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CHAPITRE PREMIER

La vie de notre sainte a duré près d'un siècle, et, pendant cette période, rAIlemagne a vu, à travers de nombreuses vicissitudes, se fonder en réalité son empire et se développer sa puissance. L'année où mourut Mathilde semble marquer Tapogée de cette grandeur. Elle-même y avait contribué dans une certaine mesure par Téducation qu'elle avait donnée à son fils et par les conseils dont elle ne cessa jamais de l'entourer jusqu'à la fin : il semble donc naturel, tout en lui conservant l'auréolé de sainteté qui la distingue et l'élève au-dessus de ses contemporains, de la placer dans le milieu politique et social où s'est écoulée sa longue existence.

En 872, l'an présumé de sa naissance, Louis le

SAINTB MATBILDB. 1

i SAINTE MATHILDE.

Germanique, roi depuis 843, partageait ses États entre ses trois fils, tout en conservant l'autorité suprême : Louis III, le Jeune, avait la Saxe, Carloman ou Karlmann, la Bavière, et Charles le Gros, la Souabe et la Lorraine. A la mort de son père (876), ce dernier, qui devint bientôt après empereur sous le nom de Charles III (88 1) et seul roi d'Allemagne, eut à lutter contre de terribles difficultés et vit commencer l'irrémédiable décadence de la dynastie carolingienne et de la Germanie comme de l'empire luimême.

Un des premiers dangers lui venait du côté des Normands, contre lesquels il ne sut pas agir avec assez de vigueur dès le commencement de son règne : en 881 les envahisseurs remportèrent une sanglante victoire à Ebekkesdorf, où le duc de Saxe, Brunon, périt avec deux évêques et l'élite de la noblesse. Ce Brunon appartenait précisément à la famille dans laquelle Mathilde allait entrer bientôt, et son nom sera donné a l'un des fils de la sainte, qui, lui aussi, a été honoré de ce titre de sainte

La faiblesse de Charles le Gros s'accentue encore ou se montre davantage lorsqu'il devient roi de France en 884 • il semble ne devoir augmenter l'é-

I. Le premier Brunon (ou Bruno) connu est le frère de Witikind, qui, vaincu comme lui par les Francs, serait devenu la souche de la maison de Saxe. Son petit-fils, dont il est question ici, passe pour avoir fondé la ville de Brunswick (Bruno-zweig, Braunschweig). Sa mort dans une guerre contre les infidèles le fit regarder par ses contemporains Comme un ufiartyr de la foi et un saint.

tendue de ses Etats que pour mieux mettre en évidence sa nullité, pour mériter le mépris d'un plus grand nombre de peuples. Grâce à lui, Tanarchie est complète en Allemagne, et, après sa déposition (887), son neveu Arnulf ne peut guère y porter remède, malgré la défaite qu'il inflige aux Normands en 891, et le soin qu'il a de se faire couronner empereur à Rome en 895. Sa mort (déc. 899) amène une recrudescence d'anarchie, sous la minorité de son fils Louis lY, TEnfant, âgé de six ans à peine, qui fut troublée non seulement par des guerres civiles continuelles, mais encore et surtout par des incursions de plus en plus fréquentes des Hongrois, ces nouveaux et terribles envahisseurs du Nord-Est. Ce fut un parent du valeureux Brunon, le fils d'Otton, duc de Saxe, Henri, le futur époux de Mathilde, qui sauva l'honneur et les frontières de l'Allemagne en même temps que de la Saxe, en arrêtant une première fois ces hordes sauvages (910). L'année suivante, Louis IV mourait sans s'être marié : avec lui s'éteignait la dynastie carolingienne. Il s'agissait pour la Germanie de trouver un roi, si pourtant il est permis encore à ce moment de parler d'un État appelé Germanie et de se figurer qu'un seul homme pût le tenir dans sa main.

En réalité, ce mot de Germanie (il n'est pas encore question d'Allemagne, tout au plus de Teutonie, Teutschland) ne désignait, vers la fin du x® siècle, qu'une entité géographique, assez mal définie d'ailleurs, une sorte de fédération, faiblement organisée,

entre cînq peuples principaux et autant de grandes provinces : la Franconie, la Souabe, la Saxe, la Bavière et laThuringe (cette dernière bientôt annexée à ses voisines et remplacée par une nouvelle venue, la Lorraine). Le roi, le chef de cette fédération, avait établi, à la tète de ces provinces et de ces peuples, des ducs qui devaient l'aider à y maintenir Tordre, mais qui commencèrent par s'y créer une situation aussi indépendante et privilégiée que possible. Ce n'étaient d'abord que de simples chefs d'armées, comme l'indiquait leur nom même, et leurs offices n'étaient pas héréditaires : peu à peu ils étendirent leurs attributions, se créèrent des domaines, et firent passer leur charge avec leurs biens sur la tète de leurs héritiers.

