MORT DU ROI HENRI ; MATHILDE ET SES FILS
Le roi était malade depuis quelque temps déjà. Un jour qu'il était allé chasser à Botfelden (entre Quedlinbourg, Halberstadt et Elbingerode), ou, selon d'autres, à Barthfeld (Bantzfeld, entre Quedlinbourg et Mansfeld), il fut pris d'une fièvre violente et, se sentant gravement malade, crut que sa fin était proche; il convoqua aussitôt les grands du royaume pour délibérer sur les affaires de l'État et la succession au trône. Cette réunion eut lieu à Erpesford (Hervord), et l'abbesse du couvent de Wendhausen, Diemoth, dut s'y trouver aussi. Lorsque l'assemblée eut pris fin (nous ne savons malheureusement pas ce qui y fut décidé)*, Henri, se croyant remis, partit avec une petite escorte pour Jemelevum*; mais là sa maladie le reprit, et « il
I. L'un des biographes dit simplement que le roi consulta les grands sur la question de savoir lequel de ses fils il devait choisir pour successeur. L'assemblée ratifia probablement le choix qu'il fit de son fils aîné, comme on le Terra plus loin.
a. Memlehen, sur le fleuve Unstrutt (Unstruct, dans les
termina bientôt sa vie terrestre, selon la volonté de Dieu » (2 juillet 986). Une foule immense et gémissante accompagna son convoi jusqu'à Quedlinbourg, où son corps fut inhumé conformément à ses dernières dispositions.
Quelle est au juste la part de Thistoire et celle du roman dans le récit, à la fois touchant et dramatique, que le biographe le plus récent nous a laissé des derniers moments du roi Henri ? N'oublions pas que ce biographe soi-disant récent a écrit un peu moins d'un siècle après la mort de ce prince, et qu'il pouvait avoir recueilli sur place des renseignements aussi précis que détaillés. De ce qu'il s'est trompé sur quelques points de la vie d'Henri P"^, nous n'avons pas le droit de conclure qu'il a inventé cette vie de toutes pièces. Et si le premier biographe ne dit rien de cette mort édifiante, c'est, ou qu'il n'avait pas recueilli ces détails, ou bien qu'il ne jugeait pas à propos d'y insister dans une biographie qui n'était pas celle du roi. Tout ce que l'on peut admettre ici, comme en d'autres passages, c'est que l'auteur a amplifié un peu son récit et a cru devoir l'orner par quelques discours ou par des développements qui n'ont évidemment rien d'historique. Mais son récit mérite d'être rapporté, au moins dans ses parties principales.
« Le roi, sentant sa mort prochaine, fit appeler sa
TÎeux auteurs), dans la Thuringe, près du district de Mansfeld ; cette Tille possédait un illustre couyent, fonde, diton, par sainte Mathilde.
compagne et eut avec elle un long entretien. Après avoir parlé de divers sujets et découvert à la reine ses pensées les plus secrètes, il termina par ces mots : « O toi, qui m'as toujours été si fidèle et que j'ai eu raison de tant aimer, nous remercions le Christ de ce qu'il me permet de te laisser après moi sur terre.... Reçois donc mes actions de grâces de ce que tu n'as jamais cessé de me calmer dans mes moments de colère, de me donner des conseils excellents en toute occasion, de m'éloigner de l'injustice pour me conduire à l'équité, de me pousser à être miséricordieux pour ceux qui souffraient la violence. Aussi te recommandons-nous maintenant au Dieu tout-puissant et aux prières de ses élus, toi et nos enfants, et aussi mon âme qui va bientôt se séparer de mon corps. »
La reine remercie avec effusion son maître et seigneur, et entre aussitôt à l'église, selon sa coutume, pour adressera Dieu de ferventes prières, pour se recommander à lui avec son époux et ses enfants. Et le roi rendit l'âme pendant ce temps. Les lamentations du peuple la mirent au courant de ce malheur : elle se prosterna aussitôt à terre pour implorer Jésus-Christ en faveur de l'âme de son époux ; « puis, se relevant, elle demanda s'il n'y avait pas dans l'église quelque prêtre encore à jeun qui pût dire la messe pour le roi défunt : le prêtre Adeldac*
I. Cet Adeldac (Adaldagus) devint en effet archevêque de Brème et de Hambourg^ et fut le premier prélat qui or-
se présenta Immédiatement et chanta la messe des âmes. La reine, n'ayant pas autre chose sur elle, n'hésita pas à arracdier de ses poignets deux gros bracelets d'or qui s'y trouvaient tellement fixés qu'un orfèvre seul semblait devoir être capiable de les en retirer, et elle en fit présent au prêtre pour cette messe ainsi dite sur l'heure. Elle lui en fut toujours reconnaissante dans la suite, et le fit nommer évêque par son fils Otton.
