POURQUOI DES PAROISSES DE LANGUE FRANÇAISE
La diversité des églises aux États-Unis, réparties non seulement d'après les principes religieux — églises catholiques, églises orthodoxes russes ou grecques, protestantes de diverses confessions — , mais aussi d'après la race et la langue de ceux qui les fréquentent — églises de langue anglaise, française, polonaise, allemande, italienne, syrienne — peut paraître une anomalie à l'observateur étranger qui arrive dans ce pays, sachant que la langue générale et officielle est l'anglais.
Les citoyens des États-Unis, même les plus récemment arrivés au pays, ne prétendent pas se répartir en groupes distincts par la langue ni dans la politique, ni dans les professions libérales, ni dans la finance, ni dans l'industrie, ni dans le commerce, ni dans aucune manifestation de la vie civile. Au contraire tous font profession et, pour la plupart, très sincèrement, de n'avoir d'autre citoyenneté que la citoyenneté américaine, tous aspirent à se mêler absolument au grand tout américain. Pourquoi donc ce particularisme distinctif sur le terrain religieux ? Pourquoi dans l'Église ou mieux dans l'église cette démarcation au point de vue de la langue ?
Cette question, ou cette objection doit être bien précisée, pour être comprise exactement et pour
ne pas soulever les préjugés qu'elle soulèverait, si elle était mal comprise. Et pour la bien préciser, il suffit d'insister sur ce point que cette démarcation n'est point faite au point de vue national ni au point de vue race, mais au seul point de vue langue.
Les États-Unis, qui reconnaissent la liberté de toutes les religions et n'en favorisent officiellement aucune, ne peuvent voir d'un mauvais œil qu'il y ait chez eux plusieurs religions, plusieurs Églises. Tant que ces Églises respectent les lois communes et l'ordre public, il importe peu à l'État et au gouvernement des États-Unis qu'elles pratiquent tel ou tel rite, qu'elles se servent d'une langue vivante ou d'une langue morte. Cela regarde la régie intérieure de ces Églises.
Par ailleurs, le peuple américain, qui garde et a toujours gardé ses sjTnpathies à la France, ne voit certainement pas d'un mauvais œil que des citoyens américains ou même des étrangers vivant ou travaillant paisiblement aux États-Unis, parlent le français dans leurs églises ou dans leurs maisons. Il exige une connaissance sommaire de la langue anglaise pour accorder la citoyenneté américaine à un étranger, et il est en cela dans son droit, mais il ne proscrit l'usage d'aucune autre langue. La liberté américaine n'est pas un vain mot ^.
3. Un journal catholique de langue anglaise, le Freemans de New- York, faisait, en août 1917, des observations sur la langue française au Canada qui trouvent ici leur place, car elles peuvent s'appliquer, en partie, à la conservatioon de la langue française aux États-Unis.
Notons, avant de donner la parole au joiu-nal de Ne w- York, que la connaissance du français a été trouvée récemment désirable et précieuse par le gouvernement américain pour les troupes de terre et de mer qui sont allées noblement défendre la civilisation et la liberté, en coopération avec l'armée et la flotte française.
Voici maintenant les paroles du Freemans sur la conservation de la langue française au Canada.
" Puisque le français a une situation légale, il est tout naturel que les Canadiens-Français soient attachés au parler de leur chère
La même largeur d'esprit, qui a attiré et attaché aux États-Unis un grand nombre de citoyens venus de tous les pays du monde, laisse aux diverses Églises, suffisamment autonomes pour leur régie interne, la liberté d'avoir leurs écoles confessionnelles paroissiales, où , à l'enseignement de la langue officielle du pays, s'allie, en proportions vraiment efficaces et jugées suffisantes, l'enseignement d'une autre langue à laquelle les parents des enfants ont raison de rester attachés.
