‹ Saint-Mathieu de Central FallsChapitre 11 sur 33 · PREMIERE ANNEE · texte numérisé non relu

PREMIERE ANNEE

En rencontrant pour la première fois l'assemblée de ses paroissiens, à la première grande messe qu'il célébra pour eux dans la salle du Gymnase, M. le curé Laliberté avait à envisager une situation qui ne manquait pas de sérieuses difficultés. Une grande partie de la paroisse nouvelle voulait s'opposer au choix du terrain choisi pour y établir les édifices paroissiaux. Plusieurs réunions des paroissiens avaient même eu lieu, pour donner corps et effet à cette opposition.

Aussi presque tous les hommes de la paroisse s'étaient-ils réservé d'assister à la dernière messe pour entendre les explications de leur curé et pour faire ensuite une assemblée de protestation, s'il y avait lieu d'en espérer quelque chose d'efficace.

En face de cette situation embarrassante, le jeune mais expérimenté curé de Saint-Mathieu eut l'heureuse inspiration de faire appel à l'esprit de foi de ces bons Canadiens, qui ne sont pas faciles à conduire, mais dont on peut obtenir beaucoup en faisant appel à leurs bons sentiments, au lieu défaire directement opposition à leurs entêtements.

Prenant donc habilement occasion du lieu où ils étaient assemblés pour entendre la messe — une salle de théâtre ou de conférences — et où ils s'agenouillaient avec la même foi que dans leur église paroissiale, en face de l'autel et des saints mys-

tères, M. le curé Laliberté leur dit qu'il reconnaissait heureusement à ce signe leur esprit de foi, qui sait s'attacher à la religion, indépendamment des circonstances de lieu et même de temps où cet attachement doit se manifester.

Cet esprit de foi, comme aussi l'activité et l'intérêt dont ils font preuve pour s'occuper de leur paroisse et de leur installation paroissiale, donnent confiance au curé, qui n'a d'autre programme en venant à eux que celui du Maître qui l'envoie : passer parmi eux en faisant le bien.

Pour les questions d'ordre pratique et temporel, le nouveau curé déclara vouloir étudier la situation et s'entendre avec ses paroissiens dont il connaît l'esprit de foi, et aussi l'esprit de soumission, qui doit en découler, pour les dispositions prises, parce que jugées les plus sages ou les seules possibles, par l'autorité épiscopale. Nous examinerons donc ensemble tout ce qu'il y a à faire pour l'installation de votre paroisse, mais une chose reste en dehors et au-dessus de toute discussion : c'est la décision émanée de l'autorité ecclésiastique touchant le site de votre église. Je compte sur votre esprit de foi pour accepter cette décision et pour l'accepter généreusement. Je compte sur votre générosité et voici ce que je lui demande : vous êtes 300 familles et le terrain acheté pour votre paroisse peut être divisé mentalement en 300 lots, lots figuratifs ou imaginés, de 30 dollars chacun. Je demande à chaque famille de payer un lot en souscrivant $30 pour le payer et je vous convoque en assemblée à tenir à l'issue de la messe pour examiner cette proposition.

Inspirée par l'esprit de foi et faisant appel à l'esprit de foi, cette tactique habile fut assez efficace

pour changer l'opposition en coopération positive et généreuse.

L'assemblée qui eut lieu après la messe sanctionna de son acceptation les dispositions prises et commença dès lors la souscription qui avait déjà produit 1,320 dollars en septembre et qui se compléta douze mois plus tard en fournissant aux mains du courageux et habile curé les 9,000 dollars demandés.

Le premier pas, le plus diflBcile, était heureusement franchi : tout allait marcher régulièrement dans la bonne entente.

Le 10 janvier 1907, trois mois après l'érection de la paroisse, tout fonctionnait déjà normalement. Les officiers du bureau d'administration, tous continués dans leurs fonctions et réélus, se réunirent pour approuver, conformément aux règlements, le rapport financier des trois premiers mois de la paroisse, tel que donné plus haut.

A cette même réunion, on décida la grosse question de la construction d'un édifice permanent devant servir d'école et aussi de chapelle temporaire, en attendant la construction, entrevue dans un lointain indéterminé, d'une église véritable. Il fut décidé de dépenser 50,000 dollars pour la construction de cette chapelle-école, dont nous avons donné plus haut la description sommaire. Cette résolution, dûment approuvée quelques jours après par Mgr l'Êvêque de Providence, autorisait le trésorier de la corporation, M. le curé Laliberté, à faire préparer les plans de la nouvelle construction, à la faire entreprendre régulièrement, et aussi à faire les emprunts d'argent nécessaires à cette fin, en signant et donnant, au nom de la corporation paroissiale, les billets et hypothèques requis.

