‹ Saint MathildeChapitre 30 sur 43 · RÈGNE DE HENRI I · texte numérisé non relu

RÈGNE DE HENRI I

La famille de sainte Mathilde était parmi les plus illustres de laWestphalie* : elle descendait en efiet de Witikind', le chef saxon vaincu et converti par Charlemagne. Les biographes du x® et du xi* siècle, et r annaliste saxon, le moine Witikind, qui se rattache peut-être à la même origine et qui vécut aussi au X® siècle, dans un couvent de bénédictins, à Corvey, racontent l'histoire de ce chef barbare, mort en odeur de sainteté, en des termes naïfs qui font sourire parfois, mais qui, au fond, traduisent assez exactement la réalité de l'histoire.

« Witikind était païen et idolâtre, quoique plein de courage et de vertus, mais, pour n'avoir pas été

I. On donne communément ce nom à l'ancienne Saxe occidentale située entre la Franconie rhénane, le pays des Frisons, la Thuringe, etc. Les anciens chroniqueurs disent : « le pays d'Occident », sans spécifier.

a . Les Allemands écrivent souvent aussi Wittekind , Widukind, Witichind. Le sens est : enfant de la sagesse (TFeises Kind).

instruit de la vraie foi, il persécuta cruellement les chrétiens. Le grand empereur Charles voulut le convertir, et dirigea une expédition contre lui. Pour épargner le sang des hommes, on convint de recourir à un combat singulier et de décider ainsi du sort de la guerre. Après une lutte incertaine et prolongée, Dieu donna la victoire à son champion. Witikind, dompté par la grâce non moins que par les armes, renonce à toute résistance, se convertit sincèrement, et se fait baptiser avec toute son armée. Charlemagne voulut être son parrain et devint son ami. Le chef saxon, revenu de ses erreurs passées, pratique désormais toutes les vertus d'un fervent chrétien, et retourne dans son pays, où il termine saintement sa vie, en faisant pénitence de ses crimes, en se consacrant tout entier aux œuvres de la foi chrétienne, faisant construire des églises, des chapelles, des couvents, et les enrichissant de reliques et de vases sacrés. »*

Peut-être faut-il rabattre de cet éloge, de même qu'on doit révoquer en doute le duel entre les deux princes, la conversion aussi brusque de toute l'armée saxonne, — admise, pourtant,par la plupart des historiens*, — et surtout l'assertion du chroniqueur

I. Ancienne Vie de Mathilde, chap. i et ii; Vie nouvelle, chap. I.

a. On sait, d'ailleurs, que ces Saxons, si rapidement convertis, retournaient tout aussi vite à l'idolâtrie, et que Charlemagne dut les battre plusieurs fois, en exterminer peutêtre encore un certain nombre, avant de les ramener définitivement à la foi.

le plus ancien relativement au baptême de Witikind par saint Boniface ; nous savons en effet que le baptême eut lieu en 785, trente ans après la mort de Fapôtre de TAllemagne. Mais les autres faits semblent exacts, et l'on a retrouvé en divers endroits, notamment à Enger, prés de Herford, des vases sacrés qui ont été placés au musée de Berlin et témoignent de la sollicitude du prince saxon pour les églises. D'après les Bollandistes, Witikind a été canonisé par la voix du peuple ; ses actes sont racontés à la date du 7 janvier.

Son tombeau, à Enger, fut restauré par Tempereur Charles IV, et ses ossements transférés à Herford en i4'4- Son fils, Witikind II, continua ses traditions de bravoure et de piété : la maison des Gipétiens, comme celle de Saxe, descend directement de lui.

