‹ Saint MathildeChapitre 34 sur 43 · Il y a encore ici une réminiscence classique, dont · texte numérisé non relu

Il y a encore ici une réminiscence classique, dont

sion en lui mettant une lettre sous les yeux. Le désespoir de la reine fut extrême sur le moment, et Ton doit renoncer à le décrire; mais bientôt elle se ressaisit, appelle les religieuses et se rend avec elles à Téglise, afin de prier et de les faire prier pour son fils. Agenouillée devant le tombeau de son époux, elle adressa pendant longtemps à Dieu les plus touchantes supplications pour le repos des deux âmes qui lui étaient si chères. Puis elle prit des vêtements de deuil plus sombres encore que par le passé, vêtements qu'elle ne quitta plus jusqu'à sa mort *. C'est ainsi qu'elle vécut désormais dans un second veuvage, plus sévère encore que le premier.

JafFé se scandalise, à tort selon nous ; tout un vers de Virgile, presque textuellement copié :

« Postquam introgressi, et coram data copia fandi,

qui, chez le biographe, devient : a Qui postquam ingressi, et coram data esset copia fandi. p

I. Le premier biographe ajoute, un peu plus loin, une réflexion assez difficile à concilier, en apparence, avec cette observation, a Elle eût sans doute remporté la palme des vertus virginales, si elle n'avait encore conservé le goût d'un certain luxe dans ses vêtements. » Faut-il voir dans cette phrase une sorte de lapsus, une réminiscence maladroite d'un auteur plus ancien, ou Mathilde a-t-elle eu réellement, à quelques moments de sa longue vieillesse, des retours de coquetterie féminine ou du moins de délicatesse princière, tout à fait naturels à cette époque encore à demi barbare? On serait tenté d'admettre cette dernière hypothèse, si l'on s'en rapporte à certains faits racontés plus loin , au moment même de la mort de la sainte (notamment l'histoire du drap broché d'or qui servit à ses funérailles). Cela n'empêche nullement, d'ailleurs, de croire qu'elle porta, en général, un deuil sévère.

« L'existence de la sainte devint alors tellement austère qu'elle s'interdisait jusqu'aux moindres apparences de récréation profane. » Nous ne suivrons pas les vieux auteurs dans le développement un peu long qu'ils donnent à ce tableau des occupations pieuses dans lesquelles se confinait la reine-mère. Certains détails paraissent presque puérils ; mais ce sont ceux-là me me, peut-être, qui attestent le mieux la véracité de ces témoignages contemporains.

« Elle s'appliquait surtout a l'aumône; deux fois par jour, elle nourrissait les pauvres, les voyageurs et tous ceux qui recouraient a elle. Même elle se plaisait à donner la nourrriture à un coq qui, tous les matins, par son chant, appelait les fidèles à l'office, et aux petits oiseaux, pour lesquels elle faisait répandre des miettes de pain sous les arbres. » N'est-ce pas Jà un trait bien touchant dans sa naïveté, qui fait songer à la tendresse de saint François d'Assise pour tous les animaux et pour les oiseaux en particulier ?

« Même en voyage, elle ne négligeait pas ces devoirs de charité : elle emportait toujours des cierges pour les couvents ou les églises, et des vivres pour tous les passants nécessiteux; si son char ne suffisait pas, elle se faisait suivre d'une voiture chargée de provisions. Et elle-même, tout en voyageant ainsi, elle passait les nuits en prière; mais quelquefois le sommeil la gagnait, et sa fidèle Richburg avait l'ordre alors de la réveiller quand il le fallait. Parfois Richburg s'endormait aussi et

laissait passer des pauvres sans avertir la reine : celle-ci se réveillait d'elle-même, grondait douce^ ment sa compagne, et rappelait le pauvre pouç le combler de présents, ou ordonnait au cocher de revenir en arrière, quand on l'avait dépassé d'une trop grande distance*.

« Dans toutes les villes où elle résidait ou qu'elle traversait pendant l'hiver, même en pleine campagne quand elle s'y trouvait, elle prenait soin de faire allumer de grands feux, surtout la nuit, pour réchauffer les pauvres gens; et cela aussi bien sur les places et les routes que dans les maisons. Elle faisait préparer des bains pour les indigents et les voyageurs; souvent même elle se mettait à leur service, nettoyant de ses mains ceux qui étaient couverts de plaies et dont l'aspect était le plus répugnant. Après quoi elle leur faisait donner des vêtements propres, ou les habillait elle-même avant de les nourrir.

<€ D'habitude, elle rassemblait les pauvres deux fois par jour et les nourrissait royalement. Mais c'était surtout les veilles du jour du Seigneur, les samedis, qu'elle aimait à multiplier ses aumônes, à laver elle-même ou à faire laver les femmes pauvres

I. Plusieurs de ces détails se retrouvent, comme on Ta déjà constaté ailleurs, dans la F'ie de saint Martin de Tours^ de Venantius Fortunatus (un du vi* siècle). Quoi d*étonnant que la charité de ces deux saints ait offert quelques analogies, et que le biographe de Mathilde ait cru pouvoir profiter du récit de son devancier?

et tous les nécessiteux avec le plus grand soin. Elle avait choisi ce jour, d'abord à cause de la sainteté de la journée du lendemain, pour se préparer k la fête de la résurrection de Notre-SeigneAr^ et aussij en mémoire de la mort de son époux, te roi Henri, qui, comme on peut l'espérer, était entttjn Paradis ce jour-là*. Aussi célébra-t-ellÇ, jusqu'à sa mort, le samedi de chaque semaineCcomme le jour du mois et le jour de l'année cpH^rappelaient la date de cette mort; et Dieu fut saKs doute satisfait de celte pieuse coutume, puisqu^i^ar une grâce spéciale, ce fut à un pareil jour de laWemaîne qu'il la fit passer de cette vie à l'éternité*.

