CHAPITRE IV
On a vu dans un chapitre précédent un résumé du règne d'Otton le Grand d'après les documents acceptés ou découverts par la critique contemporaine. Nous nous proposons de revenir, dans celuici, sur la dernière partie de ce règne, au point de vue surtout de Taclion que Mathilde a pu exercer sur lui, et en suivant autant que possible le récit des deux biographes de la sainte.
. « Après la mort de la reine Edith (946)1 le roi Otton, déjà dans la maturité de Tâge, imita la piété de son père et s'entendit avec sa sainte mère pour bâtir des églises et des couvents. C'est ainsi que Mathilde éleva le monastère de Palidi et put y réunir trois mille clercs, qu'elle entretenait largement et qu'elle faisait instruire pour les former à la sainteté*.
I. On lui attribue la construction de deux autres monastères, celui de Nordhusum (Nordhausen) , et celui de Mimmelebium (Memleben). Quant à Palidi (ou Poledense), on en a perdu la trace.
« Ottoii passa trois années entières dans l'exercice de toutes les vertus, uniquement occupé de bonnes œuvres, adonné à la prière et aux pieuses lectures, dans la chasteté d'un veuvage presque semblable à la virginité, et semblant bien décidé à ne se jamais remarier. Mais Dieu en décida autrement. Car, sur ces entrefaites, le roi apprit la mort du glorieux roi des Latins, Lothaire (que le biographe ancien appelle, par erreur, Lodewig), et les persécutious indignes qui s'abattirent sur sa veuve (gSo). Cette noble épouse, nommée Adélaïde, se trouva en butte aux odieuses obsessions d'un homme pervers, Berengar (Bérenger), qui voulait la forcer à l'épouser afin d'obtenir son royaume et de dominer ainsi toute l'Italie. Sur le conseil des princes, Otton partit pour le Latium avec une forte armée, afin de secourir la veuve et de châtier Bérenger : son frère Henri et tous les princes de la Germanie l'accompagnèrent dans cette expédition ; Dieu lui permit de remporter la victoire et de délivrer la reine, et aussitôt, ayant rendu grâces au Christ, il emmena Adélaïde, .après avoir confié à son frère Henri la garde de Bérenger, qui termina ses jours dans une étroite captivité, en Bavière. Lui-même épousa bientôt après Adélaïde, et ils eurent de beaux enfants de l'un et de l'autre sexe. »
Les choses ne se passèrent pas aussi simplement que semble le faire croire ce récit, qui résume un peu trop les événements. Le roi Lothaire, fils du comte Hugues de Provence, avait été associé par son
père au gouvernement de T Italie en 982 ; îl mourut en novembre q5o, empoisonné selon les uns, et, selon d'autres, d'un accès de frénésie. Sa femme, Adélaïde, était fille du roi des Burgondes, Rodolphe, qui fut aussi roi d'Italie pendant quelque temps. Après la mort subite de Lothaire, elle fut obligée, pour échapper à Bérenger, de s'enfermer dans la place forte de Canusinum (Canouse), d'où elle appela Ottonà son secours. Ce Bérenger, connu sous le nom de marquis d'Ivrée, était le petit-fils d'un autre Bérenger, roi d'Italie en 91 5, qui avait été détrôné par le père d'Adélaïde, Rodolphe de Bourgogne, appelé par un grand nombre d'Italiens révoltés. L'histoire de l'Italie, à cette époque, offre un tissu inextricable de guerres, de révolutions et d'intrigues, et les contemporains, surtout au delà des Alpes, ne devaient guère pouvoir s'y reconnaître.
Otton, après sa victoire, n'emmena pas Bérenger prisonnier en Allemagne, comme le raconte le biographe : il lui laissa la couronne d'Italie, ou du moins une partie de ce royaume, pendant quelques années encore, et ce fut seulement en 964, après une nouvelle guerre et le long siège du mont Léon, que Bérenger fut envoyé en Bavière, où il mourut, à Bamberg, au bout de deux ans, c'est-à-dire longtemps après la mort du duc Henri, frère de son vainqueur, qui avait bien été d'abord constitué son geôlier, ihais en Italie.