« Ses fils et petits-fils », nous dit la chronique, « furent tous de fidèles chrétiens, et c'est d'eux que sortit le père de Mathilde, le glorieux comte de l'Occident, le comte Thiedric, époux de la noble et vénérable dame Reinhild, de race frisonne par son père et danoise par sa mère. » Ce comte d'Occident ou de Westphalie, était, plus exactement, comte de Rîngelheim, ou, selon d'autres, d'Aldenberg; on l'appelle tantôt Thiedric, tantôt Dietrich, ou même Théodoric, ce qui est tout un; il avait un frère, Immet (ou Immodus), qui devint la souche de la maison de Savoie. Sa mère, Mathilde (apparemment la marraine de la sainte), était une veuve renommée

pour ses verlus et sa piété ; elle s'était retirée au couvent d*Herevord (Herford), ville située sur la Werra (dans le cercle prussien actuel de Minden), fondé probablement par Witikind, et qui jouissait, dès la plus haute antiquité, de privilèges particuliers. Cette Mathilde fut élue abbesse et se chargea de l'éducation de sa petite-fille, qu'elle contribua évidemment à rendre pieuse et bonne dès ses premières années. On regrette de n'avoir pas d'autres renseignements sur cette princesse que tout nous permet de considérer comme une femme supérieure, et sur laquelle se pose, à travers les âges, comme un reflet de la sainteté à laquelle notre Mathilde fut préparée par son aïeule.

La sainte naquit, selon toute apparence, et d'après les témoignages recueillis par les Bollandistes, le i4 mars 872. Les deux Vies que nous avons d'elle ne concordent pas absolument sur certains détails relatifs à ses premières années : on voit que les auteurs étaient surtout préoccupés de mettre en lumière la généalogie du roi Henri P*", chef de la maison régnante de Saxe, et cette préoccupation dynastique leur fait un peu rejeter dans l'ombre l'histoire de la famille de Mathilde, sauf en ce qui concerne Witikind, sur lequel tous deux nous donnent, avec le moine homonyme du duc saxon, les renseignements les plus détaillés, agrémentés, comme nous l'avons vu, d'un peu de légende ou de poésie.

Ce qu'ils nous disent, et ce que l'on admet volontiers, c'est que la jeune Mathilde, dans son enfance,

charma tellement sa grand'mère paternelle par ses grâces et ses vertus, que celle-ci demanda la permission de la prendre avec elle, au couvent d'Herford, et de relever à sa guise dans cette sainte maison. « Elle voulut que la jeune fille fût également instruite dans les lettres sacrées et habile au travail des mains, ce à quoi elle réussit à merveille. Aussi vit-on rarement à cette époque une enfant pareille. Sous la direction de la pieuse abbesse, elle acquit bientôt une instruction supérieure, qui vint s'ajouter à tous les autres charmes de sa personne. » ^

Le vieux biographe ajoute, en empruntant quelques lignes à Boèce : « En elle rayonnait, comme dans un miroir, la noblesse de ses ancêtres et de ses parents. Belle, aimable et candide, active, chaste, généreuse, elle fut comblée par le ciel de toutes les grâces etdigne de toute louange parmi les hommes. » Nous avons déjà expliqué, justifié en quelque manière ce genre de larcins pieux et naïfs, faits par Tauteur à ses devanciers, et remarqué que, selon nous, cela ne doit diminuer en rien la créance qu'il mérite. Les vertus des jeunes filles accomplies se ressemblent toujours entre elles, et il paraît assez naturel de ne point chercher à les présenter sous un jour particulier ni en des termes nouveaux. Du moment

I. Traduit des premiers chapitres des deux Vies, que nous tâchons de rectifier ou de compléter Tune par l'autre, ce que n'ont pu faire les BoUandistes, qui ne connaissaient pas la Fie ancienne, (Dans la suite de cette histoire , tous les passages entre guillemets sont empruntes aux mêmes sources.)