Les rois s'étaient donné d'autres auxiliaires en conférant des pouvoirs très étendus aux évèques, en leur octroyant des possessions importantes, en leur concédant de nombreux privilèges, des titres de conseillers et de chanceliers royaux; parfois c'étaient leurs proches parents qu'ils investissaient de la dignité épiscopale.

La bourgeoisie ne comptait guère : c'est à peine si elle était en voie de formation, dans quelques grandes villes plus ou moins soumises à l'autorité directe du roi.

Quant aux lettres et aux sciences, il ne peut en être question à cette époque où le clergé lui-même était généralement ignorant, où quelques couvents seuls, tels que ceux de Fulda, de Corvey, de Saint-

Gall, abritaient encore des héritiers de l'âge précédent, des émules de plus en plus rares des clercs, des scolastiques de Charlemagne.

L'année 911 marque une date importante dans cette histoire : la Germanie va naître, grandir, se fortifier et devenir enfin, grâce à une suite de princes remarquables, la puissante Allemagne, l'Empire Germanique de la fin du x® siècle.

Et tout d'abord la royauté devient élective, — pour redevenir tout aussitôt héréditaire, suivant le cours naturel des choses. Après quelques discussions assez pacifiques, les cinq provinces finirent par s'entendre pour offrir la couronne au duc Otton de Saxe, le père du vainqueur des Hongrois; mais il la refusa, et réussit à faire élire le comte de Franconie, Conrad.

Le roi Conrad P'(yi 1-9 19) était un prince intelligent, sage et relativement énergique ; mais il ne put empêcher le désordre dans son hypothétique royaume ; la faiblesse de ses ressources le mit encore à la merci de ses puissants vassaux, et l'aurait livré, en outre, aux Hongrois, si ceux-ci n'avaient été arrêtés une fois de plus par Henri derSaxe. Malgré sa reconnaissance pour un pareil service et aussi pour le désintéressement avec lequel Otton avait concouru à son élection, Conrad voulut ramener le prince saxon au devoir et lui reprendre la Thuringe qu'il s'était appropriée : il fut battu par Henri et dut se retourner contre les Hongrois. Blessé à mort dans cette dernière campagne (918), il ne songea plus

qu'au bîen du pays, et, avant de rendre le dernier soupir, engagea ses amis à choisir pour roi son ancien adversaire, son vainqueur de la veille, Henri de Saxe. Il acquittait ainsi par une générosité pareille (d'autres disent par esprit politique) la dette contractée huit ans auparavant envers le père d'Henri : ce fut pour le plus grand bien de la Germanie.

La diète, réunie aussitôt après la mort de Conrad, ratifia son choix, et ses envoyés se rendirent en hâte à Quedlinbourg, où ils trouvèrent, dit-on, Henri de Saxe très étranger à toute préoccupation politique ou d'ambition, innocemment occupé à prendre des oiseaux au piège, selon la mode des gentilshommes du temps : de là son surnom d'Henri l'Oiseleur, que certains historiens ont changé, non sans raison, en celui d'Henri le Fondateur.

Ce fut, en effet, un véritable fondateur, que cet Henri I", cet époux également sage et pieux de la sage et pieuse Mathilde. Son règne ne dura que dixsept ans (919-936), et c'est peut-être pour cela que le surnom de grand n'a pas été décerné à ce prince, — peut être aussi parce que sa besogne fut en apparence plus modeste et qu'il ne la couronna point, comme son fils, par des expéditions en Italie et la conquête de la dignité impériale, — expéditions et conquête dont le résultat fut plus brillant que solide, mais qui, par cela même, ont pu éblouir plus facilement les contemporains et séduire même la ostérité.