De même, pour le mariage d'Otton avec Adélaïde, il s'écoula un peu plus de temps que n'en indique
le vieil historien. Après avoir accompagné la reine dans une tournée à travers l'Italie (c'est, bien entendu, de ritalie du Nord qu'il s'agit), le roi germain, épris de ses charmes et touché de ses vertus autant que de son infortune, finit par l'épouser à Pavie ; le couple royal resta encore quelques mois en Italie, et Otton ne retourna dans la Saxe que vers la fin de l'année pSl. Le premier fruit de leur union fut une fille, appelée Mathilde comme sa grand'mère, et qui, conformément au vœu de celle-ci, fut envoyée au couvent de Quediinbourg, dont elle devint, dans la suite, la supérieure ou l'abbesse ; elle y mourut pieusement vers Tàge de quarante-cinq ans, à ce que Ton croit, et certains auteurs l'ont considérée comme sainte, peut-être parce qu'ils l'ont confondue avec son aïeule. C'est à elle que le moine Witikind dédia ses Annales de la Saxe.
Trois ans après la naissance de cette fille, Adélaïde donnait un fils à son époux (955), et ce fils, appelé Otton comme son père, devint foi, plus tard, sous le nom d'Otton IL « Ces deux naissances furent pour la reine-mère l'occasion de rendre de nouvelles actions de grâces à Dieu. ^
Pour la fin de ce règne, les biographes procèdent de la même manière, résumant les faits plutôt qu'ils ne les racontent, et omettant presque toujours ce qui ne leur parait point cadrer avec l'histoire de la sainte. C'est cela même, peut-être, qui donne un charme particulier à leur récit, la synthèse ayant toujours plus d'attrait pour l'imagination que l'analyse.
Ajoutons à cela les réflexions naïves ou pieuses qui leur échappent à tout instant, et nous regretterons moins de ne pas avoir, à la place de ces deux biographies, de sèches annales ou des œuvres de judicieuse critique. Laissons-leur encore la parole en cette partie de notre histoire.
a Sur ces entrefaites, le roi Otton fut appelé à Rome par le souverain pontife (Jean XII), pour recevoir la couronne impériale après avoir reconquis le royaume d'Italie, dot de sa femme Adélaïde. Il partit donc, ayant confié la garde de son jeune fils Otton et le gouvernement de ses Etats à sa sainte mère et à son fils naturel, Guillaume, archevêque de Mayence. » (C'est à tort que la Vie ancienne dit qu'il remit la direction des affaires à son fils Otton, trop jeune encore pour gouverner, puisqu'il n'avait que six ans en 961, année où le roi entreprit sa seconde expédition d'Italie. Ce qui peut expliquer cette erreur du biographe, c'est que le jeune Otton avait été, à ce moment, élu roij son père voulant, en cas de malheur, lui assurer la possession du trône.)
a II arrive en Italie, accompagné de sa fidèle épouse, pour obéir au pape, et, sous la conduite du Christ, avec l'aide de Dieu et de son armée, il fait la conquête du Latium, défait les troupes de Bérenger, qui avait usurpé ce royaume, et fait déporter l'usurpateur, avec toute sa famille, dans le pays des Bawariens. i> (Nous avons déjà vu que ce fait important a été relaté, par la Vie récente, à une date antérieure, et que le duc de Bavière, Henri, qui y
est nommé comme étant chargé de la garde du prisonnier, était mort en gSS, plusieurs années avant la défaite définitive et la captivité de Bérenger.)
« C'est alors qu'Otton se rendit à Rome où il fut couronné empereur avec sa compagne ; et désormais il gouverna en maître souverain les villes d'Ausonie et tout l'empire romain. Le sacre avait eu lieu dans la cathédrale de Saint-Pierre, et Adélaïde avait reçu la couronne en même temps que lui; de sorte que les Romains jurèrent de se soumettre à lui et à ses descendants et de lui payer tribut à l'avenir. »
La chronologie de cette période n'est pas très facile à établir exactement. Il est certain que l'expédition dura plusieurs années, de 961 à 965. Mais à quel moment précis Ottôn fut-il couronné empereur? Ce fut probablement en février 962, — et les chroniqueurs ne nous ontlaissé aucun détail sur cette cérémonie. Il revint à Rome l'année suivante, pour les fêtes de Noël, après être resté assez longtemps à Pavie ; puis il retourna dans cette dernière ville pour la Noël de 964 et se trouva en Allemagne pour les fêtes de Pâques de 965.
