ET SES ŒUVRES
Les deux biographes sont à peu près d'accord pour nous montrer Mathilde, dès son veuvage, uniquement occupée de bonnes œuvres, vivant dans la retraite et ne faisant que de rares apparitions dans le monde. « Aussitôt après la mort du roi Henri, la reine vécut dans un veuvage riche en vertus, à tel point que bien peu de personnes de l'un ou de l'autre sexe pourraient espérer de l'imiter. Sa sagesse, sa bonté, sa charité étaient sans égales; l'amour de Dieu, la chasteté, l'habitude de la prière étaient la règle de sa conduite. » — Tout ce développement, assez long, ressemble, sauf pour quelques faits plus particuliers, à un lieu commun ou à un sermon ; il est emprunté, d'ailleurs, en divers passages, à une vie de sainte Gertrude, écrite un siècle auparavant, ce qui, nous le répétons, ne doit ni nous étonner ni nous mettre en défiance : les saints se ressemblent sur tant de points !
« Elle aimait à se lever la nuit, sans réveiller per-
sonne, et allait, avec une seule servante, à l'église, pour prier Dieu sans faste et sans ostentation. (D'après Witikind, elle couchait dans une chambre contiguë à l'église.) Et en se rendant ainsi devant le^ autels, soit du vivant de son époux, soit surtout une fois veuve, elle n'y allait jamais les mains vides. JElle aimait à prier pour les morts, et avait généralement fini de chanter tout le psautier avant le chant du coq. » (On peut supposer que le psautier désigne simplement les vêpres des morts et d'autres offices comprenant un certain nombre de psaumes.)
« Au moment où Ton allait célébrer les Nocturnes, elle S8 recouchait en silence et semblait ainsi avoir dormi la nuit entière comme tout le monde; puis, à la cloche des Nocturnes, elle se levait avec les autres, en toute hâte, et rentrait à l'église pour assister h l'office en commun. Quand cet oflSce était terminé, que les portes étaient closes, elle restait en prière, sans s'interrompre, jusqu'à l'aurore; et alors seulement elle se couchait et prenait un peu de repos, afin que les forces ne \dnssent pas à lui manquer, dans le courant de la journée, pour le service du Christ. »
Le jour, en effet, était consacré presque uniquement h ce « service , du Christ » qui consistait surtout a venir en aide aux pauvres et aux malheureux; et ce n'est pas un des moindres mérites de notre sainte que d'avoir su partager ainsi son temps entre la vie contemplative ou méditative et les œuvres de charité. Les biographes insistent avec raison sur ce point.
« Dès le matin, les pauvres affluaient pour recevoir d'elle des vivres et des vêtements : c'étaient leurs cris qui la réveillaient, et elle avait hâte de se lever pour nourrir et vêtir les membres du Christ. . . . Après quoi elle revêtait elle-même ses habits de deuil, simples et toujours sévères, pour retournera Téglise-et assister au saint sacrifice. On ne saurait dire avec quel profond respect elle entendait la messe. » Le reste de la journée était consacré aux autres offices, aux devoirs de son état et à de nouvelles bonnes œuvres. «Elle s'occupait de ses biens, mais uniquement pour assurer une bonne part de ses revenus aux pauvres et à l'Église. Bref, ^u matin au soir, elle ne cessait pas un seul instant de pratiquer les plus éminentes vertus chrétiennes ; et, en fait de nourriture et de sommeil, elle ne s'accordait que ce qui était absolument indispensable pour soutenir ses forces ^ »
Telle était la vie si régulière, si calme et heu-
I. Sur la foi d'un chroniqueur qui dit que la sainte, après la mort de son époux, « mena la vie religieuse dans le monastère de Qaedlinbourg o, quelques commentateurs ont cru pouvoir affirmer qu'elle avait pris le voile, professé la règle de saint Benoît, et porté le capuchon. Aucun texte sérieux ne vient confirmer cette hypothèse ; et la phrase du chroniqueur peut signifier simplement : a elle mena une vie religieuse », c'est-à-dire pieuse et semblable à celle des religieuses. On conçoit d'ailleurs la vénération qu'ont eue pour elle les Bénédictins, à cause des nombreux couvents qu'elle avait fondés, et il est tout naturel qu'ils aient fini par croire très sincèrement qu'elle était entrée dans leur ordre. La m^me erreur s'accrédita au sujet de son arrière petit-fils^ saint Henri.