« La messe finie, la reine se précipite tout en larmes dans la chambre mortuaire et y trouve, devant le corps inanimé d'Henri, leurs enfants et tous les princes pleurant et gémissant. . . . Elle-même ne peut contenir l'expression de sa douleur et se jette en sanglotant aux pieds du cadavre : mais Dieu, par sa grâce, lui permit de ne pas l'offenser en cette circonstance et d'éviter, comme il convenait, l'excès du désespoir.
a Puis elle fait approcher ses enfants et leur adresse de pieuses et pressantes exhortations. » (Elle les supplie surtout, en terminant, de ne point avoir d'autre ambition que de servir Dieu, et de ne jamais rechercher le premier rang.) « Enfin elle fit porter le corps du roi à Quedlinbourg, comme il l'avait recommandé, en ayant soin de lui faire des funérailles dignes du lui. »
Cette exhortation que Mathilde adresse à ses
donna des ëvêques dans le Danemark. Il occupa son siège pendant plus de cinquante ans (937-988).
fils, ces conseils d'humilité, de modération, ne devaient pas être écoutés d^abord. Nous verrons bientôt les plus tristes dissensions éclater dans le sein de cette famille si pieusement élevée, et nous serons obligés de reconnaître que la sainte elle-même, dans un moment d'oubli, sous l'empire d'une aveugle tendresse, contribua {)our sa part à troubler la bonne harmonie entre ses fils et à compromettre la paix du royaume.
« Dieu, pour récompenser le roi et la reine de leurs vertus, leur avait donné des enfants excellents, de l'un et de l'autre sexe*. L'aîné fut Otton (éloge enthousiaste de ce prince), qui naquit avant l'élévation de son père à la dignité royale ; puis vint Henri, né après cet avènement, non moins digne de louanges que son frère, brave, ouvert, pieux comme sa mère et, de plus, doué d'une beauté rare : pour toutes ces qualités, Mathilde le préférait à ses autres enfants et l'aimait comme s'il eût été son fils unique; depuis longtemps déjà elle marquait ouvertement cette préférence et aurait voulu que le roi le désignât de son vivant pour lui succéder; c'est pourquoi Otton était jaloux, et des que-
I . Il y a quelques divergences relativement à la date de la naissance des trois fils de la sainte (nous laissons de côté ses deux filles). La plupart des documents contemporains nous autorisent à adopter les dates suivantes : Otton I*' le Grand serait né en 91a; Henri de Bavière, dix ans après, en 933; Brunon vers 9^5. — Les Bollandistes donnent des dates un peu différentes et font naître Otton, notamment, en 914 ou 9i5.
relies éclataient fréquemment entre les deux frères. « Le plus jeune des trois fils fut Brunon, homme sage, digne en tout de sa mère et le modèle des prêtres, qui fut institué archevêque de Cologne : doué des plus rares qualités de l'esprit, il s'était destiné de très bonne heure à la vie ecclésiastique et fut archichapelain du roi son frère.