Sa mère, pendant cette longue absence, était vivement tourmentée à son sujet et ne cessait de prier et de faire prier pour lui, tout en multipliant ses aumônes à son intention. « Agitée parla crainte et l'espoir, elle adressait à Dieu les plus ferventes supplications pour son fils, et comme elle se demandait quel sacrifice elle pourrait faire pour lui con-
cilier la grâce d'en haut, elle forma le projet de fonder, d'accord avec son petit-fils, le jeune Otton, un couvent à Northusium (Nordhausen, ville impériale de la Thuringe septentrionale, sur les confins des comtés de Hohenstein et de Stolbein); elle y réunit une troupe considérable de religieuses qui devaient prier pour son salut spirituel et temporel, et pour celui de tous les siens. » (La Vie récente ajoute que le nombre de ces sœurs était de trois mille*, toutes consacrées au service de Dieu et au culte de la bienheureuse Vierge Marie; mais elle spécifie que leurs prières avaient pour objet le salut de l'âme du roi Henri P^ et de son fils Henri de Bavière, qui était né dans cette ville.)
a La sainte veilla elle-même à la construction de cet édifice et ne cessa jamais, sa vie durant, de protéger et d'enrichir le couvent avec une sollicitude toute maternelle. »
Les inquiétudes de sa mère décidèrent-elles Otton à hâter son retour en Allemagne ? et ces inquiétudes ne tenaient-elles point peut-être aux bruits qui circulaient sur la façon dont l'empereur traitait le souverain pontife, l'Église de Rome et les affaires ecclésiastiques en général ? Ces questions ne peuvent guère être résolues à l'aide des textes que nous avons sous les yeux. Le biographe le plus ancien dit sim-
I. Il 7 a une confusion de dates, ëvidemment, car on a vu plus haut le même fait, avec les mêmes détails, rapporté à une autre époque et a un couvent de religieux ou de clercs.
plement que l'empereur revint d' Italie, se rendit k Cologne, où Brunon, son frère, était archevêque, et y appela sa mère avec son fils Otton et sa fille Ma-* tbilde. L'autre en dit un peu plus : « L'empereur, étant à Rome, apprit que sa sainte mère désirait vivement le revoir; il se rendit aussitôt à Cologne, où se trouvait son vénérable frère, l'archevêque Brunon. » Ce dernier détail est d'ailleurs inexact, bien qu'il figure également dans les deux récits : c'est à Wormsque saint Brunon vint au-devant de son frère, le jour de la Purification (965) ; on célébra ensuite la fête de Pâques à Ingelheim, puis on se rendit en bateau à Cologne, où eut lieu la réunion de famille. D'après le second biographe, Mathilde serait allée au-devant de l'empereur avec ses deux petits-fils, Otton et Henri, ce dernier, fils du duc Bavière et devenu, depuis la mort de son père, l'objet particulier de l'affection de la sainte; elle avait également amené sa (ille, la reine Gerberge, et le fils de celle-ci, Lothaire (Gerberge était, comme on l'a vu, veuve du roi de France Louis d'Outremer, auquel Lothaire avait succédé en 954)*
« Ce fut leur dernière entrevue, car la sainte ne devait plus se retrouver avec l'empereur dans cette vie mortelle, mais ils ont été réunis, nous l'espérons dans l'éternelle félicité... La glorieuse mère de cette race illustre fut accueillie avec les plus grands honneurs par toute la famille, et surtout par l'empereur. On ne saurait peindre la joie de la sainte en revovant son fils, au milieu de cette brillante escorte et
de tous les membres de sa famille; elle commença par remercier le Christ pour tant de grâces, principalement pour riieureux retour de son fils et pour sa nouvelle grandeur.