Les État-Unis ont leur système d'écoles publiques officielles, qui sont neutres au point de vue religieux, système auquel ils tiennent encore beaucoup. Beaucoup d'Américains, qui ne sont pourtant pas catholiques, et qui ne sont pas même protestants, pour quelques-uns du moins, estiment que cette neutralité est funeste aux jeunes générations américaines, auxquelles elle enseigne à mépriser pratiquement toute religion surnaturelle et auxquelles elle laisse une latitude morale excessive.
vieille France. A ce sujet, nous devons dire qu'ils parlent le vrai français et non pas un patois. Leur langue est la langue des découvreurs du Canada, des pionniers et des missionnaires, la langue de ces grands hommes qui ont illustré son histoire jusqu'à la conquête de 1760 et qui depuis ont combattu le bon combat pour garder intact le trésor de l'idéal franco-canadien. Ils l'aiment à cause de sa beauté intrinsèque, de sa magnifique littérature. de son mérite particulier comme moyen de communication puisqu'elle est la langue de la diplomatie internationale. Enfin, ils y tiennent jalousement parce qu'elle est pour eux, le meilleur moyen de se grouper, d'établir de nouvelles paroisses, de conserver leurs coutumes, leurs institutions et même leur foi. Ils gardent, comme des bijoux dans un écrin, les expressions claires, familières et toujours aimées de leurs dogmes et de leur morale. Dans la langue française, ils trouvent un abondant aliment à leur foi, car le français a produit, tout le monde le sait, la plus riche littérature catholique du monde. Ce qu'il y a de mieux encore, peutêtre, c'est qu'une communauté de langage favorise les mariages entre Canadiens-Français, de sorte qu'ils échappent presque entièrement à la plaie mortelle de la vie moderne, le mariage mixte. En conséquence la religion trouve dans le français un soutien et une sauvegarde. "
L'école neutre américaine ne donne pas tous les résultats qu'on en attend, au prix de grands sacrifices pécuniaires, et elle en donne d'autres que l'on n'attendait pas.
Aussi beaucoup de bons esprits ont-ils suggéré de changer le système, en mettant sur le même pied, en face de l'allocation gouvernementale, les écoles neutres et les écoles confessionnelles.
En attendant cette importante mais difficile réforme, qui sera peut-être lente à venir, les écoles confessionnelles paroissiales, comme les établissements catholiques d'enseignement moyen et d'enseignement supérieur, répondent à un besoin d'absolue nécessité, et rendent les meilleurs services, non seulement à l'Église mais aussi à l'État.
Dans ses grands conciles nationaux de Baltimore. l'Église américaine a prescrit avec insistance l'établissement des écoles catholiques paroissiales. Les évêques américains encouragent ces écoles de leur zèle et de leur surveillante sollicitude. Les curés ont à cœur de les maintenir, malgré les sacrifices qu'elles exigent des paroisses et des familles. Avec raison, le clergé et les fidèles catholiques des États-Unis estiment qu'une paroisse n'est digne de compter et n'est en état de remplir sa belle mission que si elle possède ses écoles paroissiales. L'école paroissiale est comme l'annexe obligée de la chapelle ou de l'église, et la connexité des relations intellectuelles, morales et religieuses qui existent entre l'une et l'autre, est souvent exprimée par le fait, d'occurrence fréquente, que le même toit, les mêmes murs, abritent l'une et l'autre. Même au point de vue construction matérielle, l'école est l'annexe de l'église, la chapelle est dans l'école.
Ce fait dit aux Américains, dans un langage réel, qu'ils comprennent bien, la double estime que les
catholiques conservent pour la religion et pour l'instruction, qu'ils ne peuvent séparer. Et l'esprit large des Américains en est plutôt favorablement impressionné. Ils voient là un gage de moralité, d'ordre social, de progrès américain.
Voient-ils d'un aussi bon œil la conservation dans l'école paroissiale d'une autre langue, enseignée conjointement avec l'anglais ?
A cette question nous pouvons répondre encore aflBrmativement, du moins quand il s'agit de la langue française.
