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SOUVENIRS D UN VICAIRE

Que le lecteur veuille bien croire que le titre de ce chapitre n'amorce aucune tentative de réclame quelconque de la part ou au profit du premier vicaire — pas même vicaire de droit et simplement de fait — de Saint-Mathieu de Central Falls. Les quelques souvenirs que je vais résumer n'ont d'ailleurs rien de personnel, rien même de subjectif ; je veux dire simplement, en raccourci, comment je revois aujourd'hui dans ma mémoire, les hommes, les choses et les faits qui sont passés sous mes yeux dans les quelques mois de 1907 et de 1908, que j'ai eu le bonheur de vivre à Saint-Mathieu.

J'ai déjà dit quelques mots, bien courts, du fondateur et de l'organisateur de la jeune paroisse, dont la monographie me paraît pouvoir ntéresser quelques lecteurs. Je puis bien ajouter qu'à son premier vicaire, qui ne connut pas, comme vicaire, d'autre curé, M. le curé Laliberté apparaît toujours, non seulement comme l'homme distingué, courtois et loyal, mais aussi et surtout comme le bon confrère charitable et généreux, comme le prêtre d'une parfaite régularité, d'un zèle énergiquement constant pour le bien spirituel de ses paroissiens et pour l'avancement de sa paroisse. Réservé et peu expansif de sa nature, le curé de Saint- Mathieu est pourtant une âme généreuse autant que délicate, charitable et compatissante pour

toutes les douleurs et les épreuves, qu'elle sait consoler discrètement. Les paroissiens de Saint-Mathieu éprouvent justement pour leur curé une grande confiance, une sincère affection, et un grand respect. Ils savent qu'ils peuvent en tout se fier à lui ; cet homme de devoir ne leur fera jamais défaut. Comme le disait l'un d'eux, le curé sait parler et il sait aussi se taire, il sait agir et il sait attendre, il sait entreprendre hardiment et achever patiemment, il sait se faire aimer et respecter, il sait souffrir, et il sait aussi soulager et soutenir ceux qui souffrent.

Par sa parole publique mesurée et circonspecte, qui ne dépasse jamais sa pensée, même lorsqu'elle devient plus pressante et chaleureuse, M. le curé Laliberté ne montre pas seulement qu'il est un esprit cultivé et studieux, il fait aussi voir le fond de son caractère, fait de mesure, de réserve, de discrétion, tout autant que d'ardeur et d'énergie. Nous avons vu M. le curé de Saint-Mathieu à l'œuvre, aux jours où le fardeau devait lui paraître le plus dur et le plus lourd, alors que l'enthousiasme des premiers mois tombant peu à peu, la grandeur de la tâche et des difficultés apparaissait de plus en plus redoutable, alors que les travaux matériels, les paiements à faire, les décisions à prendre s'ajoutaient au ministère et aux multiples organisations spirituelles et temporelles. Jamais, même alors, M. le curé ne parut impatienté, brusque, ni, encore moins, découragé, et nous nous sommes plus d'une fois demandé comment il paraissait si calme, quand il avait tant de raisons, sinon d'être inquiet, du moins d'être impatienté.

C'est peut-être simplement qu'il fallait être calme et qu'il eût été imprudent de s'impatienter ; c'est aussi qu'il fallait que le chef donnât à ses

troupes l'exemple du courage et de la discipline. Et disons sans tarder, à leur louange, que les paroissiens furent dignes de leur chef et surent marcher avec lui.

En rappelant et résumant l'impression que je garde, après dix ans, des paroissiens de Saint- Mathieu de Central Falls, que j'ai assez bien connus pour les avoir visités tous plusieurs fois à domicile et pour les avoir vus régulièrement aux oflBces et aux réunions ordinaires de la paroisse, pour avoir fait, pendant plusieurs mois consécutifs, parmi eux, toutes les fonctions du saint ministère paroissial, je ne crois pas qu'il soit facile de trouver une population plus dévouée et plus généreuse, dans son ensemble, animée d'un meilleur esprit pour seconder le zèle et soutenir l'effort de son curé.

En toutes circonstances, ordinaires ou extraordinaires, aux offices du dimanche comme aux fêtes organisées pour la paroisse, les paroissiens de Saint- Mathieu se montraient et se montrent encore, je le sais, joyeux, empressés, pleins de cordialité et de belle humeur.

C'était toujours un plaisir de les rencontrer et d'avoir à travailler avec eux, pour eux.

Il est vrai que ce bon esprit paroissial, si avantageux pour les fidèles comme pour le curé, est un peu la caractéristique de nos paroisses " canadiennes " de la Nouvelle- Angleterre et des États- Unis. Pour ceux qui sont venus eux-mêmes du Canada et même pour ceux qui sont venus par leurs ancêtres, la paroisse avec son église, ses offices, ses chants, ses exercices de piété, sa prédication en langue française, c'est le souvenir de la petite patrie terrestre que l'on a quittée sans cesser

de l'aimer, la source d'espérances qui ouvre l'horizon sur la grande patrie céleste. Pour ces Canadiens un peu dépaysés dans la vie américaine plus affairée et aussi, leur semble-t-il, plus dure, la paroisse, où l'on se rencontre, où l'on se connaît, où l'on parle là douce langue du pays abandonné, est comme un oasis et le curé devient à un titre nouveau, le père, l'ami, le guide, le conseiller, le défenseur, en qui l'on a toute confiance, que l'on aime, dont on est fier. Je ne crains pas de le dire, la vie paroissiale canadienne aux États-Unis est plus intime encore qu'au Canada, et le prêtre y jouit d'une considération et d'une affection encore plus confiantes.