« Alors entra l'évêque Baldéric*, qui, du temps du roi Henri, avait été le maître de rarchevêque Brunon, etqui bénit cette réunion. Il adressa ensuite un discours à Mathilde : a Réjouissez-vous en ce « jour, ô vénérable Reine, car, selon les paroles de a rÉcriture, vous voyez vos fils et les enfants de a vos enfants. »
« La reine, selon sa coutume, rendit encore grâces à Dieu, puis elle entra dans la chambre de Tempereur pour avoir un entretien particulier avec lui. Elle voulait confier à son fils le souci qu*elle éprouvait en songeant à l'abandon où se trouverait, après sa mort, le couvent dont elle n^avait pu achever la construction (celui de Nordhausen) ; elle le recommande alors avec larmes à la piété de toute sa famille et insiste sur le but qu'elle a en vue, qui est de faire prier pour Tâme des deux Henri (de son époux et de son fils), ainsi que pour le salut de tous les siens et pour le bien du royaume. » (Le second biographe, selon sa coutume, donne à ce discours un assez long développement et rapporte aussi la réponse du roi, que nous nous bornons à résumer).
I. Ce Balderîc, le quinzième ëvêque d'Utrecht, occupa ce siège pendant cinquante-neuf ans et mourut en 977; c'est en effet chez lui, à Utrecht, qu'avait longtemps Vécu le jeune Brunon.
« Otton répond affectueusement, la remercie de ses bonnes prières et la rassure en lui promettant de ne jamais laisser le couvent dans l'embarras; il s'engage à subvenir, tant qu'il vivra, aux dépenses de cette sainte maison ; il prend le même engagement pour son fils Ouon, et même pour tous ses descendants, qu'il exhorte d'avance à se montrer fidèles.
a Cela dit, on se rendit tous ensemble dans le monastère de Northusen, en Saxe : la sainte voulait que son fils le visitât en personne avec tous les siens. La bienheureuse reine, alors, convoqua toutes les religieuses et les recommanda à l'empereur. Celui-ci les accueillit toutes ensemble avec douceur et d'un visage riant, et les mit sous la garde de Dieu, en disant : « La sainte mère de Dieu, la Vierge Marie, reine du ciel, veuille leur accorder sa grâce et les toujours protéger dorénavant pour l'amour de son fils, afin qu'elles aiment Dieu seul par-dessus tout et le servent de toute leur âme, non point pour désirer obtenir les louanges des hommes, mais uniquement par le vif désir de mériter la récompense éternelle. Aussi supplions-nous Dieu que nos enfants et petits-enfants soient touchés d'une telle commisération pour ces religieuses^ que jamais l'appui et la consolation ne leur manquent aussi longtemps que subsistera la moindre étincelle de notre race. » Après cela il confirma de nouveau, pour son salut et celui des siens, des parents comme des petitsenfants, tout ce que la sainte de Dieu avait donné
auparavant avec rassentiment de son petit-fils, et il y ajouta d'autres donations, autant que sa mère en désira.
« Ils restèrent encore sept jours dans cette ville, et la pieuse reine adressa beaucoup d'autres recommandations au cœur de son fils, comme si elle ne devait plus jamais le revoir avec les yeux de ce corps périssable. Puis, au point du jour, lorsque fut venu le moment où le roi avait décidé de repartir, ils se levèrent de bonne heure et eurent un long entretien mêlé de beaucoup de larmes. Ensuite ils entrèrent dans l'église pour entendre la messe ensemble, et, bien que la vénérable reine affectât de se donner un visage serein, elle avait pourtant à lutter dans son cœur contre un grand chagrin. Lorsque la solennité de la messe fut terminée, elle fit entendre encore ces paroles à son fils : « Mon très cher fils, ayez soin de bien graver dans votre mémoire les recommandations que nous adressons ici même à votre fidélité. C'est ici que nous nous sommes souvent trouvée dans la joie; c'est ici que Dieu nous a sauvée des douleurs de l'enfantement. C'est dans cette ville que nous avons mis au monde votre frère Henri, que nous avons aimé outre mesure à cause du nom de son père ; votre sœur Gerbirc est également née ici. Et parce que, grâce à l'intercession de la Sainte Vierge Marie, nous avons échappé deux fois dans cette ville aux dangers de Tenfantemeiit, nous avons fondé ce couvent en son honneur, et, plus particulièrement, comme je vous Tai déjà dit aupa-
ravant, pour le salut de Tâme de votre père et de votre frère ainsi que pour votre propre bonheur. Aussi convient-il que, toutes les fois que vous penserez à ces événements, vous vouliez bien accorder, pour Tamour de nous, une sympathie d'autant plus grande à ceux et celles qui habitent en ces lieux. Et comme il me semble que nous échangeons ici pour la dernière fois un entretien, je veux que ces •derniers regards que vous portez sur votre mère vous avertissent de ne pas oublier ce couvent. » L'empereur, profondément ému, promit d'accomplir tout ce que sa mère exigeait.