Son premier soin fut d'établir son autorité sur ceux mêmes qui avaient concouru à son élection : en pareille matière, l'excès de la reconnaissance deviendrait facilement de la faiblesse, et c'eût été de la duperie que de payer les voix de ses électeurs en leur livrant toutes les prérogatives du pouvoir. Il défit successivement le duc de Bavière et le duc de Souabe, maintint les autres dans le devoir, chassa le roi de France, Charles le Simple, de T Alsace qu'il avait envahie, et soumit la Lorraine, qui avait des velléités d'indépendance. Alors il put tourner ses forces contre les ennemis du dehors, contre les envahisseurs païens, les Slaves et les Hongrois; il refoula les premiers en lançant sur eux des troupes de mercenaires qu'il avait enrôlées et enrégimentées à Mersebourg, sa principale ville forte ; moins heureux contre les seconds, il réussit, après une première rencontre qui fut pour lui, en somme, une défaite, à les éloigner au moins pour quelque temps en leur payant un tribut. C'était une sorte de capitulation; mais il devait bientôt prendre sa revanche.

Il profite alors d'une période de paix pour organiser son royaume et le fortifier; il construit des places de guerre, établit une espèce de conscription, — ce qui était nouveau et dur à accepter pour les Saxons, — crée des greniers à blé pour avoir toujours des provisions assurées en cas de famine, agrandit et embellit les villes déjà importantes de Goslar, de Meissen, de Mersebourg, de Nordhausen, et surtout de Quedlinbourg, résidence favorite de Ma-

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thilde; institue des margraves pour surveiller les frontières après les défaites infligées aux hordes barbares entre 926 et 929, impose le christianisme aux Danois, contre lesquels il fonde le margraviat du Schleswig (93 1), et termine cette série de grandes et utiles entreprises par une victoire complète remportée sur les Hongrois à Mersebourg : cette victoire, en mettant le comble à la gloire du roi, achève de pacifier la Germanie et prépare un règne heureux à son successeur.

Au moment de mourir, — nous verrons plus loin dans quelles pieuses dispositions, — il prie la diète d'élire Taîné de ses fils du second lit, le premier-né de Mathilde, Otton, et la diète des princes ne fit aucune difficulté pour exécuter cette dernière volonté du roi. La royauté, d'élective qu'elle était en 911, redevenait héréditaire en 936.

Le nouveau roi, que l'histoire appelle Otton I" le Grand, n'aurait pas eu à lutter longtemps contre les rebelles ni à maintenir péniblement son autorité contre ses sujets, si des difficultés ne lui étaient venues de sa propre famille, et nous aurons à rechercher, dans le cours de cette histoire, quelle part de responsabilité incombe, de ce fait, à la veuve même d'Henri, à la reine mère, à la pieuse Mathilde. Disons seulement ici que les circonstances jouèrent, dans ces querelles de famille, contrairement à l'assertion de certains historiens, un rôle bien plus important que le caprice d'une femme ou les mauvais sentiments de ses fils.

Il est certain que le frère puiné d'Ollon, Henri, se joignit au fils du premier lit, Danemar, pour attaquer le nouveau roi, et qu*il fut encouragé, soutenu même dans sa revendication par sa mère. A peine vainqueur dans cette première lutte et débarrassé de ces dangereuses compétitions, Otton est obligé de soumettre la Bavière, dont le duc, Amulf, se voit enlever la principauté au profit de son frère Berthold.

Suit une longue guerre contre les Bohémiens, terminée seulement en 930, et au cours de laquelle il eut encore à réprimer des révoltes de ses proches, notamment de son frère Henri : les Slaves venaient d'envahir le territoire de la Germanie, et Otton est obligé de se tourner presque simultanément contre eux et contré son frère ; il les bat sans coup férir, de part et d'autre, et assure sa frontière du côté des Slaves en leur prenant le Brandebourg.

Nous ne sommes encore qu'à la cinquième année de son règne, en 940, et déjà éclate une troisième révolte d'Henri et de ses alliés, secourus cette fois par le roi de France, Louis IV d'Outre-Mer : Otton en vient à bout par la victoire d'Andernach. Louis IV est heureux d'accepter aussitôt le secours du roi de Germanie contre ses vassaux de France, et d'épouser une sœur d*Otton, Gerberge, veuve du duc de Lorraine, Giselberg. Une autre sœur de ce prince était déjà mariée au duc de France, Hugues le Grand, père d'Hugues Capet : le carolingien allait être, sinon détrôné, du moins fort amoindri par son beaufrère.

Otton , du reste , comme , plus lard , d'autres princes allemands, comptait beaucoup sur les mariages pour affermir sa puissance : il donna sa (ille, Switgarde, au comte de Worms, Conrad le Sage, qu'il établit duc de Lorraine, et se trouva ainsi, ou crut se trouver, trois fois assuré du côté du Rhin.