que Mathilde passait pour avoir été parfaite dans son jeune âge, que nous importe que son panégyriste lui ait appliqué, sans y rien changer, les éloges donnés à une de ses devancières par Boèce ou tel autre écrivain antérieur? Ce qui est particulier, caractéristique, et ce qui prouve bien que l'auteur a eu des renseignements exacts et précis, c'est ce qu'il dit du soin qu'eut l'aïeule de former son élève au travail des mains autant qu'aux saintes lettres : voilà un trait d'origine et de nature essentiellement germaniques, et nous aurons occasion d'en retrouver plus d'une fois d'analogues dans la vie de la sainte. D'après le moine Witikind, Mathilde aurait reçu dans sa jeunesse une instruction assez soignée, qu'elle aurait encore complétée après la mort de son époux. Peut-être ne faut-il entendre par là que la connaissance approfondie des saintes Écritures, assez rare à cette époque, même dans le clergé. Pourtant, à la façon tout à fait littéraire et poétique dont la sainte est louée par ses deux biographes, — ses contemporains, en somme, — et au soin qu'ils prennent d'orner leur style de tout ce qu'ils peuvent trouver de plus élégant chez certains auteurs anciens, on peut supposer que la reioe avait eu, au moins pendant une partie de sa longue carrière, un goût assez prononcé pour les belles-lettres proprement dites. Cela ne doit pas nous étonner, du reste, si nous songeons à l'érudition de quelques femmes de cette époque, notamment de la célèbre abbesse dû couvent des bénédictines de Gandersheim, Ros-

witha, qui vécut quelques années seulement après Mathilde*.

Telle était la jeune princesse, accomplie de tout point, qu'allait épouser le duc de Saxe, Henri, en Fan 909, selon toute probabilité, bien que cette date, rapprochée de celle de sa naissance, nous oblige à donner trente-sept ans à la jeune fiancée ! Nous discuterons, plus loin, les raisons qui peuvent être invoquées en faveur ou à Tencontre de ces deux dates.

L'histoire d'Henri de Saxe et de sa famille est traitée avec une prédilection particulière par ces vieux auteurs. C'est par là, et sur un ton d'épopée, que commencent également les deux biographies.

a Au temps du glorieux roi des Francs, Conrad, vivait en Germanie un duc, le plus puissant de tous, noble, riche et vertueux, nommé Otton ; il était marié à une femme vénérable, Harthuv^ric (ou Haduwig, c'est-à-dire Hedwig). Ils eurent plusieurs filles et trois fils, dont deux moururent jeunes. Tous furent élevés dans la pratique des vertus paternelles et maternelles; mais le troisième fils, Henri, surpassa ses frères en qualités de toute sorte, en bonté surtout : aussi, malgré son rang qui l'exposait à l'envie, futil aimé de tous ses contemporains. »

I. Hélène de Rossow, q^ii prit le nom de Roswida ou Roswitha (que l'on a l'habitude, peu justifiée, d'écrire : Hroswitha), vivait à la fin du x* siècle. Elle appartenait à la haute noblesse saxonne. On a d'elle des comédies latines, un panégyrique d'Otton le Grand, et des élégies, écrites également dans un latin presque classique.

Ce dernier trait, emprunté à Térence [Andrienne) , ne doit pas, ce semble, mettre en suspicion la véracité du narrateur, comme le voudraient certains critiques. Il y a pourtant quelques détails à rectifier ou a compléter dans ce récit. Le « roi des Francs », Conrad, était plus exactement duc des Francs orientaux, à Mayence, et fut élu roi, c'est-à-dire roi de Germanie, en 912. Otton était duc de Saxe, ou des Saxons; son frère Brunon, tué par les Normands à la bataille d'Ebekkensdorf*, en 880, fut considéré comme un martyr de la foi ; ses trois sœurs furent abbesses* : c'était, comme on voit, une famille notoirement religieuse. La femme d'Otton est appelée Hathus par un vieux chroniqueur, qui dit qu'elle était digne à tous égards d'un pareil mari. L'ainé de ses fils, Thancmar, mourut dans l'adolescence, après avoir fait concevoir les plus belles espérances, qui furent dépassées, d'ailleurs, par son frère Henri. L'autre frère, qui mourut encore plus jeune, s'appelait Luitolf.