Il est vrai aussi que la nécessité de grouper et de maintenir uni im troupeau dispersé au milieu de compatriotes de croyances et de langues différentes, un troupeau souvent entouré de tentations et de sollicitations variées, oblige le prêtre et les fidèles à rester en contact plus constant, à se mieux connaître, à ne pas se perdre de vue. Si, à cette considération on ajoute celle, qui n'est pas non plus à dédaigner, de trouver les ressources nécessaires à l'entretien et au développement des œuvres paroissiales, on comprend que dans une paroisse en formation, le curé et son vicaire, quand il en a un, fassent tous les mois ou tous les deux mois la visite à domicile de chaque famille de la paroisse. Certains paroissiens, qui ne soupçonnent pas tous également à quel point leurs prêtres les aiment et s'intéressent à eux, appellent quelquefois cette visite mensuelle la quête, mais c'est une expression mal choisie. La visite mensuelle n'est pas une quête. Les prêtres de la paroisse y reçoivent bien les offrandes qu'on leur donne et dont ils prennent soi-

gneusement note, pour la paroisse et non pour eux ; mais le but premier et principal de la visite est de connaître les paroissiens, de les maintenir groupés, de leur témoigner l'intérêt que leur portent leurs prêtres, de connaître leurs besoins spirituels et temporels. Dans ces visites les prêtres donnent toujours autant qu'ils reçoivent, et parfois ce sont eux seuls qui donnent, sans rien recevoir . . . que la consolation de faire le bien.

La visite du mois n'est pas toujours un repos pour la tête ; elle ne l'est jamais pour les jambes, qui ont à monter nombre d'escaliers ; mais elle est toujours un repos et une joie pour le cœur. Lorsque l'on revient fatigué le soir au presbytère, c'est une bonne joie de pouvoir se dire, entre curé et vicaires qui s'entendent bien, — avec les petites nouvelles de circonstances, qui ont bien parfois leur intérêt, — que l'on a une bonne paroisse, de braves gens bien disposés, courageux et généreux, et que, partout on a été accueilli avec cordialité, avec joie et empressement. Après cela, mais après seulement, on compte le produit de la collecte pour l'église, en la comparant avec celle du mois précédent.

Que ceux-là s'en étonnent ou même s'en scandalisent qui croient qu'on peut entretenir avec rien, sans se donner des fatigues et de la peine, les œuvres multiples d'une paroisse américaine. Aux États-Unis comme en tout pays, et comme dans toute la création d'ailleurs, il est impossible de séparer le temporel du spirituel, de bâtir une église, une école, un presbytère, de faire vivre un curé, un vicaire, des religieuses, sans autre argent que celui que les paroissiens même les plus généreux apportent d'eux-mêmes au presbytère. Il faut demander pour recevoir, il faut chercher pour trouver. Ainsi le veut la nature de l'homme et l'ordre

de la Providence, ainsi le veut aussi l'Église qui n'a pas imposé le vœu de pauvreté aux prêtres séculiers ni même aux évêques. Dans une paroisse, comme dans l'Église, les biens temporels sont secondaires, bien secondaires, comparés aux spirituels, mais ils sont encore quelque chose d'assez important.

Il n'est donc pas mal et il est même bon que la visite des paroissiens facilite l'acquisition des biens temporels nécessaires à la paroisse.

Cette digression ne nous a pas éloigné des souvenirs d'un vicaire : elle en fait partie.

Un autre souvenir reste bien vivant dans la mémoire du premier vicaire de Saint-Mathieu, souvenir agréable et qui dit bien lui aussi le bon esprit et la bonne humeur des paroissiens, c'est celui que l'on pourrait appeler " le déménagement du culte ".

Oh ! ce n'est pas une histoire à remplir des pages, et il ne faut s'attendre ici à rien de tragique ni même à rien de comique ; c'est un simple fait que ceux qui en ont été témoins aimeront à voir consigner ici et qui leur rappellera une heureuse journée.

Nous avons déjà vu que les offices du dimanche de la nouvelle paroisse Saint-Mathieu avaient lieu dans la salle du gymnase de la paroisse Notre- Dame, en attendant l'achèvement approximatif de la chapelle-école. Sur semaine, les offices avaient lieu dans le salon du presbytère transformé en chapelle, où l'on gardait le Saint-Sacrement.

Or, le 1er janvier 1908, M. le curé Laliberté étant au Canada, pour voir ses vieux parents et se reposer, le jour désiré arriva. La salle supérieure dans les mansardes de l'école, allait être suffisamment achevée pour qu'on pût y installer un autel temporaire et y abriter les fidèles, pour les offices.