A la même réunion, on décida aussi de donner six pieds de terrain en profondeur sur la longueur de la rue West Hunt, afin de permettre à la ville de Central Falls de faire les travaux de cette rue, oii plusieurs maisons allaient bientôt s'élever sur les terrains situés en face de la propriété paroissiale.

En entendant ainsi mentionner la résolution, apparemment assez ordinaire, d'entreprendre une construction de 50,000 dollars et de faire un emprunt pour ce montant, le lecteur étranger, surtout s'il a remarqué que le premier bilan de la jeune paroisse se soldait déjà par une dette de 7,383 dollars, se demandera sans doute comment une pauvre paroisse peut se charger d'une pareille dette et comment surtout il se trouve des capitalistes, banques ou particuliers, pour engager leurs capitaux, à un intérêt relativement peu élevé — ^4.50 pour cent ou même 4 — , dans des entreprises offrant d'aussi faibles garanties financières.

Cette question, qui trahit la légitime surprise de l'étranger, peu au fait des choses américaines, surprendra presque autant et non moins légitimement le catholique américain même au fait des choses de son pays.

Voici l'explication :

La pauvre paroisse de 300 familles de modeste condition, qui n'hésite pas à assumer le fardeau d'une dette de 60,000 dollars environ, dont il faudra payer annuellement les intérêts, escompte un capital moral très sûr. Elle compte sur la Providence, sans doute, et aussi sur le dévoûment, l'activité et la prudence de son clergé ; mais elle compte aussi que son courage, son travail, sa générosité ne lui manqueront pas plus dans l'avenir que dans le présent. Elle se dit que c'est surtout

en Amérique que la fortune récompense l'audace, pourvu que celle-ci soit sagement dirigée. Et la pauvre paroisse a raison.

Et les banquiers et financiers, qui sont, en général, gens de prudence et de clairvoyance, n'en jugent pas autrement qu'elle. Ils n'hésitent pas à prêter leurs milliers de dollars aux pauvres petites paroisses catholiques ; ils leur font même des conditions spécialement avantageuses qu'ils ne font pas aux entreprises industrielles et aux riches particuliers. Ils savent qu'aucun diocèse, qu'aucune paroisse n'a jamais fait banqueroute ; ils n'ont jamais rien perdu avec les paroisses même petites et pauvres. Ils savent que les catholiques groupés autour de leur église et dirigés par leur clergé sont gens à payer leurs dettes et à faire honneur à leurs engagements. Eux aussi escomptent en toute sécurité un capital moral qui rapporte de véritables dividendes en bons billets de banque.

La paroisse Saint-Mathieu, par l'entremise de son dévoué et prudent curé avantageusement connu à Woonsocket, trouva donc facilement auprès des banquiers de cette ville le montant qu'il lui fallait pour construire sa belle chapelle-école, dont les plans avaient été demandés aux architectes distingués de Woonsocket Fontaine et Kinnicutt. Nous avons donné la description de cette belle construction qui ferait honneur comme école à n'importe quelle grande paroisse et l'on en trouvera d'ailleurs la photographie dans ce volume.

Les constructeurs de la chapelle-école furent MM. les entrepreneurs Dorais et Dupuis. Le coût de l'entreprise, sans les appareils de chauffage et d'éclairage et sans l'aménagement intérieur de la chapelle et des classes, fut de $41,225.00. Une fois

complétée et aménagée, la maison devait coûter 49,687.31 dollars. La surveillance spéciale des travaux et quelques dépenses additionnelles pour l'école devaient ajouter à ce montant 965.89 : ce qui, ajouté aux honoraires des architectes 2,484.37, porte le coût global de cette grande construction une fois complétée à $53,137.57. On peut donc dire que les prévisions qui avaient déterminé le montant de $50,000 dans la résolution du 10 janvier avaient été calculées avec une grande précision et que l'entreprise avait été conduite avec une grande et très fidèle exactitude.

On trouvera, à l'appendice, le détail de toutes les dépenses de la construction et de l'aménagement de la chapelle et de l'école Saint-Mathieu.

Nous ne parlons pas ici, pour le moment, des dépenses à encourir par la nouvelle paroisse pour la construction d'un presbytère et d'une maison de logement pour les Sœurs de Sainte-Anne de Lachine, qui devaient venir prendre charge de l'école à l'automne de 1908.

La maison qui sert aujourd'hui de presbytère fut d'abord construite au coin sud-ouest de la rue West Hunt et de la rue Dexter, par M. J.-B. Laliberté, et louée à la paroisse comme presbytère. Les Sœurs furent aussi logées dans une maison louée sur la rue Dexter. La paroisse évitait ainsi un nouvel emprunt et attendait les jours où ses revenus accrus lui permettraient de nouvelles dépenses. On vécut ainsi à loyer jusqu'en 1912.