« Leur sœur, Gerburg, épousa le prince des Belges, Gisilbert » (ou Giselbert, plus exactement duc de Lorraine). « Devenue veuve, elle fut mariée au roi de France (Louis IV d'Outremer). Une autre sœur, Hatvsrig (Hedvsrige), épousa le comte de Paris (Hugues le Grand), et devint ainsi la mère des Capétiens. »
C'est donc cinq enfants que Mathilde avait donnés à Henri, et tous ont joué un rôle considérable dans l'histoire, soit par eux-mêmes, soit par leurs descendants. « La piété de leur mère, qui brillait en eux, semblait en outre leur avoir obtenu, dès ici-bas, un sort des plus enviables »
La descendance directe d'Henri P' occupa le trône d'Allemagne et porta bientôt la couronne impériale d'Occident, avec Otton P', son fils, puis Otton II et Otton III, fils et petit-fils de celui-ci, enfin Henri II, ou saint Henri, petit-fils du duc Henri de Bavière, second fils du roi Henri et de Mathilde.
Après la mort de son époux, la reine -mère éprouva, paraît-il, un vif chagriq en voyant la majorité des chefs appeler à lui succéder son fils aîné,
Otton. Elle était de Tavis de la minorité, qui pensait qu'Henri devait avoir la préférence, parce qu'il était né depuis Tavènement de son père au trône de Germanie. Le privilège de l'ancienneté pure et simple, dont bénéficia Otton, accentua encore la division entre les deux frères.
« Henri eut beaucoup à souffrir, mais sa mère le consolait et le fortifiait par de pieuses admonestations. Dieu permit enfin que la concorde fût rétablie par les bons offices de la sainte, et le roi Otton scella cette réconciliation en donnant à son frère Henri le duché de Bavière*, »
I. La date de 945 semble devoir être adoptée pour la nomination d'Henri comme duc de Bavière, bien que certains auteurs en aient donné une autre. II fut, en efFet, institué duc aussitôt après la mort du^uc Berthold, et au détriment des fils de son frère Arnulph4e, qui réclamaient sa succession. Henri épousa la fille de c^t Ârnulphe, nommée Judith, dont Witikind et Thietmar font le plus bel éloge. La médisance, paraît-il, s'attaqua néanmoins à elle après la mort de son , mari, mais son innocence fut solennellement proclamée le jour où elle mouriit. Quant à Henri, les chroniqueurs lui attribuent un certaiji nombre de crimes, et surtout de cruautés, comme on cq voit souvent à cette époque, même chez les princes les plus estimés pour leur vertu , et qu'il faut expliquer par la rudesse encore sauvage des mœurs de ces peuples à iemi barbares. On ajoute, du reste, qu'il fit pénitence, et que sa veuve, après sa mort, intercéda pour lui à forcf d'aumônes et de prières.
5on fils, Henri H (de Bavière), qui lui succéda, avait été 4ievé par sainte Mathilde et semble ne pas lui avoir fait honneur par sa conduite, une fois sur le trône. C'est le fils de ce dernier, Henri III de Bavière, qui devint l'empereur Henri II, ou saint Henri.
Quant au chef de la famille, Henri, fils de la sainte, il
Nous savons déjà que le rôle de Mathilde ne fut pas toujours celui que le biographe lui prête ici, et, sans vouloir, comme certains critiques modernes, jeter à plaisir la défaveur sur le caractère de notre sainte, en la montrant injuste, haineuse envers son fils aîné, au point de soulever contre lui une partie de TAUemagne et même des peuplades barbares et païennes, nous sommes bien obligés de reconnaître que la reine-mère avait pris parti pour son second fils, et le biographe le plus ancien en fait naïvement l'aveu, comme on Ta vu plus haut. Ne nous hâtons pourtant point de la condamner, sans appel, de ce chef; la raison qu'elle invoquait en faveur d'Henri pouvait avoir du poids à cette époque, où l'hérédité n'était pas encore entrée dans les mœurs, où la succession au trône était réglée, soit par l'élection, soit par d'autres motifs déterminants. Et qui sait si, avec cet esprit prophétique que lui reconnaissent ses biographes, la sainte, en voulant mettre Henri sur le trône, n'avait pas l'intuition des hautes et saintes destinées qui attendaient un héritier de ce fils, dans la personne d'Henri II, le saint? La Providence fit, plus tard, ce que Mathilde avait cru devoir tenter, en faisant passer le sceptre entre les mains de la branche cadette.