«f Ce jour-là elle traitait plus somptueusement les pauvres, qu'elle nourrissait royalement : e| même ne voulait goûter d'aucun mets avant avoir fait charger richement les tables qu'elle sait dresser jusqu'à trois fois dans la journée pt les serviteurs du Christ, comme elle appelait misérables. Souvent même elle sortait du couvenl pour surveiller les festins, et restait à jeun poui

I. Malgré le silence des biographes sur ce point, on aimerait à croire également que la reine avait une prédilection marquée pour le samedi, parce que ce jour était consacré à la sainte Vierge. Nous ne savons si cette dévotion particulière du samedi était bien répandue en Allemagne à cette époque, mais on verra plus loin que Mathilde n'a jamais manqué d'honorer la mère du Sauveur.

a. Henri l*' était mort, en effet, le samedi a juillet gSô, et Mathilde mourut le samedi i4 mars 968. Ce sont là des faits précis, que la critique actuelle ne peut révoquer en doute.

soigner et servir les malades, les indigents et ses propres domestiques.

a Les jours de fête, où il est défendu de travailler de ses mains, elle se livrait à des occupations pieuses, lisant elle-même ou faisant lire les saintes Ecritures, qu'elle savait presque en entier par cœur. Mais les jours ordinaires, tout en travaillant comme une servante, elle priait, ou écoutait des lectures édifiantes, ou chantait des psaumes ; et si parfois elle en était empêchée par des conversations et d'autres distractions inévitables dans le haut rang qu'elle occupait, elle tenait à se donner une compensation, elle vaquait à la prière au premier moment de loisir, elle se réservait au moins un petit instant avant le repas, se tenait debout, en méditation, devant la table, et ne goûtait d'aucun mets avant d'avoir fait une œuvre pie quelconque, se souvenant de ces paroles de l'apôtre (II. Thessal. III lo) : « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas non plus manger. »

Tout cela peut, je le répète, sembler banal ou puéril à de certains esprits, disposés par avance à faire fi du témoignage des contemporains ou à ne point admettre la vertu chrétienne, la sainteté dans ses traits essentiels : pour nous, il y a là un ensemble de faits dont la majeure partie semble absolument authentique, et qui concordent de tout point avec les mœurs du temps comme avec le caractère de Mathilde.

Il nous reste à parler de faits d'un autre ordre

pour lesquels nous comptons encore bien moins avoir rassentiment des critiques allemands ou de leurs émules : je veux dire les fails d'ordre surnaturel, que le second biographe, reproduisant à peu près le texte du premier, intitule ; « Miracles de Mathilde; son esprit prophétique. »

« Dieu, pour témoigner hautement devant le monde combien cette manière de vivre lui était agréable, éleva Mathilde jusqu'à la lumière des miracles. Un jour que, selon son habitude, elle célébrait en grand apparat, à Quedlinbourg, l'anniversaire de la. mort du roi Henri, en offrant un festin à une multitude de pauvres accourus pour la circonstance, elle avait pris place sur une hauteur d'où elle était tout heureuse de contempler cette foule innombrable de serviteurs du Christ. Elle avait fait placer les uns dans la plaine, où de grandes tables étaient servies par ses domestiques, tandis que les autres avaient été réunis sur une colline, où elle leur distribuait elle-même la nourriture. A un moment donné, comme elle avait partagé des gâteaux* autour d'elle et chargé ses serviteurs d'en porter dans la vallée, elle s'aperçut, par une sorte de divination, qu'un pauvre, dans cette dernière foule, avait été oublié. Elle fut grandement peinée de cet oubli, dont elle tança son intendant, puis

I. L'un des biographes dit : tortum panerity un pain tordu, ou en couronne, quelque chose, peut-être, comme de la brioche. L'autre parle simplement de pain; mais il ne semble pas admissible que le pain ait manqué.

elle prit un gâteau sur lequel elle traça le signe de la croix après avoir invoqué le nom du Clirist, et le lança dans l'espace, du haut de la colline, dans la direction de la vallée ; et Ton vit ce gâteau tomber, par>dessus les rochers et les murailles, dans le sein du pauvre auquel il était destiné.

« Un autre fait, non moins merveilleux, se produisit un jour dans son couvent de Quedlinbourg. Elle avait l'habitude de présenter elle-même, tous les jours, au prêtre, le pain et le vin pour le saint sacrifice. Un matin, après la messe, on ne retrouva pas Tampoule d'or qui avait contenu le vin, et, fort inquiètes, craignant une réprimande, la fidèle Richburg et les autres suivantes la cherchèrent partout et longtemps, mais en vain. On finit par avouer cette perte à la reine, et Ton se demandait qui pou* vait avoir commis ce larcin sacrilège. Mais le lendemain matin, la sainte, en allant à Téglise, vit une biche qui courait vers un bois, près du convient : elle l'appela auprès d'elle, et la conjura, au nom du Christ, de rendre le vase sacré qu'elle avait effectivement avalé sans que personne s'en doutât. La bête, obéissante, rendit immédiatement l'am-

Î)Oule devant les servantes émerveillées. » (D'après e biographe le plus ancien, le fait se serait passé le matin même, à la sortie de la messe, devant tous les fidèles, et la sainte aurait obtenu la restitution immédiate de l'objet, par la même adjuration, du reste, et par la même voie.)