Nous ne faisons aucune difficulté d'admettre que ces discours, rédigés après coup, peuvent être jusqu'à un certain point des morceaux oratoires dont l'authenticité est plus que douteuse; rien n'empêche pourtant de penser que l'auteur, qui était de Nordhausen même et touchait de près au couvent, comme on le verra plus loin, a résumé assez exactement les entretiens qu'il reproduit. La tradition du couvent pouvait être encore toute fraîche et véridique, puisque la reine n'était morte qu'une trentaine d'années avant l'époque où écrivait le narrateur.
L'empereur augmenta donc les dotations du couvent et signa une charte pour les garantir. La reine mère remercia vivement le prince et le bénit avec tous les siens, en priant Dieu pour eux. Elle semblait souriante, quoique pénétrée de douleur»
« Leur séparation fut touchante; l'assistance entière fondit en larmes. A grand'peine arrachée des
bras de son fils, la sainte retourne à Téglise pour y chercher des consolations ; elle baise les dalles oii son fils venait de s'agenouiller, un instant auparavant, pendant la messe. A ce spectacle, le comte Wittgo et d'autres seigneurs de la suite du roi éclatent en sanglots et courent vers lui pour le mettre au courant de ce qui se passe. Otton, qui était déjà en selle, saute aussitôt de son cheval, se précipite dans Téglise en gémissant et y trouve sa mère, toujours pleurant et dans la même attitude. Il s'agenouille à côté d'elle et lui adresse les paroles les plus tendres et les plus émouvantes. Mais c'est elle, alors, qui l'engage à se retirer, puisqu'il le faut et que, en prolongeant leur réunion, ils ne peuvent qu'augmenter encore la douleur de la séparation, a Allez maintenant, lui dit-elle, allez avec la paix du Christ; je crois que vous ne reverrez plus mon visage dans cette chair mortelle. » Elle lui recommanda une dernière fois son cher couvent, et l'empereur dut enfin se résigner à la quitter.... Il passa par diverses villes de la Thuringe, inspecta quelques provinces, assura partout l'administration de son royaume et partit de nouveau pour Rome, mais, cette fois, avec son fils'. »
Otton survécut cinq ans à sa mère, qui mourut deux ans après cette entrevue. Ces quelques années, qu'il passa presque constamment en Italie, ne furent
I, En 966, Otton avait cëlëbrë la fête de TÀssomption à Worms; il passa le jour de Noël à Rome.