Le troisième frère, lui| eut mieux qu'un trône
mourut dès gSS ; cette dat« est absolument certaine, malgré certaines divergences chez les annalistes.
pour son partage. « Brunon, à Tépoque où mourut son père, étudiait encore les lettres sacrées et faisait chaque jour de nouveaux progrès dans le service du Christ. Aussi le roi ne tarda-t-il pas à le prendre comme archichapelain, et, à la mort de l'archevêque de Cologne, Wigfried, le nomma-t-il à sa place*. Mais Brunon n'en resta pas moins humble, sage, vigilant, faisant honneur, comme ses frères, à la piété de sa mère.... Il admit dans sa bergerie plus d'un loup dont il fit un agneau docile.... Et ce qu'il enseignait aux autres, il commençait par le pratiquer lui-même. Il bâtit de nombreux couvents dans sa ville. En tout il fut un vaillant champion de Dieu, un défenseur de la foi chrétienne*. »
Les rapports entre Mathilde et ses fils furent, à un moment donné, assez tendus, et les biographes présentent cette partie de son histoire sous un jour tout particulier : Dieu aurait voulu éprouver sa servante en lui infligeant ce qu'il peut y avoir de plus pénible pour une mère, la persécution venant de ses fils.
Elle semblait, en effet, devoir être désormais heureuse et finir tranquillement sa vie au milieu de sa
I. En 953; il occupa ce siège jusqu'en 965, année de sa mort. On a déjà tu, plus haut, qu'il reçut le duchë de Lorraine, mais en confia Tadministration à deux ducs places sous ses ordres, ce qui lui valut le titre d'archiduc.
a. La fête de saint Brunon est à la date du 11 octobre. Sa yie a été longuement racontée par un contemporain et se trouve dans les Monumenta Germani» (voir aussi les Bollandistes-et notre Appendice, à la fin de ce volume) .
famille réconciliée et florissante; a mais le père du ma), Tennemi des hommes, le diable, toujours jaloux des gens de bien, se mit à tourmenter la sainte de la façon la plus astucieuse pour la détourner du service de Jésus-Christ ; il excita contre elle des ennemis, envieux de sa vertu, et poussa quelques princes à la dénoncer au roi, son fils, et à ses autres enfants comme ayant caché de fortes sommes d'argent, qu'elle aurait dû leur livrer, ou comme ayant, par ses folles prodigalités, dilapidé les finances royales. Ses enfants, en proie à la cupidité, qui ne respecte même pas les liens du sang, voulurent l'obliger à restituer tout ce qu'elle avait donné, pour le nom du Christ, aux églises et aux pauvres. Otton avait même envoyé partout des émissaires pour rechercher les dons qu'elle avait faits et pour arrêter et dépouiller ceux qu'elle chargeait de distribuer ses aumônes; plus d'un lui fut ainsi renvoyé après avoir été cruellement maltraité. Henri lui-même, son favori, se ligua contre elle avec son frère; tous deux voulurent la chasser du domaine qu'elle avait reçu en dot, et l'obliger à prendre le voile. »
Ce fait, que Mathilde dut abandonner à ses enfants toute sa fortune et renoncer même à sa dot (le Brautschatz ou la Morgengabe), est attesté par d'autres historiens. Nous ne croyons pourtant pas, sur la foi d'un de ses biographes, qu'elle ait réellement pris le voile. Elle se réfugia au couvent d'Angerinum (Aggeriensis ou Angria, c'est-à-dire Engerhen, dans le comté de Ravenspcrg, cnWcslphalie), et là elle
put s'abandonner, sans témoins, à la douleur que lui causaient de si indignes traitements, c Par cette retraite volontaire, elle évitait à ses fils de mériter le courroux céleste en se portant contre elle à de coupables extrémités. Elle y continua sa sainte Vie, se souvenant de TÉvangile, qui dit que c'est par la persécution que Ton arrive au royaume de Dieu. Sa patience, sa résignation furent vraiment chrétiennes. Pourtant elle avait le cœur déchiré en voyant son cher fils Henri se tourner lui-même contre elle et prendre parti pour son frère. Mais il ne lui échappait jamais une plainte, pas un mot de reproche ou de blâme contre ses enfants ; elle ne permettait même pas, à qui que ce fût, de dire du mal de son fils, le roi Otton.