Que le lecteur veuille bien nous permettre ici,

après le récit de ce dernier fait, une courte digression sur le degré de crédibilité des miracles : elle répondra peut-être à certaines préoccupations, très légitimes, de son esprit. Une question générale, fort importante, se pose en efFet, à propos des deux miracles racontés ci-dessus. Quand un fait pareil, raconté par des contemporiains, nous paraît, à nous autres modernes, incroyable, ou même, disons le mot, absurde et ridicule, devons-nous le rejeter et croire que la bonne foi du narrateur a été surprise, que sa raison et son sens critique se sont trouvés en défaut, ou, encore, qu'il a voulu se jouer de nous et se permettre une fraude pieuse ?

Voici, par exemple, l'histoire, étrange en effet, de cette ampoule ou burette d'or qui disparaît de l'autel après le sacrifice de la messe, que l'on cher^ che vainement partout, que l'on croit perdue ou dérobée, et que la sainte, après une fervente prière, retrouve en la faisant rejeter de l'estomac d'une biche (sauvage ou apprivoisée, peu importe) qui l'avait avalée. On entend d'ici les railleries dessceptiques : « Cette ampoule nous paraît bien dure à digérer! » Et même des personnes bien pensantes pourront dire que, sur ce chapitre-là, il vaut mieux n'accepter que des faits moins invraisemblables, des miracles sensés, ayant une portée utile et morale.

A cela nous pouvons répondre, en principe, qu'un fait miraculeux est toujours, par définition, invraisemblable, dans le sens ordinaire que nous donnons à ce mot, et que son plus ou moins d'étrangeté ne

change rien à son caractère essentiel; et, de plus» qu'on peut toujours y trouver une portée morale ou utilp, si Ton entend par là Teffet qu'il doit produire réellement sur ceux qui en sont témoins.

Dans le cas particulier qui nous occupe, où est la pierre d'achoppement pour les sceptiques ou pour les esprits timorés ? Ils peuvent objecter : i** qu'une biche, même sauvage, n'a point l'habitude d'avaler des objets de métal ; 2° que le fait de cette biche, rejetant de son estomac une ampoule d'or, manque absolument de grandeur et de décorum ; 3° que ce prétendu miracle ne paraît avoir en vue ni un bien immédiat pour ses témoins ni un but d'édification pour la postérité.

Ces trois objections peuvent être écartées, ce semble, sans que l'on ait besoin de recourir à aucune subtilité de dialectique, pourvu que l'on consente à admettre la possibilité des faits extraordinaires que nous appelons du nom de miracles. On peut dire en effet :

1® Que si la biche eût avalé un des objets qui servent habituellement à l'alimentation des ruminants, ce serait une chose tout ordinaire, et non plus un miracle ;

2** Que le caractère, en apparence grossier, malpropre même, si l'on veut, de ce fait, n'a lieu de scandaliser que les gens qui voient de préférence le côté trivial et vilain en toute chose, et que les esprits non prévenus n'attachent aucune importance aux petits détails accessoires d'un événement surna-

lurel ; rien ne les y choque, parce qu'ils ont Tàme pure et les yeux tournés en haut : Omniamunda miijvdisy — rien d'immonde pour ceux qui ne le sont pas;

3° Enfin que celte burette, ou cette ampoule, qui avait servi à dire la messe et à laquelle Mathilde tenait tout particulièrement, avait pour les témoins de la scène, comme pour la sainte elle-même, un caractère auguste, sacré, presque divin, son contenu ayant été changé au sang de Notre Seigneur Jésus-Christ; que par suite, sa disparition, surtout dans Testomac d'une bête, devait être considérée comme un grand malheur, attribuable aux maléfices de Satan ; et qu'en la retrouvant on avait remporté une victoire sur l'espritdes ténèbres : d'où cette conclusion très naturelle, que Dieu avait permis ce miracle, non seulement pour glorifier sa pieuse servante , mais encore pour édifier les témoins présents et les lecteurs futurs de cette histoire, en montrant quel respect religieux on devait avoir pour tous les objets consacrés au culte, pour ceux surtout qui concourent le plus directement au saint sacrifice de la messe.

Ainsi, non seulement, nous ne rejetons pas, comme invraisemblable et absurde, cette partie du récit des biographes, mais nous croyons encore qu'un pareil fait est de ceux qui sont le mieux appropriés à l'esprit de l'époque où il se passe comme aux besoins des âmes dans tous les temps. On ne raisonne pas en pareille matière, sous peine de déraisonner. La foi

s'impose par d'autres arguments que la science ou la persuasion. Celui qui a dit : Credo quia absurdum^ — je crois parce que c'esten dehors de la raison, — entendait dire par là que, certaines choses paraissant absurdes, c'est-à-dire indémontrables par les voies ordinaires du raisonnement ou de l'expérience, il fallait leur appliquer un autre moyen de connaître, qui est la croyance pure et simple. Et la croyance a ses règles et ses lois tout comme les autres sources de nos idées; tout le monde est d'accord là-dessus. Pour croire, il suffit d'avoir confiance en la véracité des témoins : et c'est là le seul critérium; nous ne pouvons ni en exiger ni en admettre d'autre.