Certes, si cette conservation de la langue française avait pour but ou pour résultat d'entretenir un esprit national opposé ou indifférent au patriotisme américain, elle porterait ombrage à certains éléments de la population yankee, même en s'alliant à l'enseignement dominant de l'anglais. Mais l'on sait généralement la vérité, facilement reconnaissable d'ailleurs, que la conservation du français dans la famille, à l'église et dans l'école paroissiale n'a rien d'un particularisme opposé en quoi que ce soit à l'idéal ou au plus loyal patriotisme américain. Au contraire, les libertés laissées ici à l'esprit familial et au respect de traditions aussi bienfaisantes qu'honorables, attachent plutôt à la patrie américaine les divers éléments ethniques dont se forme la population américaine. Les esprits dirigeants le savent, et ils sont plutôt fiers de voir tourner au profit du civisme américain l'attachement gardé par les nouveaux venus et par les divers groupes d'origine différente, à leurs plus intimes et leurs plus religieuses traditions. Les Américains sont fiers de voir ces éléments étrangers choisir chez eux leur patrie d'adoption, tout en gardant comme leur plus précieux héritage, pour le bien commun de tous, leur langue
et leur foi, le meilleur de leur civilisation. Leur bon sens pratique très exercé leur a vite fait comprendre ce que l'expérience leur a enseigné : plus un citoyen a de religion et d'attachement aux bonnes traditions de ses ancêtres, meilleur il est pour la patrie américaine. Ce ne sont pas des sanspatrie ni des renégats de leurs familles et de leurs traditions que les Américains aiment voir affluer chez eux. Ils ont par ailleurs assez confiance dans la beauté et la justice de leur idéal américain pour ne pas songer à l'imposer de force.
Il faut dire aussi, à l'honneur de l'Église américaine, que les évêques, malgré les difficultés pratiques que comportent fatalement la division des paroisses d'après la diversité des langues, ont loyalement reconnu la nécessité de ce genre de division pour la conservation de la foi et le maintien de la vie paroissiale. Sans se laisser arrêter par la difficulté de trouver des prêtres et des ressources, ils ont compté sur la Providence, sur le zèle du clergé, sur la générosité des fidèles et aussi sur les abondantes ressources d'un pays très prospère au point de vue temporel. Et partout, à mesure que les immigrants catholiques arrivaient de tous les pays, la multiplication des langues s'opérait en leur faveur dans toute l'Église américaine.
Il est vrai que l'organisation des paroisses où se groupèrent et se groupent encore les Américains d'origine canadienne-française offrait moins de difficultés, soit au point de vue du recrutement du clergé, le Canada voisin et les familles canadiennes fournissant un nombre assez considérable de prêtres, soit même au point de vue de l'organisation temporelle, les Canadiens ayant été de tout temps habitués à fournir suffisamment et régulièrement.
pour l'entretien de leur clergé et de leurs églises. Il faut bien constater aussi que ce groupement paroissial, formé d'après la langue et la nationalité d'origine, donnait aux paroisses un certain cachet familial qui rendait la bonne entente plus facile, qui enlevait bien des causes de froissements et qui, en même temps, activait une généreuse émulation entre les paroisses aussi bien qu'entre les familles. Il n'est pas défendu d'employer d'honnêtes moyens humains pour promouvoir le zèle en faveur de la religion et des œuvres religieuses.
Ainsi il faut bien reconnaître que l'admission de la langue maternelle et son enseignement dans l'école paroissiale n'a pas nui, bien au contraire, à l'école séparée catholique. Comme la crainte de voir leurs enfants oublier la langue de la famille à l'école publique s'ajoutait naturellement à la crainte de les y voir recevoir un enseignement sans religion, ainsi l'assurance de voir leur foi et leur langue enseignées ensemble dans l'école paroissiale leur donne le courage de supporter l'augmentation de dépenses que requiert cette école. Même sur ce terrain de l'école, l'Église américaine a bien servi les intérêts de la religion en se montrant bienveillante envers la langue maternelle de ses divers groupes ethniques. Il ne faut pas en effet oublier, même dans les libres pays des États-Unis et du Canada, que l'attachement à l'Eglise et à la vie catholique, nécessite des sacrifices temporels variés, dont on pourrait s'exempter en ne professant plus le catholicisme. Il n'est donc pas inutile de mettre en harmonie avec les intérêts spirituels les intérêts et les goûts particuliers des familles, il n'est pas inutile de donner aux familles catholiques deux bons motifs, au lieu d'un seul, de soutenir gé-
néreusement de leurs sacrifices leurs écoles catholiques bilingues.
Il y aurait encore beaucoup à écrire ici pour faire connaître les avantages et le fonctionnement de la paroisse américaine et de son école paroissiale. La suite de ces pages complétera ce que nous venons très sommairement d'indiquer, en autant du moins que sont concernées les paroisses de langue française dont les paroissiens sont d'origine canadienne.