reuse, en somme, malgré les chagrins de son veuvage, que la reine mère menait depuis la mort de son époux (936), lorsque la mort de son fils Henri, duc de Bavière, vint assombrir la dernière partie de sa vie et détruire à tout jamais les espérances de bonheur qu'elle pouvait fonder encore sur des objets teiTcstres (ySS). Nous ne parlons pas des dissentiments qui avaient éclaté quelque temps auparavant entre elle et ses fils : pour une âme comme la sienne et avec des cœurs aussi faciles h faire revenir que ceux d'Otton et d'Henri, ce n'était là qu'une épreuve passagère, dont elle était plutôt disposée à rendre grâces à Dieu. Mais la mort prématurée de son fils tendrement aimé dut être un coup terrible pour cette mère à l'âme si affectueuse en même temps que si haute. Le^ deux biographes cherchent, comme il convient, à donner une idée de cette douleur, tempérée par la foi et endormie à la longue par la pratique de la charité. Mais ils négligent de nous dire que, comme cela parait probable, Mathilde éprouva, la même année, une douce consolation par la naissance de son petit-fils, qui fut plus tard l'empereur Otton II.
« Le duc de Bavière, atteint d'une grave maladie, s'était rendu, pour voir sa mère, au couvent de Palidi (ou Palithi, Pœhlde, au pied du Harz, près de Herzberg) * ; elle voulut le retenir auprès d'elle pour
I. On ne sait pas au juste à quelle époque elle avait fond^ ce « monastère de clercs » ; elle en avait bâti plusieurs autres, comme on l'a déjà vu, notamment à Quedlinbourg,
lui prodiguer ses soins ; mais il insista pour s'en retourner, et la sainte dut se contenter de lui adresser, au départ, les plus vives et les plus tendres recommandations, afin qu'il ne manquât pas de se réconcilier avec Dieu. Elle lui fit même certaines prédictions, qui furent vérifiées dans la suite. La séparation eut lieu avec effusion de larmes de part et d'autre; Henri rentra en Bavière, où il mourut peu après et fut enseveli à Ratisbonne.
« Sa veuve, Judith *, envoya la nouvelle de cette mort a la sainte. Avant d'aller la trouver, les messagers répandirent la nouvelle dans Quedlinbourg, où elle se trouvait alors; mais personne n'osait la lui porter. Ce ne fut que le lendemain, au sortir de la messe, pendant que la reine mère lisait un Dialogue (sans doute quelque traité religieux) *, que sa fidèle suivante, Richburg, lui dit que des messagers étaient venus de Bavière. Elle s'attendit aussitôt à une triste nouvelle, et les fit introduire ; mais eux se tenaient en sa présence, et n'osaient point parler'. Us finirent par lui faire connaître l'objet de leur mis-
et, aux environs de cette ville, à Gernrode (mais certains chroniqueurs attribuent la fondation de ce dernier couvent au margrave Géron, vainqueur des Slaves, qui l'aurait élevé en 960, après avoir vu mourir ses deux fils).
I. Cette Judith, ou Jutta, était une fille de Tancien duc de Bavière, Arnulphe, dont les fils avaient été dépossédés au profit d'Henri.
a. Peut-être s'agit-t-il des Dialogues de saint Grégoire le Grand, fort goûtés dans le monde religieux, et qui avaient trait au culte des morts, si cher à Mathilde.