. Les vieux biographes, après avoir ajouté que, la sainte opéra bien d'autres miracles, déclarent vouloir s'abstenir de les raconter, pour ne pas allonger inutilement leur récit, et se contentent de remarquer que M athilde agit encore plus sur ses contemporains par ses vertus et sa charité que par des faits merveilleux et des manifestations extérieures de sa sainte prédestination.

Ils lui attribuent, en outre, le don de prophétie ; seulement ils ne sont pas d'accord sur tous les points en ce qui concerne ce genre de miracles. Mais ne nous hâtons point de triompher, avec la critique actuelle, de ces divergences, qui ne nous paraissent entamer en rien le fond même de l'histoire. On peut admettre que chacun des deux biographes, écrivant à son point de vue et pour la gloire de l'une des deux branches régnantes issues de la sainte, a choisi ou

as SAINTE MATHILDE.

arrangé les faits selon le but qu'il poursuivait et les préférences naturelles du roi pour lequel il écrivait; les faits, en eux-mêmes, n'en seront pas moins vrais et relativement exacts.

Voyons, par exemple, ce passage du récit le plus ancien :

tt Le fils d'Otton le Grand, nommé Otton comme son père, fut désigné longtemps à l'avance pour lui succéder (en mai 961); mais la sainte avait, bien auparavant, prononcé à son sujet une remarquable prophétie, saluant sa naissance (en gSS) comme un événement des plus heureux, et promettant qu'il serait l'honneur et la gloire de la famille. »

La vie récente raconte un fait analogue, mais dans des circonstance diflférentes, et avec bien plus de détails : « Un jour qu'elle avait reçu à Frosa * la visite de ses petits-fils, a savoir le jeune Otton, fils de l'empereur de ce nom, et Henri, fils du duc de Bavière, Henri, qu'elle avait toujours préféré à ses autres enfants, Mathilde, étant à table avec la reine Adélaïde, sa belle-fille, regardait avec amour les deux cousins qui jouaient auprès d'elle. A un moment, Henri s'approche et demande à l'embrasser : elle le serre tendrement sur son cœur et remercie Dieu de le lui avoir conservé. (Ici se trouve encore une réminiscence de Virgile, au sujet de la mort de

I. Frosa était une petite ville située sur l'Elbe, dan* la Basse-Saxe. Henri l'Oiseleur y avait fondé un évêché, que l'empereur Otton 1*' transféra à Magdebourg. — Elle s'appelle aujourd'hui Frohse (dans le cercle de Magdebourg) .

son fils Henri, père de cet enfant *). Adélaïde intervient et propose pour plus tard un mariage entre cet enfant et sa fille Emma '. La sainte soupire, et répond, après un assez long silence, qu'elle souhaite à la jeune princesse d'épouser un jour un homme dont le nom lui présage plus de bonheur; et elle rappelle les malheurs de toute sorte qui ont frappé son fils durant sa vie, malheurs qui, peut-être, continueront encore à sévir sur l'héritier de son nom. a Et pourtant, ajoutait-elle, nous espérons que ce nom ne sera point perdu pour notre race, et que de cet enfant sortira un petit-fils qui pourra s'élever à la dignité royale. »

Cette allusion h l'avènement de Henri II (saint Henri) était pour ainsi dire imposée à l'auteur de la biographie, d'un livre écrit à la demande de ce prince; et l'auteur ne se fait point faute d'insister sur la prédiction, mettant dans la bouche de la sainte des paroles prophétiques relatives à l'avenir de la famille et à la couronne royale, puis impériale, que devait porter un jour l'héritier du duc de Bavière. Il profite même de l'occasion pour adresser à ce prince une éloquente apostrophe, l'adjurant de se souvenir que c'est la sainteté de son aïeule qui lui a obtenu de Dieu tant de faveurs signalées, et lui souhaitant la continuation de cette

1. « Abstulit atra dies, et funere mersit acerbo. » (Virg., En., Ti, 4^8, à propos des enfants morts en bas âge.)

2. Nëe du premier mariage d'Adélaïde avec le roi Lothaire d'Italie; elle épousa en 96$ le roi de France, Lothaire.

prospérité spirituelle et temporelle. « Que TAnge du Seigneur marche devant toi, t'accompagne et te suive, et dirige toutes tes actions, et anéantisse sous tes pieds tous tes adversaires, afin que tu vives longtemps pour le plus grand bien de la sainte Eglise et reçoives un jour la récompense de la vie qui ne finit point. )>

L'auteur ajoute qu'il croit devoir s'arrêter dans l'expression de cette admiration et de ces souhaits, « parce qu'il craint que la malveillance ne l'attribue plutôt h une flatterie blâmable qu'au sentiment d'une sincère vénéralion. Il taira donc tout ce qui lui reste à dire de glorieux sur le compte de ce prince, pour fermer la bouche à l'envie. »

Il Semble qu'on puisse invoquer ce dernier passage h l'appui de l'opinion, déjà précédemment émise, que l'auteur, tout en voulant plaire à Henri II et le glorifier dans son aïeule, avait néanmoins un certain souci de la vérité, et que l'on ne doit pas suspecter sa probité historique, — malgré les petits plagiats et les réminiscences littéraires qu'il se permet de temps a autre. Et, pour les prophéties attribuées à la sainte, rien n'empêche d'admettre, au moins dans une certaine mesure, les deux récits que nous venons de rapporter et qui ne s'excluent nullement l'un l'autre.