« Les parents d'Henri étaient désireux de donner à leur fils une compagne digne de lui : ils entendirent parler d'une jeune personne noble,

I. On n'est pas bien d'accord sur le nom ni sur remplacement de ce champ de bataille. D'après la légende, ce serait à Ebsdorf, non loin de Hambourg, dans la principauté de Lunebourg. Les évêques de Minden et de Hildesheim j périrent avec Brunon et Pëlite de la noblesse saxonne.

a. L'une d'elles, nommée Christine, fut à la tête du couvent de Gindersheim (ou Gandersheim) , celui-là même où vécut Roswitha.

accomplie, élevée alors au couvent d'Herevord ; elle se nommait Machthild*, et appartenait à une famille non moins illustre que la leur. Ils résolurent de demander sa main pour leur fils. >»

Une erreur assez grave, peut-être volontaire, s'est glissée ici dans le récit des biographes anciens ; au moins ont-ils péché par omission, et la raison en est facile à deviner. Henri avait déjà été marié une première fois : il avait enlevé à son couvent la veuve d'un comte de Thuringe, nommée Hatheburg, qui lui donna un fils ; mais il dut bientôt se séparer d'elle, son union ayant été déclarée canoniquement nulle, parce que Hatheburg, après la mort de son premier mari, avait pris le voile et que l'Église ne pouvait autoriser cette rupture de vœux. Si ce fait a été connu des biographes, comme c'est probable, on comprend qu'ils aient tenu à le laisser dans l'ombre, pour ne point rappeler cette partie moins honorable du passé d'un prince qui allait être l'époux d'une sainte et la souche d'une maison également illustre par ses hauts faits et par sa piété.

L'histoire du mariage d'Henri a quelque chose de romanesque, qui nous intéresse et nous touche, et j'avoue que le ton de sincérité, de naïveté, des vieux récits me dispose assez en leur faveur. Tout au plus accorderons-nous aux sceptiques modernes que cette histoire a été un peu ornée, enjolivée par endroits;

I. On donne plusieurs ëtymologies de ce nom : Magdhild (jeune fille aimable), Macht-hild (qui assure la puissance), etc.

mais il serait dommage de ne pas la reproduire, au moins dans ses traits essentiels, en corrigeant ou en supprimant par-ci par-là ce qui semble être en contradiction avec les faits connus ou sentir un peu trop la rhétorique.

a Le duc Otton, émerveillé de ce qu'il entendait raconter de cette admirable jeune fille, voulut se procurer des renseignements plus précis, et envoya, pour s'en assurer, le comte Thitmar (ou Thiatmar), gouverneur du jeune Henri. » Celui-ci, né en 876, avait donc déjà une trentaine d'années à cette époque; mais on sait que les gouverneurs des princes restaient auprès d'eux, jusqu'à leur mort, à titre de conseillers ou d'amis. Thitmar s'acquitta de sa mission en habile homrtie, procéda consciencieusement à son inspection dans le couvent d'Herevord, et revint vers son maître en affirmant que Mathilde était bien la plus belle et la plus parfaite des jeunes filles. (Suit un développement assez long, évidemment oratoire ou poétique, mais qui n'en paraît que plus naïf.)

« Le duc voulut que son fils allât lui-même s'assurer de la réalité des faits, et l'envoya ainsi, sous la conduite de Thitmar, au couvent dirigé par la vieille abbesse Mathilde, aïeule de la jeune fille. Une suite de seigneurs, nombreuse et brillante, les y accompagna. On campa près du couvent, sans se faire connaître, en simples pèlerins; on s'introduisit, par petits groupes, dans la chapelle, comme pour prier, et l'on put admirer ainsi, sans être remarqué, la

grâce et la beauté autant que Tangélique piété de la jeune Mathilde. Henri se sent enflammé d'amour, et se décide à se présenter lui-même. Il revient au couvent avec son escorte, en grande pompe, cette fois, tous richement vêtus, et demande à parler à Tabbesse ; après cet entretien (fort long, d'après les biographes), il obtient une entrevue avec Mathilde : celle-ci se présente, dans sa beauté radieuse, le visage empourpré par la rougeur de la modestie. » (Suit un développement un peu banal, une longue description, empruntée en partie à Virgile, En. XII, 64.)