D'ailleurs, le travail du ministère paroissial, le soin de voir au nivellement du terrain et à la construction, qui pressait, de la bâtisse principale absorbaient tout le temps de M. le curé Laliberté, dont la santé délicate eût fléchi sous une pareille

tâche, n'eussent été le calme et la patience prudente qui permettaient au curé de se réserver assez de forces pour suffire à tout.

Cette surabondance de soucis et de travail obligea M. le curé Laliberté à se chercher un peu d'aide, qu'il crut trouver, par l'effet de circonstances assez fortuites, dans l'assistance de l'auteur de ces lignes qui se trouvait en état d'aider un confrère, tout en se reposant des fatigues d'un ministère antérieur plus épuisant. Et Mgr l'évêque de Providence eut la bonté de se rendre aux désirs du méritant curé de Saint-Mathieu en donnant à l'abbé J.-A. D'Amours les pouvoirs ordinaires du diocèse de Providence pour aider au ministère de la paroisse sans toutefois le nommer vicaire régulier. Et c'est ainsi que sans être vicaire officiellement, j'en exerçai de fait les fonctions pendant sept mois, jusqu'à ce que je fus rappelé pour être curé dans mon diocèse.

Lorsque j'arrivai à Central Falls, la belle chapelle-école achevait d'être construite et le curé, avec son vicaire, habitait la maison devenue aujourd'hui le presbytère qui était alors placée à l'angle sud-ouest des rues Dexter et West Hunt. La paroisse n'existait que depuis quatorze mois, et déjà elle était à peu près complètement organisée. Le curé avait tout fait sans bruit, et on aurait dit sans difficulté, si on s'était contenté de juger d'après les premières apparences. A y regarder de plus près on mesurait un peu plus exactement quelle somme d'énergie, de travail et aussi de prudence et de patience il avait fallu pour résoudre les difficultés variées d'une telle entreprise, pour maintenir unies les bonnes volontés des paroissiens, pour faire avancer à la fois tous les travaux d'organisations et de construction.

On découvrait aussi vite en vivant auprès de lui,

que, sous un extérieur d'apparence timide et même parfois hésitante, M. le curé Laliberté n'est pas seulement un homme d'ordre, mais aussi un homme d'énergie constante, qui n'abandonne ni ne change facilement les projets qu'il a discrètement et sagement mûris. Et, sans presque y paraître, il sait aussi donner à ses collaborateurs et à ses paroissiens l'impulsion énergique qui asure l'achèvement des œuvres commencées.

Pour donner une idée bien calquée sur les faits, de la régularité de la marche administrative de la paroisse Saint-Mathieu, voici le résumé succinct des procès-verbaux des réunions du bureau d'administration, depuis la réunion du 10 janvier 1907, où fut décidée la construction de la chapelle-école.

6 décembre 1907, assemblée pour autoriser l'achat d'un orgue pour la chapelle au prix de 3,000 dollars.

7 janvier 1908, mêmes officiers et même constitution du bureau, acceptation du rapport financier de l'année 1907.

1 janvier 1909 — Syndics : MM. Napoléon Trahan et William Paquette. Celui-ci est élu secrétaire. Acceptation de l'état financier.

1 janvier 1910 — Mêmes syndics et mêmes officiers ; rapport financier accepté.

10 janvier 1911 — Mêmes syndics mais M. Napoléon Trahan remplace M. W. Paquette comme secrétaire. État financier accepté.

21 décembre 1911 — Assemblée pour régler affaire survenue avec le Grand Trunk, dont la ligne projetée doit déranger l'emplacement du presbytère temporaire, sur lequel la paroisse a un contrat de location pour dix ans.

1912 — Syndics : MM. Olivier Parizeau et Siméon Bérard. Assemblée le 13 janvier, M. Pari-

zeau élu secrétaire. Acceptation du rapport financier.

22 mai 1912 — Assemblée pour décider et autoriser l'achat et le transport sur le terrain de l'église de la maison servant de presbytère et de la maison habitée par les Sœurs. Ces deux achats et ces travaux devront coûter 7,500 dollars et le trésorier est autorisé à conclure ces deux transactions.

22 juillet 1912 — Assemblée pour autoriser des agrandissements et des améliorations reconnus nécessaires au presbytère et au couvent, pour le montant de 1,700 dollars.

En 1913, 16 janvier ; en 1914, 10 janvier ; en 1915, 14 janvier ; en 1916, 15 janvier, assemblées régulières réunissant mêmes syndics et mêmes ofl5ciers, pour acceptation ordinaire du rapport administratif de ces mêmes années.

En 1917, 19 janvier, MM. Louis Biais et Isaac Rivard, nouveaux syndics, le premier est nommé secrétaire. Acceptation du bilan financier.

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