CHAHITRE VI

Nous n'avons pas de renseignements précis sur la vie que mena la sainte après sa dernière entrevue avec son fils, Tempereur Otton. Ce qui ressort du texte, un peu vague, de ses deux biographes, c'est que, malgré les infirmités et la maladie, son activité ne se ralentit pas, et qu'elle continua de se préoccuper des œuvres qu'elle avait fondées, affrontant même des voyages fréquents, pénibles et fatigants, pour accomplir ses devoirs de charité.

« Déjà s'approchait l'heure, si pénible pour beaucoup d'hommes, où Dieu allait affranchir cette âme sainte de la prison du corps et récompenser dans l'éternité les rares vertus de sa servante. La reine avait été sérieusement malade pendant toute une année (966 à 967), puis maladive et fatiguée; mais elle cherchait à cacher sou mal, et, malgré son extrême faiblesse, ne cessait de circuler péniblement à travers les villes, les villages et les burgs de ses domaines.

« Après avoir visité diverses villes de la Saxe et

veillé à ce que rien ne manquât à ses chers couvents, elle revint à Northusium, son séjour de prédilection, pour s'entretenir avec sa fidèle Richburg, qu'elle avait mise comme abbesse à la tête de ce monastère. Elle commença par inspecter le couvent, avec le plus grand soin, à tous les points de vue. Dès l'origine, du reste, elle avait pris l'habitude d'entrer elle-même, aussi souvent que possible, dans l'école (sans doute une sorte d'école annexe ou préparatoire), pour s'y assurer des progrès des jeunes filles : c'était son plus agréable passe-temps de voir et d'entendre quels progrès toute personne pouvait faire dans la science et dans la vertu.

« Elle resta ainsi dans la ville de Northusium durant tout l'automne, jusque vers la Noël. Après la fête de l'apôtre saint Thomas (21 décembre), elle fit appeler de nouveau sa chère abbesse et lui adressa un touchant discours avec les plus afifectueuses exhortations. Elle prévoyait, dit-elle, que sa fin était prochaine, et comprenait qu'il lui fallait partir pour ne pas mourir en ce lieu. Richburg essaya vainement de la rassurer et de la retenir, dans l'espoir d'une prochaine guérison, ajoutant que, si la mort devait leur enlever leur protectrice, les religieuses voudraient du moins, comn^ suprême consolation, pouvoir garder son corps dans la chapelle du couvent. La reine répondit qu'elle y avait bien pensé déjà, et qu'elle n'aurait pas demandé mieux que d'être enterrée ici, ne fût-ce que pour rendre le couvent plus cher à son fils, mais que le

mm

tombeau de son époux la réclamait à Quedlinbourg, et qu'il était préférable que sa dépouille reposât à côté de celle de son maître et seigneur, le roi Henri. Si elle mourait ici, d'ailleurs, cela pourrait devenir pour son cher couvent une cause d'ennuis et de tristesse, car on ne manquerait pas de venir leur reprendre son corps. Elle adressa encore bien d'autres discours, avec ses dernières recommandations, à sa chère Richburg, en l'assurant, elle et ses religieuses, qu'elle serait toujours, morte ou vivante, de cœur et d'âme avec elles. » (Ce discours est assez long dans le deuxième biographe ; nous nous bornons à le résumer.)

Ce fut donc le 22 décembre 967 que la reine-mère quitta Northusium, « laissant tout le monastère en deuil. Elle se hâta de rentrer à Quedlinbourg, où elle savait que Dieu avait prédestiné de séparer son âme de son corps. Elle y eut presque aussitôt une recrudescence de maladie et ne tarda pas à s'aflFaiblir considérablement. Comme elle sentait que sa mort était prochaine, elle fit mander à l'abbesse Richburg de venir la retrouver, car celle-ci était depuis si longtemps sa confidente, qu'elle tenait à l'avoir à ses côtés au moment suprême.

« Puis elle se souvint du précepte de l'Évangile, qui ordonne de vendre tout ce qu'on a et de le donner aux pauvres, et fit distribuer aux évêques et aux prêtres tout l'argent qu'elle n'avait pas encore partagé entre les malheureux et les couvents, ainsi que ses biens de toute sorte, au point qu'elle garda

seulement le vêtement qu'elle avait sur le corps, après en avoir réservé deux pour ses funérailles. Riches et pauvres accouraient en foule pour la visiter dans sa maladie, et nul ne s'en retournait les mains vides.

a Alors vint aussi rarchevêque de Mayence, Willehelm, petit-fils de la sainte \ qui, comme tous les autres, traversa en gémissant le vestibule de cette demeure, bien qu'il eût dû plutôt se réjouir*; Dieu avait pourtant décidé qu'il mourrait avant son aïeule, mais il lui permit de porter ses consolations h la reine', et, ne prévoyant pas sa propre mort, rarchevê(|uc put assister ainsi celle qui devait lui survivre quelques jours.