« Après ces préliminaires, Henri demande la main de la princesse, et Tabbesse prend sur elle de les fiancer sans même consulter les parents de Mathilde : le jeune duc emmène sa future compagne en Saxe, dès le lendemain, avec tous les honneurs qui lui sont dus. Le festin nuptial, très brillant, comme il convenait, a lieu à Walehusum (Wallhausen, dans le cercle actuel de Sangerhausen, près du fleuve de FHelme, sur les confins de la Thuringe et du comté de Mansfeld). Henri, comme dot ou Morgengabcj accorde à sa jeune épouse la pleine propriété de la ville avec toutes ses dépendances, ce à quoi le duc Otton consentit volontiers, car il aima désormais Mathilde comme sa propre fille et la garda auprès de lui avec son fils, jusqu'à sa mort, qui eut lieu trois ans après. »

Cette indication nous obligerait, en la supposant exacte, à retarder la date du mariage jusqu'à 91 ji ou

91 3, siOtton était mort le 3o novembre 916, comme rindique une note des Bollandistes. Mais la plupart des annalistes admettent qu'Otton mourut en 912, et nous revenons ainsi à la date de 909 pour le mariage de Mathilde. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que la chronologie de cette période est parfois difficile à établir, surtout en ce qui concerne la vie de la sainte, et nous croyons devoir faire des réserves sur plus d'un point, notamment, comme nous l'avons déjà remarqué, sur la date de 872 généralement adoptée pour celle de sa naissance*.

« A la mort d'Otton, les chefs du pays se réunirent pour choisir un nouveau duc, et tous furent d'accord pour élire le fils du prince défunt, que leur recommandaient, outre leur attachement à son père, ses rares qualités de guerrier et d'administrateur,

I. Les Bollandistes et tous les auteurs modernes s'accordent à la fixer au i4 mars 87 a, nous ne savons trop sur la foi de quels documents. D'après cela, Mathilde serait morte à l'âge de quatre-vingt-seize ans (i4 mars 968), ce que justifie l'expression pleine de jours qui lui est appliquée par un chroniqueur. La difficulté est de concilier cette date de la naissance avec celle du mariage, qui est en 909 pour les uns, en 91a ou 91 3 pour les autres (les Bollandistes ont adopte cette dernière date). Dans ce cas, la sainte aurait eu quarante ou quarante et un ans lors de son mariage ; trentesept ans, si l'on se rallie à la date de 909 qui paraît la plus certaine. Gomment concilier cet âge relativement avancé de la future avec l'expression de puella (jeune fille) que lui donnent les biographes? Gomment admettre qu'elle était encore, à ce moment, élevée au couvent et sous la tutelle de sa grand'mère ? Gelle-ci devait être, d'ailleurs, dans une extrême vieillesse, et compter quatre-vingts ans au moins.

comme aussi Tamour qu'il savait inspirer, par sa bonté et son humilité, à tous ceux qui rapprochaient. C'est au point que les Saxons, non contents de l'avoir pour duc, désiraient encore pour lui la couronne royale. »

L'occasion ne se fi t pas attendre . Otton avait refusé jadis cette couronne, et c'est ainsi que le duc des Francs, Conrad, était devenu roi de Germanie. Celui-ci, en mourant (918), aurait, d'après la chronique de Witikind, recommandé aux seigneurs de choisir le duc de Saxe, avec lequel il s'était trouvé en guerre pour la Thuringe, mais qu'il reconnaissait devoir conduire les affaires de l'État avec plus de fermeté que tout autre. Les biographes ne nous donnent, sur cet événement si remarquable, comme sur la mort de Conrad, que des renseignements confus et contradictoires, a Le roi Conrad eut une

Et puis, que deTient le tableau idyllique de la première entrevue du futur avec la jeune fiancée rougissante, — qui comptait au moins trente-sept printemps, et trois ans de plus que son mari? Car celui-ci avait alors trente-trois ans, puisque nous savons qu'il est mort à soixante ans, en 936.