« Dieu, pour la venger, permit que ce roi échouât, dès lors, dans toutes ses entreprises et fût accablé de maux* ; Henri, de son côté, fut atteint d'une grave maladie, comme si Jésus-Christ avait voulu guérir son âme en châtiant son corps. Et la grâce du Saint- Esprit reposait de plus en plus sur sa mère, à cause de son ardent amour pour le Sauveur.
a Otton était inquiet depuis quelque temps et sentait sa conscience tourmentée ; il comprit la cause de ses malheurs et craignit la colère divine, et cette crainte affligeait son âme jusqu'à la mort. C'est alors
I. Il y eut en efFet, à ce moment-là (vers 95o), des séditions dans le royaume et des soulèTements contre Otton, même dans sa propre famille; son fils et son gendre se mirent à la tête des rëYoltës et des conspirateurs.
que des prêtres illustres et vénérables engagèrent sa femme, la pieuse reine Edith \ à aller le trouver pour lui conseiller de faire revenir sa mère avec tous les honneurs qui lui étaient dus. « Ne te tourmente pas a inutilement, lui dit la reine; tues puni pour avoir « fait tort à ta mère ; rappelle-la et rends-lui sa part « de puissance. » Le roi se laissa toucher et envoya quelques évêques, avec ses plus nobles serviteurs, en ambassade à sa mère, à laquelle ils remirent une lettre de sa part. «
Dans cette lettre, Otton offrait de se soumettre avec joie à n'importe quelle expiation pour rentrer dans les bonnes grâces de sa mère et la décider à revenir auprès de lui. Mathilde n'hésita pas un instant et se décida, dç la meilleure grâce du monde, à tout oublier. Elle fit les premiers pas et se rendit aussitôt à Grona *. Le roi s'empressa de venir à sa rencontre avec Edith et un brillant cortège d'évêques et de seigneurs ; dès qu'il la vit, il mit pied à terre, s'agenouilla sur la route et demanda humblement pardon de ses torts, en promettant de les expier par telle satisfaction qu'il plairait à sa mère de lui imposer.
I. Fille du roi d* Angle terre, Edouard rAncien, et sœur du roi Athelstan, Edith (ou Edid), d'après le chroniqueur Witikind, était venue en Saxe vers 928; son fils Liudolf naquit en 930. Elle fut ensevelie à Magdebourg.
a. Gruona, ou Gronde, située probablement près de Gœttingue, était une place forte sur le Weser, où Henri rOiseleur avait été assiégé par les troupes du roi Conrad, et que Mathilde avait reçue en douaire.
Mathilde versa des larmes de joie, embrassa d'abord son fils et lui fit une touchante réponse, n'accusant personne et attribuant uniquement ses malheurs à elle-même et à ses péchés. Pour bien montrer à son fils qu'elle lui pardonne sans arrière-pensée, elle accepte toutes ses propositions et s'engage à habiter désormais la partie du royaume qui lui était restituée; et, cela dit, elle implore pour elle, et pour son fils, et pour tous les siens, le pardon et la grâce de Dieu. La reine Edith, qui avait préparé cette réconciliation, mourut peu de temps après (janvier 946).