« La reine, le voyant ainsi en larmes, le reçut d'un visage serein, montrant combien elle était heureuse de le voir, puisque son fils Brunon lui avait été enlevé*; elle lui parla longtemps avec amitié, et finit par dire en soupirant : « Je te recommande mon âme ; je te recommande aussi mon couvent de Northusen, afin que tu le protèges par toimême et auprès de l'empereur; car ce monastère

I . Ce Guillaume était un fils naturel de Tempereur Otton I®'. a. Passage imité de Sulpice Sëyère; la situation s'y prête tout naturellement.

3. Il y a ici» chez le second biographe, un effet de style, un peu recherché, peut-être, dans le goût de saint Augustin, mais qui ne manque pas de beauté : Obiturus visilavit obi' turam (il allait mourir, et visita celle qui allait mourir).

4. Saint Brunon, archevêque de Cologne, était mort en octobre 965.

n'est pas encore achevé, ce qui fait que j'éprouve plus de sollicitude à son sujet que pour tous les autres. » Guillaume promit à son aïeule de veiller à l'exécution de ses volontés, et se chargea encore de plusieurs autres commissions pour l'empereur. Mais il n'eut pas le loisir de s'en acquitter : il ne revit jamais son père, car il mourut peu de temps après, ainsi que la sainte l'avait prévu*. »

La Vie plus récente ajoute quelques détails à ce récit, dont la simplicité est vraiment touchante. « La reine avait demandé à Guillaume d'entendre sa confession, puis de dire la messe pour elle, pour les siens et pour tous les fidèles, vivants et défunts*. L'évêque fit ce que Mathilde lui demandait, lui donna l'absolution, le viatique, les derniers sacrements, et resta encore trois jours auprès d'elle, parce qu'il attendait sa fin prochaine; mais, le quatrième jour, voyant qu'elle n'était pas encore à la dernière extrémité, il lui demanda la permission de s'en aller pour un voyage indispensable. La reine y consentit, et ils se séparèrent après un long entretien, tout a fait intime (que le biographe ne repro-

1. Guillaume mourut subitement, en voyage, à Radul- Yeroth(Rudolstadt?), le a mars 968, c'est-à-dire douze jours avant Mathilde.

2. On sait que cette formule se trouve dans la liturgie de la sainte messe (Offertoire, Oblation de l'Hostie : Pro omnibus fidelibus chwistianis,.vivis atque defuncth). La reine a pu se servir de ces expressions, qui se présentaient tout naturellement à son esprit en pareille circonstance. Nous voyons ainsi que ce texte de la liturgie est très ancien.

duit pas, et qui est probablement celui que Ton trouve résumé, plus baut, dans la Vie ancienne.) Mais, avant de laisser partir son petit-fils, elle voulut lui donner un souvenir, et appela Ricbburg pour lui demander s'il restait quelque objet dont on pût faire cadeau à Tarchevêque. L'abbesse chercha partout sans rien trouver : la sainte se souvint alors qu'elle avait fait mettre de côté deux manteaux [pallium) pour sa sépulture : elle commanda de les lui apporter et déclara qu'ils seraient plus utiles à son petit-fils qu'a elle-même*.

« Guillaume, rappelé auprès de M athilde, accepta ce présent avec reconnaissance, et prit congé d'elle, en disant tout bas à quelqu'un de l'assistance qu'il partait pour Radulveroth, mais qu'il laissait un de ses clercs dans la maison pour l'avertir au cas où la reine mourrait, afin qu'il pût revenir aussitôt et l'ensevelir comme c'était convenable. La reine, qui ne pouvait, en apparence, l'avoir entendu, se leva sur son séant et déclara que c'était inutile, que l'archevêque ferait mieux d'emmener avec lui ce clerc dont il pouvait avoir besoin. « Allez donc,

I . Ce pallium (manteau ou couverture) ëtait un large vêtement broché d*or que sa fille Gerburg lui avait envoyé; Tauteur emploie le pluriel « peut-être parce qu'il y avait deux pièces distinctes. La prophétie de la reine, relative à la mort de Guillaume, est un peu ambiguë, nous l'avouons : elle a pu vouloir dire, simplement, qu'un pareil objet, un vêtement de luxe, serait plus utile à un vivant qu'à une morte. Il ne serait pas impossible, pourtant, que Mathilde eût prévu la mort de son petit-fils.

ajouta-t-elle, parlez avec la paix du Christ, quelle que dowe être sa volonté. » Guillaume partit alors pour Radulveroth, où il mourut subitement après avoir pris médecine.

« Des messagers vinrent annoncer aussitôt cette triste nouvelle, si imprévue, à Quedlinbourg. On hésitait à en informer la reine, parce que Ton craignait que cette émotion ne hâtât sa fin; mais la sainte, animée d'un esprit prophétique et souriant au milieu de ses larmes, demandait pourquoi on lui cachait la mort de Tarchevêque, puisqu'elle la connaissait déjà. « Faites sonner les cloches, dit-elle, et réunir les pauvres pour leur distribuer les aumônes qui devront intercéder pour son âme auprès de Dieu*. » Et elle vécut encore douze jours après cet événement,

« Ce fut un samedi (i4 mars 968) que la sainte quitta ce monde , C'était le jour, comme Ton sait, où elle exerçait le plus volontiers ses œuvres de charité*. Lorsqu'elle comprit que sa dernière heure allait venir, elle fit réveiller sa suite et appeler auprès d'elle les prêtres et les religieuses. On accourt