Toutes^ces questions paraissent assez difficiles à résoudre, mais on ne doit point trop s'y arrêter , ce semble, ni surtout les traiter ou les envisager avec nos habitudes modernes et françaises de plaisanterie et de légèreté. Nous admettrons donc que Mathilde s'est mariée tard, que son mari Ta admirée pour sa beauté, sa candeur et toutes ses vertus, et qu'elle même a rougi en sa présence. L'âge, en pareil cas , et surtout en un pareil temps, peut ne pas avoir grande importance; et Mathilde semble avoir été jeune, de cœur, d'âme, et même de force morale et physique, jusqu'à la vieillesse la plus avancée.

cruelle maladie et une mort plus cruelle ; » ou : « le roi des Francs vint à mourir ; on ne sait si ce fut à la guerre ou en temps de paix. » Et encore : « Henri lui succéda au trône; on ne sait si ce fut pacifiquement ou après une guerre, mais ce fut, à coup sûr, par une volonté spéciale de Dieu. >•

Ce qui a pu occasionner cette incertitude des chroniqueurs, presque Contemporains de l'événenient, c'est que, malgré le choix de Conrad et le consentement des seigneurs, Henri eut à lutter pendant quelque temps pour réprimer des rébellions et asseoir solidement son autorité. On raconte pourtant que le frère même de l'ancien roi alla, escorté de nombreux et brillants personnages, apporter les insignes de la royauté au duc de Saxe, qu'il trouva, dans sa résidence de Quedlinbourg, occupé à prendre des oiseaux au piège, d'où lui vint son surnom de y Oiseleur, « Les Saxons furent justement fiers de voir passer chez eux l'autorité royale, car c'était la première fois qu'ils avaient ce privilège. » Et le vieil auteur termine ce chapitre par une éloquente apostrophe à la Germanie, qu'il adjure de rester fidèle a cette glorieuse maison de Saxe.

« O Germanie ! toi qui étais jadis courbée sous le joug des autres peuples, et qui maintenant es placée si haut et parée de Tomement impérial, aime ton roi, sers-le fidèlement» ne crains point de l'aider de toutes tes forces et persévère dans le vœu de ne jamais voir manquer à ta tête un chef issu de cette race, afin que tu n'ailles point, privée de tous

tes degrés d'honneur, retourner à ta servitude passée! »

Ce développement, écrit à Tlntentlon de la maison de Saxe (branche aînée), ne figure pas dans la seconde Vie, qui avait plutôt pour but de glorifier la branche cadette.

« Protégé par le Christ, Henri obtint de grands ^succès en récompense de sa piété et de toutes ses vertus ; il est impossible d'énumérer ses victoires et ses conquêtes; les Danois furent soumis, ainsi que les Sclaves, les Bohémons, les Bavarois, et bien d'autres. » Il commença, en effet, par convertir, après Tavoir vaincue, une peuplade danoise, puis il prit aux Slaves, ou Hevelli, leur ville de Brennaburg (Brandebourg], soumit les Bohémiens auxquels il enleva leur place forte de Prague, et finit par défaire le duc des Bavarois, Arnulphe, qui se rendit avec tout son duché. Mais l'administration intérieure du nouveau roi fut encore plus remarquable, comme on Ta vu dans le chapitre précédent.

Les biographes renoncent à vanter plus longtemps le roi Henri, pour revenir enfin à l'éloge de sa compagne, et ce panégyrique de Mathilde mérite de fixer notre attention. Nous y trouverons, à côté de certaines amplifications évidemment poétiques ou oratoires, un grand nombre de détails intéressants, originaux, qu'il est permis de considérer comme authentiques. Nous laissons, ici, la parole aux vieux chroniqueurs.