En 947, il imagine un autre moyen pour affermir la paix intérieure de son royaume : obéissant aux sages avis de sa mère, il pardonne à son frère Henri, et scelle sa réconciliation en le mettant à la tète du duché de Bavière. Henri sera, désormais, le plus dévoué de ses vassaux.

Ce n'était pas trop tôt ; les Danois recommençaient leurs incursions et oubliaient qu'on les avait déjà baptisés : Otton les refoula, les rappela au respect de la religion chrétienne, et fonda des évêchés, comme toujours, moitié ecclésiastiques, moitié militaires, pour les y maintenir. C'est à la même époque (qSo) que le dernier champion du paganisme bohémien, Boleslas, est définitivement vaincu, et obligé, lui aussi, de se faire chrétien.

L'année gS i marque l'avènement d'une période nouvelle dans le règne d'Otton, période plus glorieuse ou plus brillante, mais, en somme, plutôt funeste à la dynastie de Saxe et à l'Allemagne. C'est le commencement des guerres d'Italie, guerres fréquentes, continuelles pour ainsi dire, qui allaient valoir à Otton la couronne impériale, mais préparer en même temps la décadence de sa maison et la ruine de sa monarchie.

Appelé au delà des Alpes par un sentiment chevaleresque, non exempt peut-être d'une pointe d'ambition, le roi germain commence par délivrer une princesse, Adélaïde, la veuve de l'ancien roi d'Italie, Lothaire, persécutée par un usurpateur, Bérenger d'Ivrée, puis il l'épouse, après s'être fait proclamer roi à Pavie (90 1). Il consent à laisser la Lombardie à Bérenger, comme fief germanique, et donne à son frère, Henri de Bavière, les marches ou marquisats de Vérone et d'Aquilée.

Presque aussitôt il est obligé d'abandonner son royaume italien pour rétablir l'ordre dans son royaume allemand. Son propre fils, Ludolphe, duc de Souabe (né d'un premier lit), a profité de son absence pour se révolter, entraînant dans sa révolte quelques princes et des évêques, et provoquant une nouvelle incursion des Hongrois, qui portent leurs ravages en Saxe, en France, et jusqu'en Italie. Otton parvient, non sans peine, à battre les rebelles (954), principalement avec l'aide de son frère, Henri de Bavière, dépouille et châtie leurs chefs, et donne la Lorraine à son plus jeune frère, Brunon, archevêque de Cologne, qui la divise entre deux ducs, préférant se consacrer exclusivement aux devoirs du sacerdoce .

Les Hongrois, revenus en Allemagne, où ils ravagent la Bavière, sont enfin écrasés près d'Augsbourg (bataille du Lech, 955) : Otton fut sans pitié pour les envahisseurs ; il laissa massacrer les prisonniers et fit pendre le chef. Une répression non moins sanglante finit par mettre à la raison les Slaves, qui se

remuaient; maïs il fallut guerroyer contre eux pendant quatre longues années.

La situation était fort compromise en Italie : Bérenger, profitant des embarras qui retenaient Otton en Allemagne, s'était révolté dès gSS : le fils du roi, Ludolphe, réconcilié avec son père, avait été envoyé contre Bérenger, mais était mort presque subitement au lendemain de ses premières victoires; les rebelles avaient aussitôt regagné du terrain, et le marquis d'Ivrée redevenait roi d'Italie. Otton, retenu par sa guerre contre les Slaves, ne put repasser les Alpes qu'en 961. La tyrannie de Bérenger avait préparé les voies au roi d'Allemagne : le pape Jean XII et de nombreux princes italiens l'appelaient à grands cris. Mais avant de partir, il voulut, cette fois, assurer l'ordre dans son royaume : il réunit une diète à Worms, et y fit reconnaître, comme son successeur, son fils Otton II, âgé de sept ans seulement, auquel il donna pour tuteurs ses oncles les archevêques de Cologne et de Mayence, Brunon et Guillaume, tout en le laissant sous la garde de la reinemère, aïeule de l'enfant.

Arrivé en Italie, il n'a point de peine à battre de nouveau Bérenger, se fait couronner derechef roi de Lombardie, à Milan, cette fois, et organise son royaume transalpin : il donne des fiefs à de nombreux princes allemands, mais en ayant scinde restreindre le pouvoir des grands vassaux^ ce qui favo* risa le développement des petits États, et, dans une certaine mesure, des franchises municipales. L'an«

née suivante (962), il se fait sacrer empereur d'Occi^ dent, h Rome, parle pape Jean XII, qui lui prêta serment d'obéissance et de fidélité. C'était là, si Ton veut, Tapogée de sa puissance et de sa gloire ; mais ce fut aussi le commencement de ses misères : sa nouvelle dignité, qui devait être fatale à la maison de Saxe, ne lui valut, comme à ses successeurs, que de nombreuses et interminables difficultés.