1 . L'autre Vie rapporte ce fait un peu différemment : « A peine TarcheTêque était-il mort, que son aïeule, sans avoir appris cette nouvelle de personne, en fit part à son entourage, et s'apitoya sur cette fin si imprévue. » Les deux récits, on le voit, concordent pour le fond.

a. On a déjà vu, plus haut (page 80, note i), Thypothèse qu'il nous semble permis de faire au sujet de cette coïncidence, qui, pour les sceptiques eux-mêmes, devrait présenter un caractère vraiment providentiel.

en foule de tous côtés, et la reine ne veut pas que personne soit empêché d'arriver jusqu'à elle. Quand tous furent réunis autour de son lit, elle leur adresse, avec une rare piété, ses dernières exhortations. (L'auteur de la seconde Vie les reproduit très brièvement.) Après cela, elle renvoie les assistants, sauf ceux dont les services lui étaient nécessaires, et fait venir sa petite-fille, nommée aussi Mathilde, fille de l'empereur Olton, abbesse du monastère de Quedlinbourg, et lui adresse les plus salutaires recommandations, ses suprêmes conseils et ses encouragements. Elle lui dit, notamment, avec une tendre insistance, de veiller avec soin, amour et humilité, à la prospérité du troupeau qui lui était confié, de s'acquitter avec conscience de sa mission, de ne s'éloigner que rarement du monastère, d'absorber son esprit dans la lecture des livres saints, et d'enseigner à ses compagnes tout ce qu'elle y aurait appris, mais surtout de donner toujours l'exemple aux autres et de les devancer par ses actes en ce qu'elle exigerait d'eux. Puis elle lui présenta le livre des décès de la famille, et lui recommanda de prier pour le roi Henri et pour ses proches, pour elle-même aussi, et pour toutes les âmes fidèles dont elle s'occupait de son vivant.

a La dernière personne introduite auprès d'elle fut l'abbesse Richburg, sa fidèle amie : celle-ci, tout en pleurs, se jette aux pieds de la reine qu'elle tient longtemps embrassés ; puis elle s'écrie que, sa maîtresse une fois disparue, il lui sera bien difficile à

elle-même de veiller sur le troupeau qu'elle lui a confié. Mais la sainte alors la rassure, en lui rappelant qu'elle l'a recommandée, avec son couvent, à toute la sollicitude de son fils Otton et de ses petits-fils. L'abbesse ne paraissant pas avoir grande confiance dans cet appui, Matliilde lui répond que Dieu est l'appui suprême de tous les fidèles, et que, d'ailleurs, elle espère bien que l'empereur Otton n'oubliera pas sa promesse. Dieu se chargera de punir ceux qui toucheraient à ce qui appartient au couvent, et de récompenser ceux qui l'augmenteront. » Tel est le récit du biographe le plus récent, dénué de tout ornement et de tout emprunt. Son devancier n'avait pu s'empêcher d'agrémenter le sien de quelques réminiscences de Sulpice Sévère, qui ne changent rien, d'ailleurs, au fond même de l'histoire. Il donne, par exemple, le discours très pathétique de l'abbesse : « A qui vas-tu nous laisser, nous, pauvres orphelines, toi qui étais notre consolation et notre espoir? », etc. Et la sainte lève les yeux au ciel, étend ses mains et répond d'une voix grave : « Je vous confie au souverain Pasteur....

Mon fils ne vous délaissera pas Mais, en tout cas,

ayez confiance en Dieu ; cherchez premièrement son royaume, et vous aurez tout le reste par surcroît*. »

I . Les critiques allemands exagèrent singulièrement rim> portance de tous ces emprunts. La phrase de Sulpice Së- Yère {Cui nos desolatas relinquis?) est banale, et peut se trouver partout. La citation de saint Luc (XII, 3i : < Cherchez premièrement... u) peut aussi fort bien avoir été faite par la reine , qui savait les Saintes Ecritures par cœur. En

« Aussitôt après, elle se tourna vers les assistants et demanda qu'on lui relevât la tète, pour que son visage fût tourné vers le ciel et que son àme revînt plus vite à Dieu, pendant que. le corps tomberait en poussière. Elle avait voulu, d'ailleurs, être couchée sur un cilice. Et c'est ainsi qu'elle rendit son âme à Dieu et aux anges, chargée d'ans, cette pieuse reine Mathilcté, laissant à la postérité un modèle de toutes les vertus, après avoir eu le bonheur devoir ses enfants et ses petits-enfants jusqu'à la quatrième génération*. Ce fut le i4 mars (968), a Quidiiingaburg (Quedlinbourg), qu'elle s'endormit dans le Seigneur*. Son corps y repose dans l'église du saint évêque et confesseur Servatius, où elle fut honorablement ensevelie a côté du tombeau de son époux et seigneur, Henri. »

Le second biographe donne quelques détails de plus sur cette mort de la sainte, et nous n'avons aucune raison d'en suspecter l'authenticité. « Elle

somme, nous n'avons aucune raison sérieuse, ici comme ailleurs, de nous méfier de la biographie ancienne.

