CHAPITRE IV
sur la tradition même qu'il s'agit d'éclaircir. M. l'abbé Dupuy, qui « ne voit pas pourquoi le récit de ce voyage a paru fabuleux à quelques critiques' », n'allègue que la lettre du chapitre à l'archevêque de Cologne et la légende de saint Mesme de Chinon. M. Damourette, qui mêle ce fait aux excursions beaucoup plus réelles de saint Martin en Berry, se fonde sur Péan Gâtineau, le poète du xm" siècle-. Il n'y a, dans tout cela, aucune autorité suffisante pour nous convaincre, et je me rangerai ici à l'opinion du savant abbé Chevalier, qui regarde comme une fable imaginée tardivement ce prétendu voyage à Rome effectué par le bienheureux pontife durant son épiscopat. Il faut croire que sa station à Agaune eut lieu , soit lors de son pèlerinage avec saint Maximin, soit lorsqu'il se rendit de Poitiers en Pannonie, soit enfin lorsqu'il revint d'Italie auprès de saint Hilaire, et plutôt dans cette dernière occasion , car l'abbaye de Saint- Maurice fut seulement fondée, d'après M. Aubert, vers l'an 3G0. On se souvient, en effet, qu'en franchissant les Alpes il avait dû passer par le Valais et le mont Saint- Bernard.
Il importe à présent de faire voir que, si Martin répandait avec amour le culte des saints et la vénération de leurs reliques, il se gardait non moins soigneusement de favoriser la superstition et savait au besoin la démasquer. Le signalement de l'erreur ou de la supercherie est la contrepartie naturelle de la propagation des dévotions légitimes ; l'Église l'a toujours compris ainsi, et n'a jamais failli à ce double devoir. Esprit critique autant que religieux, le saint pontife faisait la guerre aux légendes suspectes en même temps qu'aux mythes païens. Aux environs de Marmoutier (au lieu où se voit encore la petite chapelle de Saint-Bar- Ihélcniy, d'après la tradition^) s'élevait un autel érigé, croyait-on, sur la tombe d'un martyr par les i»rccédents
1 Vie de S. Martin, p. 139. = 2 Congrès archcol. dr ChiUmiiroux , tenu en 1873, p '.17. = Hisl. de Marmoutier, 1, 53.
SAINT MARTIN ÉVKQUE
évèques de Tours. N'ajoutant pas facilement foi aux liistoires incertaines (c'est Sulpice qui nous fournit en propres termes ce trait de caractère de son liéros), il demandait souvent aux vieillards, aux prêtres, à tous les clercs des renseignements sur ce prétendu martyr. Il n'obtenait pas de réponse satisfaisante, et cette incertitude le jetait dans des scrupules qui troublaient la paix de sa conscience délicate. Il s'abstint pendant un certain temps d'approcher de ce lieu, échappant ainsi au double danger de paraître irrévérencieux envers un saint honoré de toute la contrée, ou de faire courber son autorité épiscopale devant une superstition populaire. Mais, à la fin, il résolut d'en avoir le cœur net , et de demander à Dieu même ce que les hommes ne pouvaient lui apprendre. Prenant avec lui quelques-uns de ses religieux, il se dirigea vers le tombeau, et là, se tenant debout, il pria le Seigneur de lui faire savoir d'une manière quelconque quel était le personnage enseveli sous cette pierre, ou au moins quel était son mérite. II aperçut alors, assure l'historien, une ombre dégoûtante, souillée de sang, qui, sur son injonction, lui déclara qu'elle était tout simplement un brigand mis à mort pour ses crimes, vénéré de la foule par une erreur grossière. Les assistants entendaient la voix, mais ne voyaient point le spectre. A la suite de cette scène, Martin fit enlever l'autel érigé sur cette sépulture. Ainsi fut abolie chez son peuple une croyance absurde
Il est assez curieux de retrouver un trait absolument semblable dans la vie d'un disciple de saint Dominique vivant au temps de saint Louis. Étienne de Bourbon, qui, dans ses tournées d'inquisiteur, pourchassait la superstition aussi bien que les fausses doctrines, détruisit de la même manière dans le pays de Dombes le culte d'un saint Guinefort, lequel n'était, en réalité, qu'un chien mort victime de
' Vila S. M art ,11.