A peine rentré en Allemagne, il apprend que Jean XII Ta trahi au profit d' Adelbert, fils de Bérenger : il revient en toute hâte (968), fait déposer par un concile le pape, d'ailleurs indigne, et installer à sa place LéonVIII, un simple laïque. Les Romains lui jurent fidélité, mais se révoltent dès qu'il est parti, et proclament un nouveau pape, Benoît V, homme sage et lettré, disent les chroniqueurs, mais qui eut le tort de se prêter à un schisme et fut durement puni de son ambition ou de son erreur. Otton revient h la hâte, prend et saccage Rome, rétablit LéonVIII, dépose et exile Benoit V, et emmène Bérenger d'Ivrée captif en Allemagne (965).

Mais ce n'était point fini. A peine a-t-il eu le temps» de réprimer une incursion des Danois, qu'il lui faut revenir en Italie, où les Romains s'étaient encore révoltés : il procède à de sévères exécutions, fait couronner son fils, Otton II, roi de Rome par Jean XIII, et songe à soumettre le midi de la péninsule pour garantir désormais ses possessions. Il fait plus encore : il demande pour son fils la main de la princesse grecque Théophanie, fille de Nice-

phore IX : l'empereur la lui refuse, et Otton est obligé de recommencer la guerre dans le sud de TItalie, jusqu'en 971» année où ses succès lui font accorder enfin et la princesse et les provinces demandées.

Sa mère, sainte Matbilde, était morte trois ans auparavant (968) : lui-même ne vécut plus que peu d'années, qu'il put enfin passer en paix, après avoir réprimé un petit soulèvement des Polonais. Il mourut en 974) laissant à son fils Otton II un empire plus brillant que solide. Les Allemands le comparent volontiers à Charlemagne : l'histoire impartiale ne peut souscrire entièrement à cet éloge ; il lui manqua certaines qualités que le grand empereur posséda au plus haut point, l'esprit d'ordre, de mesure, les hautes et larges conceptions politiques, et puis les circonstances n'étaient plus les mêmes et ne permettaient pas de recommencer l'œuvre carolingienne. Quant aux résultats éloignés, ils furent exactement les mêmes. Otton le Grand eut beau restreindre le pouvoir des vassaux les plus puissants et créer partout des princes à sa dévotion : il n'assura point pour cela la paix du royaume, ni la perpétuité de Tempire, ni la tranquille possession de la couronne dans sa famille. Ce fut par un rejeton d'une branche latérale, trente ans après la mort d'Otton le Grand, ce fut avec Henri II le Saint, que le trône d'Allemagne reprit un nouvel éclat, mais sans profit, cette fois, pour la maison de Saxe, qui s'éteignit uvec lui eu 1024*

L'ALLEMAGNE PENDANT lA VIE DE MATHILDE. 15

Ce qui caractérise, plus que tout, le règne d'Otton l^ et même toute la période remplie par les princes saxons, c'est rétablissement définitif de la foi chrétienne, de la religion catholique en Allemagne. Ce n'est point pour avoir fondé des évêchés ou enrichi des églises et des couvents que nous devons ranger Otton parmi les princes les plus religieux de son temps ; car on peut lui reprocher d'avoir eu les évêques à sa dévotion et d'avoir tenu le clergé en tutelle. Mais, comme on le verra plus loin, les leçons et l'exemple de la reine mère avaient agi sur son âme, et, sauf les erreurs, les fautes, certains crimes même que l'on peut attribuer à l'influence de l'époque et aussi à l'atavisme, Otton est presque un apôtre de l'Allemagne. Je ne saurais mieux faire, pour résumer ici son rôle civilisateur et chrétien, que de citer deux fort belles pages d'un des plus récents et des plus brillants historiens français de l'Allemagne :

a C'est sous Otton P' et sous ses fils que l'Église achève de faire l'Allemagne chrétienne ; elle s'empare tout à fait de la vie et commence à remplir de ses enseignements l'esprit des fidèles. Les vieilles croyances disparaissent... L'Église préside, dès lors, aux grands actes de la vie de l'ancien adorateur d'Odin et répartit ses grandes fêtes religieuses avec chaque saison nouvelle. Elle instruit et conduit le néophyte d'un événement de la vie du Christ à un autre. La naissance de Jésus, Noël, ouvre l'année, quand la nature glacée au premier souille de l'hiver semble prête à mourir. On célèbre ce grand jour par

un chant solennel : « Le Christ est né aujourd'hui ! » Tout est en joîe, on se fait des présents, on échange des souhaits de bonheur. L'empereur célèbre ce grand jour avec pompe, entouré le plus souvent de ses évéques ou de ses fidèles, dans une de ses grandes villes ou un de ses châteaux favoris.

