‹ Saint MathildeChapitre 36 sur 43 · CULTE DE LA SAINTE,' SES FONDATIONS PIEUSES · texte numérisé non relu

CULTE DE LA SAINTE,' SES FONDATIONS PIEUSES

C'est principalement sur le titre de sainte donné k la reine Mathilde que les critiques et les historiens allemands contemporains ne sont pas d'accord avec nous ni avec les anciens biographes. Il y a là évidemment le levain protestant, qui les pousse, d'une façon générale, a ne reconnaître de saints d'aucune sorte, pas plus chez les premiers chrétiens, les martyrs et les confesseurs de la foi naissante, que parmi ceux qui, dans les âges suivants, ont imité leurs vertus et leur dévouement. Nous savons que Luther, Calvin et leurs adeptes ne permettent pas de dire saint Pierre, ni saint Paul, ni saint Jean, et que l'évangile selon saint Luc ou saint Mathieu s'appelle, dans leur langue, l'évangile selon Luc ou Mathieu. A plus forte raison répugneront-ils à dire saint Henri, saint Louis ou sainte Mathilde.

Et pourtant quoi de plus religieux et de plus rationnel en même temps que le culte des saints, tel que l'entend l'Église catholique ! C'est, en somme, chez les vrais chrétiens, une tradition de famille,

comme on en voit partout ailleurs, — même chez les libres penseurs, — mais d'un ordre plus noble, plus élevé.

Quelle est la maison, — j'entends de celles qui conservent encore le sentiment de Tordre, du respect et de la solidarité, — où Ton ne tienne à honneur de parler quelquefois des membres disparus, jeunes ou vieux, de célébrer leurs mérites et leurs vertus, de se les représenter comme étant encore au milieu des leurs ? J'ai connu des hommes fort sérieux et fiers de leur raison, qui ne rougissaient pas d'invoquer la mémoire de leur père ou de leur mère dans des circonstances difficiles, à l'occasion d'événements heureux ou malheureux: il y a encore. Dieu soit loué ! bien des personnes pour qui le souvenir de leurs ancêtres ou de leurs parents constitue un véritable culte, et donne lieu aux manifestations de la plus respectable piété.

Les chrétiens, les caiholiques surtout, grâce à leur unité, forment une grande famille, et ils ont plus de raisons que les autres d'honorer leurs devanciers; les saints sont leurs ancêtres; ils sont les modèles et la gloire delà famille. Je ne vois pas trop en quoi cela pourrait déplaire à Dieu ou offusquer le bon sens et ta raison. Nous avons bien assez de motifs de divisions et de rancunes entre nous, entre peuples comme entre particuliers ; n'est-il pas bon de nous unir, à de certains moments, dans le souvenir et l'amour de ceux que nous pouvons considérer comme les types les plus parfaits de la charité, de

raffection fraternelle et de tant de vertus qui nous manquent?

Reste la question proprement théologique, qu'il ne nous appartient pas de traiter ici. Bornons-nous à remarquer que la réversibilité des mérites et Tefficacité des prières adressées aux saints comme à des favoris de Dieu sont des dogmes issus tout naturellement de l'Evangile, et que nous n'y voyons absolument rien de contraire à l'essence même du christianisme. Dieu est l'auteur de la sainteté ; on lui rend hommajîe en honorant les saints, on le touche en invoquant leur patronage, on le désarme en se réclamant de leur foi et de leurs mérites.

Sainte Mathilde est du nombre de ces figures vraiment chrétiennes, qui rendent gloire à Dieu en Jésus- Christ, et dont l'exemple doit agir puissamment sur la postérité. Aussi les contemporains n'ont-ils pas hésité un instant à la proclamer sainte, et l'Eglise n'a-t-elle jamais cessé de la considérer comme telle.