La bonne nouvelle, déjà pas mal connue, fut annoncée à toute la paroisse au prône des deux messes, et les hommes de bonne volonté furent invités à prêter leur concours pour transporter, après la dernière messe, les objets du culte, du gymnase à la nouvelle école.

Il en vint plus qu'il n'était nécessaire, et en moins d'un quart d'heure, tous les ornements et objets du culte, linges d'autel, chandeliers, cierges, burettes, missel et porte-missel, pierre d'autel et vases sacrés étaient en route, chacun portant son morceau avec joie et marchant avec allégresse, par les rues Garfield et Dexter, vers la nouvelle école. A voir partir cette singulière procession, qui avait presque l'air d'un pique-nique joyeux, où la plus parfaite décence était pourtant gardée, les paroissiens de Notre-Dame comprirent que la joie de fonder une nouvelle famille donne parfois aux enfants de se séparer sans trop de regrets de leurs chers parents.

" On va donc être chez nous ", disaient tous les paroissiens, jeunes et vieux. " Le chez-nous sera pauvre pour commencer, mais ce sera chez nous."

On dit que les déménagements sont en général pénibles et tristes : celui-ci fut facile et joyeux.

D'ailleurs, le nouveau chez-nous n'était pas si pauvre. Dans la salle des mansardes de l'école, sous le toit, on put installer à l'extrémité ouest un autel convenable, une table de communion, des confessionnaux, des chaises en nombre suffisant pour que tous les paroissiens eussent place aux quatre messes célébrées dès lors, chaque dimanche, pour les paroissiens bien desservis de Saint-Mathieu.

Tous ceux qui ont assisté aux offices dans cette

première chapelle doivent en garder un doux et cher souvenir, et la douceur de ce souvenir n'est pas dû uniquement à ceci que c'était comme la première dégustation du fruit des sacrifices que l'on avait faits pour avoir une belle installation paroissiale, mais aussi à l'intimité des premières assemblées religieuses qui eurent lieu dans cette modeste chapelle.

On dit à Rome que l'on prie mieux dans les petites chapelles que dans les grandes basiliques, et il est sûr que Dieu semble se communiquer avec une certaine familiarité dans les chapelles modestes et même pauvres, qui fait que les pauvres âmes y sont plus à l'aise, mieux chez elles, et comme plus près de Dieu. C'est pour se mettre plus à notre portée, se conformer à notre nature, en même temps que pour nous donner une leçon, que le Fils de Dieu fait homme a voulu naître et mourir dans la simplicité et même dans la pauvreté.

Si donc l'on était un peu à l'étroit dans la première chapelle temporaire, sous le toit de l'école Saint-Mathieu, on y était aussi sensiblement plus près de l'autel, plus près de la sainte communion, plus près du célébrant et du prédicateur, plus près de Dieu.

Un autre souvenir, bon et agréable, se rattache encore à cette chapelle, le souvenir d'un événement qui marqua très heureusement ces premiers commencements de la paroisse Saint-Mathieu. C'est dans cette chapelle, sous ce toit, que fut prêchée la première grande mission ou retraite donnée à la paroisse par le R. P. Louis Lalande. Retraite pour les enfants, retraite pour les jeunes filles, retraite pour les femmes mariées, retraite pour les jeunes gens et pour les hommes.

Pour mieux empoigner tous ses paroissiens et pour les sanctifier en les unissant tous plus efficacement, M. le curé Laliberté avait voulu que la première retraite leur fût donnée par un prédicateur de renom, capable de les attirer et de les retenir, capable de les intéresser et de les convertir. Son espoir ne fut déçu ni par le prédicateur ni par les paroissiens. Ceux-ci vinrent en foule et le prédicateur pût leur donner à son aise, dans la modeste chapelle, tout ce que son savoir et son zèle lui inspirèrent pour cette bienveillante et généreuse population. Bon nombre de conversions et de retour à Dieu oublié marquèrent cette première mission, qui fut depuis lors suivie de plusieurs autres.

Ces missions ou retraites fréquemment renouvelées contribuèrent, pour leur part, à entretenir chez les paroissiens de Saint-Mathieu l'esprit chrétien, la fréquentation régulière des sacrements, l'union et la charité entre les familles, le véritable esprit paroissial, que l'on y retrouve toujours si soigneusement conservé.

C'est pourquoi les souvenirs d'un vicaire de Saint-Mathieu sont des souvenirs de tout point agréables, auxquels ne se mêle de pénible que le regret d'avoir vécu trop peu de temps dans un milieu si bon et si symphatique.

Aussi lorsque, l'an dernier, aux fêtes du dixième anniversaire de la paroisse, les deux anciens vicaires se retrouvèrent au paisible et sympathique foyer de M. le curé Laliberté, avec leur aimable confrère M. Geoffroy, le vicaire actuel, une même douce impression se traduisait souvent dans leurs entretiens : il faisait et il fait encore bon de vivre au

presbytère de Saint-Mathieu avec un curé si brave homme et si bon confrère, entouré d'une population dé braves gens, dévoués, pleins de foi, actifs, attachés à leurs prêtres, qui leur sont bien aisément attachés et dévoués.

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