a L'heureuse épouse du roi victorieux, au sein

de celte puissance temporelle qui lui échoit en partage, ne se laisse pas éblouir par les magnificences de la terre, et loin de se guider par l'orgueil, n'a en vue que le service de Dieu. Elle est la servante du Seigneur, et se donne au Christ plus encore qu'au mariage. Car elle eut, dans le mariage même, la gloire d'une humilité, d'une chasteté les plus voisines de la virginité. La nuit, souvent, elle se dérobait à la couche nuptiale pour aller prier Dieu, témoignant ainsi, par ses prières continuelles, un amour plus grand au Christ qu'à son époux. Elle croyait, parfois, ne pas avoir réveillé celui-ci, bien qu'il se fûtparfaitementaperçude son absence : mais, au lieu de s'en irriter, il s'en félicitait, car lui-même honorait Dieu et voulait bien tout ce qui pouvait contribuer à son service. Mais c'est surtout lorsque le roi était loin qu'elle se donnait tout entière à Dieu, se répandant en prières aussi ardentes qui si le Christ avait été devant elle, et passant la nuit à embrasser les pieds du Sauveur crucifié *.

« Elle subissait les ornements royaux en public, mais à l'intérieur elle avait un cœur simple, agréable à Dieu, orné de toutes les vertus chrétiennes. Elle méprisait le monde et ses plaisirs, et n'avait

I . Ce passage, et un autre plus haut, sont presque textuellement copies dans la Vie de sainte Radegonde (morte en 587), par y enantius Fortunatus ; on trouve, plus loin, d'autres ressemblances avec ce même ouvrage : mais qu'est-ce que cela prouve, sinon que les deux saintes ayant eu des traits communs entre elles, le biographe de Mathilde a cru pouvoir prendre son bien chez son devancier?

aucun goût pour les richesses, bien qu'elle s'en servît volontiers pour le bien des pauvres. Car ce n'était pas seulement en paroles, mais aussi par des faits qu'elle témoignait son amour au Christ : elle venait en aide à tous les malheureux, elle s'intéressait au sort des prisonniers, elle intercédait pour les condamnés, dont elle demandait la grâce au roi, en invoquant l'Évangile ; lorsque surtout Henri s'était vu obligé de prononcer une condamnation à mort, elle n'avait point de relâche qu'elle n'eût, par ses supplications et ses caresses, obtenu la grâce du coupable; c'est ainsi qu'elle croyait pouvoir honorer les souffrances du Sauveur crucifié. » (Ce dernier trait se trouve dans Venantius.)

a On ne saurait louer assez la vertu de Mathilde et de son royal époux : leur union était celle des âmes bien plus que celle de la chair ; ils avaient en commun l'amour du Christ et du prochain, et se trouvaient toujours d'accord pour toute sorte de bonnes œuvres. Aussi leurs aumônes ont dû plaider pour eux dans l'autre vie et leur assurer, avec toutes leurs autres vertus, la félicité éternelle.

a Dans leur amour de plus en plus ardent pour le Seigneur, ils ne cessèrent, durant toute leur vie, de combler de présents tous les couvents de leur royaume, et, quand ils ne pouvaient les visiter euxmêmes, ils s'y faisaient représenter par de fortes sommes d'argent. Et, de plus, obéissant à une inspiration divine, ils s'appliquèrent également à construire des monastères, et a y perpétuer leur souvenir par

de bonnes œuvres. » lis suivaient en cela une tradition de famille. Ils voulurent même être ensevelis dans le couvent de Quedlinbourg, dont leur petite-fille, Mathilde, fille de l'empereur Otton I",fut abbesse dans la suite S

« Les religieuses de ce couvent étaient précédemment cloîtrées a Winedhusen(Wendhausen, près deHildesheim) ; mais comme leurs familles, dont les chefs étaient presque tous des princes du royaume, regrettaient que cette résidence de Winedhusen n'offrît pas toutes les ressources nécessaires à la vie, elles insistèrent auprès du roi pour qu'on les transférât ailleurs. Henri et Mathilde eurent donc, à ce sujet, une conférence avec les princes du peuple, et l'on convint que les religieuses ne pouvaient rester plus longtemps près de Winedhusen, où elles manquaient à la fois de direction et des choses les plus nécessaires; il fut question, alors, de les in-

I. Baronius, et d'autres chroniqueurs avant lui, font, par erreur, de cette Mathilde, la fille même de notre sainte. Son histoire a été racontée par Witikind, le moine de Corvey, le plus ancien annaliste^de la Saxe, que nous avons déjà mentionné plus haut. Admirateur enthousiaste de Tahbesse, cet historien a préparé la voie à ses successeurs, et c'est ainsi que Baronius et ses devanciers l'ont canonisée. L'Église n'a point ratifié ce jugement, malgré les vertus et la piété que tous se sont plu à lui reconnaître.