pas exemples pour lui de difficultés et de chagrins. Nous ne savons rien de ce que la sainte a pu, a dû même lui dire au moment de la séparation suprême ; les biographes sont, sur ce sujet, d'une discrétion qu'il est permis de regretter, mais qui se comprend fort bien. Ils tenaient avant tout à faire un livre d'édification, de piété, adonner un modèle auxreines à venir non moins qu'un motif de joie et de légitime orgueil aux descendants de cette femme éminemment pieuse ; ils n'ont pas voulu en faire une femme politique. On peut supposer pourtant que Mathilde, avec cet esprit clairvoyant, cette raison calme et sereine qui la distinguent durant tout le cours de sa longue vie, aura mis son fils en garde contre les dangers de sa politique de conquêtes, contre les enivrements et les entraînements de l'Italie et de l'Orient : elle ne devait certainement pas être portée pour l'union de son petit-fils avec la princesse grecque Théophanie ; et, en lisant entre les lignes, nous ne serions pas éloignés de supposer que des mésintelligences, ou, du moins, des divergences de sentiments et d'opinions, ont pu s'élever entre Mathilde et son fils, le jour même où, selon le naïf récit du biographe, Otton sautait de cheval pour aller retrouver sa mère, agenouillée et pleurant sur les dalles de l'église. Mais le succès l'avait grisé; sa compagne, l'Italienne Adélaïde, l'appelait au delà des Alpes, et il quitta sa mère sans vouloir discuter avec elle, sans vouloir, non plus, écouter ses sages avis. « Lorsque la sainte fut morte^ des messagers se
hâtèrent de porter cette triste nouvelle en Italie, où son fils, l'empereur Otton, gouvernait le Latium, lui, ce prince excellent, qui aurait eu, comme sa mère. In gloire de la piété la plus haute, s'il lui avait été permis de mépriser une couronne obtenue par une révolte des troupes et d'éviter la guerre. »
Ces dernières lignes appellent quelques explications. La critique moderne les souligne et semble triompher en montrant combien une pareille assertion est en contradiction avec l'histoire; elle fait remarquer, d'ailleurs, que l'auteur, ici encore, s'est borné à copier « sans discernement » une phrase de Sulpice Sévère qui se rapportait à l'empereur Maxime (maître de l'Occident, grâce à une sédition militaire, de 383 à 388). Mais ne peut-on pas dire, comme dans d'autres cas analogues, que le biographe de sainte Mathilde, prenant un peu partout ce qui semble convenir à ses personnages, a emprunté a l'historien de saint Martin une appréciation qui pouvait s'appliquer à Otton non moins qu'à Maxime, et que cela n'infirme en rien l'autorité de son témoignage ? N'y aurait-il pas, dans ce passage, une allusion très acceptable aux exécutions ordonnées par Otton, à Rome, en 967, à la suite d'une sédition du peuple et de la noblesse ? Seulement il a confondu deux faits distincts : la sédition elle-même et sa répression par l'empereur. Et peut-être aussi les quelques mots sur « cette couronne qu'il aurait dû mépriser » sont-ils un vague écho des objurgations que la sainte a dû adresser à son fils pour le prémunir contre ces guerres
d'Italie, contre cette ambition dangereuse et cette conquête éphémère de Rome et de Tempire latin. Nous aurions ainsi quelque idée du rôle politique joué par Mathildeà la fin de sa vie, rôle sur lequel les deux biographes sont également muets. Il nous semblerait tout naturel d'admettre que la sainte n'a pas approuvé ces lointaines expéditions et que, surtout, elle sentait sa conscience tourmentée à l'idée que l'empereur entrait en lutte avec le pape, avec Rome et les Romains, et que les armées germaniques étaient désormais employées à verser du sang chrétien. Ce n'est là qu'une hypothèse; mais elle paraît tout aussi raisonnable que celle qui consiste à croire que le vieux biographe, contemporain des événements et des acteurs, confondait l'empereur Otton P' avec l'usurpateur Maxime.
Ce qui suit est encore emprunté, pour la première phrase du moins, au texte de Sulpice Sévère, mais paraît, cette fois, d'une application plus directe. « La grandeur d'Otton ne l'éloigna pourtant pas du service du Christ; car, dès que les envoyés lui eurent communiqué leur triste message et qu'il se fut livré à la plus profonde douleur, l'empereur s'empressa d'exécuter strictement les dernières volontés de sa mère. Il donna au couvent de Northusen une partie du douaire de Mathilde et lui envoya même, selon les intentions de la sainte, un privilège spécial du pape.
« Il resta encore en Ausonie jusqu'au moment (avril 972) où son fils, Otton le jeune, épousa une
princesse de la famille impériale grecque, FexcellenteThéophanu(ThéophaQie), qui lui apporta d'immenses richesses. Et, après avoir fait couronner le jeune couple, il rentra dans la Saxe, sa patrie, avec toute sa famille et ses troupes (mars 973). Il passa la semaine sainte à Quedlinbourg, près du tombeau de son père et de sa mère; puis il tomba malade et mourut à Mimilevum (Memleben), après avoir assisté aux offices dans une église, selon sa pieuse habitude : les anges vinrent chercher son âme (mai 973). Son fils (Otton II) lui succéda en Italie comme en Saxe et devint le digne émule des vertus de ses parents et de ses grands-parents, avec la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il. »