des saints Gervais et Protais. Maintenant, ce voyage à Rome, dans le cours duquel il s'arrêta en Valais, l'accomplit-il étant évêque, comme le veulent cette même légende et d'autres récits de même espèce? Rien, dans le texte de ses historiens primitifs, ne nous autorise à le croire. M. Aubert place sa visite à Saint-Maurice sous le pontificat de Théodore, évèque d'Octodorum, mort en 391, mais ne cite aucune preuve à l'appui^: c'est évidemment là une simple induction, basée

1 Hisl., X, 31. Chifflet a voulu, je ne sais pourquoi, identifier la fiole de sang de Saint-Maurice conservée autrefois à Tours avec la fameuse ampoule de Marmoutier. Celle-ci ne contenait que de l'huile, comme le font observer, en le réfutant, les Bollandistes. {Ada SS., loc. cit.) = 2 Op. cit., p. 219 et suiv. = 3 Aubert, op. cil., p.lo.

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