La date de sa mort a été controversée : d'après Witikind, ce serait en 999 ; d'autres la font mourir en 997 ; Thietmar en ioi4 seulement. Nous avouons ne pas pouvoir nous prononcer sur ce point, mais il semble assez naturel d'adopter la date indiquée par Witikind, contemporain de cet événement.

ORIGINES ET JEUNESSE DE MATHILDE. â7

staller dans un nouveau couvent que Ton bâtirait à Quitilingeburg * »

Ici se place un fait qu'il est difficile de bien ëclair-

I. Quedlinbourg était la ville favorite d'Henri (près d'Halberstadt, dans le comte de Regenstein).Wendhausen désigne peut-être la ville de Westerhausen, située non loin de là. Quelques chroniqueurs rappellent aussi Winestehusum ou Winitehusum. Quant au monastère de Quedlinbourg, les renseignements qui nous sont parvenus sur lui se réduisent à ceci : fondé par Henri I"", il ne reçut sa constitution définitive que dans les premiers jours du règne d*Otton I", le i3 septembre 936, et fut mis sous la direction immédiate de la couronne ; c'était un couvent de dames du monde (freiweliliches Frauenstift] ; aussi ses premières abbesses furentelles des filles d'empereurs d'Allemagne, et ceux-ci ne lui ménagèrent-ils pas les donations et les privilèges. Ses domaines s'étendaient jusque dans le Vogtland et le Hovelland ; il envoyait un délégué ou député impérial, avec droit de siège et de vote, au Banc des prélats du Rhin et à l'assemblée des États de la Haute-Saxe (dans le cercle de laquelle se trouvait la ville de Quedlinbourg). Il fut confisqué en lÔSg, lors de la Réforme. Dans les premiers temps, ce furent, comme il était naturel, les princes de la maison impériale de Saxe qui se déclarèrent ses protecteurs; après l'extinction de cette famille, la haute protection du couvent fut à diverses reprises concédée, affermée, mise en gage ou même vendue à divers princes; elle devint héréditaire, en 1479» dans une des branches de la maison de Saxe et appartint exclusivement, à partir de i485, à la ligne Albertine, dont les chefs étaient électeurs de l'Empire. Celle-ci la vendit, en 1697, avec d'autres droits, pour 34oooo thalers, à la maison électorale de Brandebourg. En i8o3, un décret de la députation de l'Empire assigna les domaines du couvent, qui s'étendaient encore sur cent dix kilomètres carrés et comptaient plus de treize mille habitants, comme principauté héréditaire à la couronne de Prusse. L'année 1807 les vit passer au royaume de Westphalie ; en 181 3, enfin, ils furent de nouveau incorporés à la Prusse.

cir et sur lequel les deux biographes sont en contradiction. Kabbesse du monastère de Wendhausen, nommée Diemoth (Ditmuth), fut appelée à cette conférence : était-elle ou non d'accord avec le roi et la reine pourun changement de résidence ? D'après Tun des historiens elle l'aurait demandé elle-même au roi, qui y avait consenti; d'après l'autre (et cela paraît plus probable), Henri et Mathilde avaient proposé ce changement à l'abbesse, qui s'y refusa tout d'abord; et son refus retarda l'exécution du projet' conçu par le couple royal. Ce ne fut qu'assez longtemps après, lorsque Henri n'était déjà plus, que l'abbesse se rendit aux désirs de Mathilde et des princes, ou même aux ordres d'Otton P'. Toujours est-il que la reine était déjà veuve depuis quelques années lorsqu'elle put réaliser son plan, bâtir le couvent de Quedlinbourg, le pourvoir du nécessaire, et installer la pieuse congrégation à côté même du tombeau de son époux.

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