Tel est, en substance, le récit de l'ancien biographe, qui, dans sa simplicité touchante, nous parait absolument digne de foi. Le narrateur de la seconde vie, qui le reproduit à peu près en entier, y ajoute un détail qui pourrait bien ne pas être aussi exact, et dont il faudrait attribuer F insertion au désir qu'il avait de flatter Henri II et son aïeul, le duc de Bavière. Selon lui, Henri, le second fils de Mathilde, celui qui avait été doublement coupable envers sa mère, puisqu'il avait été de tout temps son favori, apprenant la démarche d'Otton, se serait aussitôt décidé à suivre l'exemple de son frère, à se rendre, comme lui, au-devant de Mathilde et à se prosterner à ses pieds, plein de douleur et de repentir, en lui adressant un long discours.
tt Lorsque Henri, le magnifique jeune homme que son excellente mère avait aimé plus que de raison^ apprit que le roi Otton, son frère, s'était réconcilié
5â SAINTE MATHILDE.
avec soQ auguste mère, en lui accordant une si haute satisfaction, il fut saisi d'un repentir tout aussi grand et se mit en route, jusqu'à ce qu'il put rencontrer la sainte de Dieu; puis il lui adressa ces paroles : « O ma respectable souveraine et, s'il m'est permis « d'employer ces mots, ma mère très chérie, nous « reconnaissons avoir manqué gravement contre « votre maternelle bonté; mais maintenant nous a cherchons à obtenir votre pardon, bien que nous « ne le méritions pas. Par l'ame et le nom de notre « père, nous vous conjurons de nous laisser revenir « k l'ancien degré de votre grâce. Nous ne doutons « nullement que le Christ ne nous accorde la grâce « du pardon, si vous voulez exercer l'indulgence « de tout votre cœur; car, depuis que nous avons « excité votre piété à se tourner en courroux, nous « avons été mis extraordinairement en danger par tt la maladie, »
« En voyant ainsi son fils pleurer et implorer humblement son pardon, la vénérable mère ne put se contenir plus longtemps et se hâta de laisser éclater ses sentiments en ces termes : « Ne pleure point, <c mon fils Henri; cesse, mon fils, cesse de te tour- « menter, car ta mère n'a point la force d'entendre « de ta bouche ces paroles suppliantes. Approche- « toi et donne ton baiser à ta mère ! Que le Dieu bon « et fidèle te soit propice; nous t'aimons de nouveau. « comme auparavant; car nous savons bien que des « discours hostiles ont seuls pu t'insurger contre tt nous. »
Tout cela ressemble bîen un peu h une amplification de rhétorique, et peut nous paraître manquer d'authenticité, au moins en ce qui concerne la forme et les détails. Nous admettrons cependant assez volontiers qu'Henri ait cru devoir se réconcilier avec sa mère, et que cette réconciliation ait eu lieu en même temps que celle d'Otton, ou presque aussitôt après. « Ses fils, conclut le dernier biographe, furent ainsi d'accord pour lui rendre tout ce qui lui appartenait et pour l'aider désormais dans ses bonnes œuvres, en construisant et en dotant des églises et des couvents, et en secourant les pauvres. Dès lors, leur amour filial ne cessa plus de se manifester jusqu'à l'heure même de la mort. »
Ne peut-on pas admirer, dans cette simple histoire, — dans ce fait, si fréquent, hélas, de la désunion d'une famille, provoquée par des motifs de vulgaire intérêt, — l'action vraiment prodigieuse de la piété, de la vertu chrétienne, qui, par sa seule force, vient h bout de toutes les machinations et finit par s'imposer aux esprits les plus prévenus? Ce n'est pas un des moindres miracles de la sainte, d'avoir ainsi touché le cœur de ses fils; car, d'habitude, les enfants ingrats reviennent difficilement et reculent devant un aveu, — surtout un aveu public, — de leur faute, a Le père du mal et du mensonge » ne les lâche pas volontiers, une fois qu'il les tient; et c'est bien la grâce divine qui a dû l'exorciser, chez Otton et Henri, à l'instigation de la douce Edith et de la pieuse Mathilde. Le respect humain et le scepli-
cisme moderne n'étaient pas venus encore endurcir le cœur de ces deux hommes, qui, touchés d'un mouvement surnaturel, — ou très naturel, si Ton veut, — ne rougissent point de confesser leurs torts et de se jeter aux pieds de leur mère.