I. Cette phrase est empruntée à la Vie de sainte Ger« trude. La similitude des situations permettait évidemment cet emprunt.

a. Aucun doute n'est possible sur cette date; tous les documents la fixent au samedi i4 mars 968, sauf un chroniqueur, mal renseigné évidemment, qui parle de 940. Un manuscrit bavarois dit, il est vrai, qu'elle mourut le samedi de la première semaine de Carême , qui serait alors le 7 mars; il y a là une erreur de rédaction, et il faut lire : le samedi après la première semaine de Carême, qui tombe bien le i4 mars, puisque Pâques était le 19 avril.

DERNIÈRES ANNÉES DE MATflILDE. 101

fit approcher les prêtres et les religieuses pour faire sa confession devant eux et leur demander de prier ; Dieu pour elle. Elle fit dire la messe et reçut la sainte communion pour mieux échapper aux embûches de notre ennemi, si rusé. Elle engage alors les assistants à chanter les psaumes et à lire à haute voix les Evangiles jusqu'au moment où son âme quitterait son corps. Et dès lors elle ne parla plus; elle étendit les mains et leva les yeux, comme son esprit, vers le ciel. Aux environs de la neuvième heure, elle fit mettre un cilice à terre et voulut qu'on la couchât dessus et qu'on répandît des cendres sur sa tête, disant qu'il ne convenait pas à une chrétienne de mourir autrement. Puis elle s'endormit paisiblement dans le Seigneur, après avoir fait le signe de la croix. C'était à Theure même où elle avait l'habitude, pendant le carême, de soigner le» pauvres au nom de Jésus-Christ.

« On lava son corps, on le porta à l'église, et aussitôt arrivèrent des messagers de la reine Gerberge, sa fille, avec un manteau tissé d'or, pour l'ensevelir. Ainsi se réalisa la prophétie de la sainte relativement à la mort de l'archevêque Guillaume et au vêtement funéraire qu'elle devait recevoir. On l'inhuma dans la basilique de Saint-Servat, à côté du tombeau de son époux, le roi Henri, comme elle l'avait demandé ; ses funérailles furent célébrées en grande pompe.

« C'est ainsi qu'elle mourut, pleine de jours, illustre exemple de vertu pour ses descendants et pour

lO'l SAINTE MATHILDE.

toute la postérité. » Suit un développement sur ses qualités, sa vie pieuse, sa bonté, surtout; et l'auteur termine sa biographie par ces quelques lignes, empreintes de la foi la plus vive comme de l'admiration la plus sincère pour la reine :

« On ne doit point la croire morte, elle à qui, nous l'espérons, a été donnée la couronne de la justice; car, durant sa vie temporelle, elle désirait voir tous les hommes sauvés, et que nul ne pérît du troupeau du Christ. Elle se réjouissait du succès de chacun et s'affligeait de toutes les adversités; elle était bonne* et compatissante pour tous, mais non pour le vice, auquel est due, non la compassion, mais la rigueur. On célèbre dans l'Église les fêtes de beaucoup de saints dont elle a, nous l'espérons, égalé les mérites, et de la société desquels elle ne sera point séparée dans la béatitude éternelle. Elle était vraiment un temple digne d'être habité par Dieu même, châtié par les jeûnes, restauré par les prières, purifié par la chasteté. Mais que peut-on dire qui soit digne de sa gloire? C'est le Seigneur qui doit être loué en elle, et elle dans le Seigneur; car c'est Lui-même qui est sa propre louange, Lui que la bouche de Mathilde n'a jamais cessé de louer, et à Lui appartiennent l'honneur, la gloire, l'éclat et l'empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »

Malgré les vicissitudes des temps, malgré les guerres et les troubles du moyen âge et de la Réforme, le tombeau de la sainte a été respecté jusqu'à ce jour et l'on peut en indiquer exactement la place. Il se

trouve dans la crypte de l'église actuelle du château de Quedlinbourg. Cette crypte est Téglise ou plutôt la chapelle primitive que le roi Henri V fit bâtir lui-même dès 986, à la veille de sa mort. Une autre église, celle que Ton voit aujourd'hui, fut bâtie dans la suite, au-dessus et en avant de cette chapelle. Les ossements de sainte Mathilde sont renfermés dans un sarcophage en pierre, dont on peut voir la partie supérieure par une lucarne grillée, percée dans le mur; le couvercle du sarcophage est bombé, surmonté d'une croix, et porte l'inscription suivante, en lettres lapidaires, parfaitement lisible : « Le second jour avant les Ides de Mars est morte la reine Mathilde, qui repose ici également; puisse son âme obtenir le repos éternel. *»

La sépulture d'Henri P'' se trouve à côté, mais il ne reste plus rien de son sarcophage. On croit que ses ossements ont été réunis, au siècle dernier, dans le cercueil même de Mathilde, aux reliques de la sainte. Devant cette double sépulture se trouve un oratoire, qui n'a été découvert qu'en i869. Enfoncé pendant longtemps sous les décombres, il a été entièrement dégagé. Mais on ne trouve aucun ornement sur le tombeau de la sainte.*

I. Texte latin : « II IDVS MARTIAS OBIIT REGINA MAHTHELD QVE HIC ET REQVIESCIT CVIVS ANIMA ETERNAM OPTINEAT REQVIEM. Nous uaduisons ET par également, parce que nous supposons que Tinscription veut faire allusion ainsi à la sépulture d'Henri, à côté de laquelle Mathilde voulut avoir la sienne.

Page 1