« Après quelques jours de recueillement, les passions et les folles joies, au milieu de longs banquets qui rappellent les anciens jours, se donnent carrière pendant qu'un linceul de neige couvre la terre. Mais bientôt les danses cessent, le Miserere retentit dans les églises, les cloches se taisent pendant la silencieuse semaine, les chants d'Église ne sont plus que des sanglots sourds et entrecoupés. C'est la Passion : les fidèles viennent se nourrir de la chair et du sang du Christ dont le tombeau est exposé là, couvert des premières fleurs du printemps. Le roi des prêtres et des guerriers, au milieu d'un grand nombre d'assistants, donne l'exemple. Toutes les pensées sont à l'autre monde, quand le chœur des prêtres, au premier coup de la cloche de minuit qui annonce la Pâque, pousse un cri : « Il est ressuscité », et entonne un joyeux Alléluia,

a C'est la résurrection de la nature entière ; les prisonniers les moins coupables sont relâchés, les feux de joie s'allument sur les montagnes et se ré*pondent de sommets eft sommets ; l'eau vivifiante du baptême est plus efficace encore ; le peuple se répand dans les campagnes, saluant le retour des fleurs et la promesse des fruits, et les petits enfants

l'au^emagne pendant la vie de MATHILDE. 17

peignent d'éclatantes couleurs et répandent, en jouant sur le gazon, les œufs nouvellement éclos.

« Cinquante jours après, jour de la Pentecôte, l'esprit descend dans la matière pour tout féconder quand apparaissent Tépi et le bouton; le naturalisme de la religion primitive s'épure et se spiritualise. Les princes de TËtat et ceux de l'Église implorent les lumières d'en haut; c'est ce jour-là qu'on choisit le plus souvent pour ouvrir les diètes et les svnodes.

« Enfin la Mère de Dieu reçoit, le jour de l'Assomption, et porte au ciel les actions de grâces de tous, quand la diète a rendu ses arrêts ou le synode édicté ses lois, et quand le fruit mur pend à l'arbre et que la moisson jaunie tombe sous la faux.

« Il faut bien que les vieilles croyances cèdent à ce mystique système d'éducation morale. Chaque jour est mis sous l'invocation d'un saint, le plus souvent d'origine étrangère. Les abbayes se multiplient au fond du bois consacré jadis à Odin; les églises, pour lesquelles on fait venir de loin les os des martyrs, et qu'on enrichit de dons d'or et d'argent, s'élèvent de tous côtés; l'ermite bâtit sa hutte au bord de la source, autrefois hantée par une vieille divinité. Quand la lune, voilant le soleil, rappelle avec effroi les antiques superstitions, la foule ne se rassemble plus à grands cris et en agitdnt les mains pour empêcher le loup Fenris de dévorer l'astre des nuits : elle court aux autels, elle s'y agenouille. Si le descendant du vieux Teuton retourne encore dans l'ombre

de la nuit à ses anciens rites, comme pour commettre une action mauvaise, il sait qu'il cède à une tentation des démons, des géants, des nains, des sylphes ou des dragons, sous lesquels se cachent ses anciens dieux; l'empire des esprits et la ronde des sorcières sont pour tous l'objet d'un saint effroi : car l'évêque et l'abbé sont armés du glaive pour prêter main-forte aux canons des synodes.

« Avec la civilisation qui recommence, naissent, se développent les arts et les lettres importés par les Latins et favorisés par le voisinage des Francs. Pour honorer les reliques de saint Maurice, venues de Ratisbonne, et de saint Innocent, empruntées à la Bourgogne, Otton fait apporter de loin les colonnes de marbre, l'or et l'argent, et décore ainsi aux bords de l'Elbe, à Mersebourg, au milieu des marais, l'église qu'il avait promise pour la victoire remportée sur les Hongrois *. »

I. Jules Zeller, Histoire d'Allemagne^ t. II (Fondation de l'Empire germanique), chap. m, p. 356.

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