On sait que le pape Jean XVI réserva, en 998, au Souverain Pontife le droit de canonisation, exercé jusque-là par les évêques et le peuple, et l'on ne doit ni s'indigner ni s'étonner que, depuis lors, le Saint-Siège ait cru devoir soumettre la déclaration de sainteté à un certain nombre de formalités, pour éviter les abus, les jugements précipités, plus à craindre de nos jours, évidemment, que dans les premiers temps du christianisme. Mais on admit alors, sans revision, tous les saints et toutes les saintes qui avaient été précédemment

proclamés par la voix unanime du peuple et des évêques, c'est-à-dire de TEglise primitive.

Or, pour Malhilde, aucun doute n'est possible : presque au lendemain de sa mort, tous ceux qiri l'avaient connue de près ou de loin étaient d'accord pour célébrer' sa sainteté. Un des plus anciens manuscrits où il est question d'elle (en dehors de ses biographies) rappelle « ses vertus chrétiennes portées au plus haut point, sa patience et son humilité extrêmes, ses prières continuelles, ces psaumes chantés habituellement avant Matines, ces œuvres de bienfaisance et de charité intarissable qui ont rempli sa vie, enfin cet esprit prophétique qui lui permit de prédire sa propre mort, avant d'aller retrouver le Christ dans sa gloire »; et la conclusion de l'auteur est que « cette femme fut véritablement une sainte*. »

Nous n'avons malheureusement que des présomptions, en l'absence de textes authentiques, sur le culte rendu à la sainte dans les siècles qui suivirent sa mort ; mais voici un fait qui semble bien prouver que ce culte était universellement admis. Un calendrier catholique publié à Rome en 1 58i , et que nous avons eu sous les yeux, donne en un seul tableau synoptique, sur une grande feuille divisée en 365 cases, réparties entre les douze mois de l'année, une image de saint pour chaque jour, avec la simple indication de son nom et les attributs qui lui convien-

I. y. la citation dans les Bollandistes, qui Tont empruntée à Herm. Greven (In Justario Usuardo),

neut. Au 1 4 mars se trouve « sainte Mathilde, reine de Germanie », représentée à genoux devant un autel, avec sa couronne royale sur la tête. II nous a semblé voir, en outre, près de cet autel, un objet qui ressemble à un catafalque, et ce serait là une précieuse indication relative au caractère particulier que la tradition aurait donné à la piété de Mathilde : la piété pour les][morts^ Ce témoignage, datant de la fin du XVI* siècle, nous parait très important.

Il nous a été impossible de nous procurer des renseignements exacts sur le culte de sainte Mathilde en Allemagne, sur les églises qui ont pu lui être dédiées, etc. Et cela se comprend de reste, si Ton songe aux ravages des guerres de religion, aux troubles et aux désordres qui ont pour ainsi dire anéanti la vie catholique dans beaucoup de contrées autrefois animées de son souffle. Mais la tradition a persisté à travers les âges, et le culte de la sainte semble aujourd'hui renaître dans la ville même où ses re-* liques sont enfermées au fond d'un temple luthérien. Une église catholique lui a été consacrée à Quedlinbourg en i858, et porte son nom. Un autel de sainte Mathilde se trouve dans cette église, et est surmonté d'une grande et belle statue de la reine.

Depuis i?8^4} i^ clergé du diocèse de Paderborn (dont Quedlinbourg fait partie) a dans son bréviaire

I. Ce n'est là qu'une hjpothèse, car les vignettes jont naturellement très petites et il est difficile d'en préciser tous les dëtaUs*

SAINTE lUTHILDE. 7

et dans Tordinaire de la messe une commémoration spéciale de sainte Mathilde, sans Leçon. Mais il y a environ dix ans déjà que le curé doyen d'Halbersladt a adressé à Tévêque une requête à l'effet d'obtenir que la fête de la sainte fût, dans tout le diocèse, élevée au rang de fête double; et, dans ce but, les promoteurs de cette requête ont envoyé les Leçons pour le second Nocturne et pour la messe. Leçons empruntées aux Bollandistes, et que l'évêque, tout disposé d'ailleurs en faveur de cette mesure, a Trouvées un peu longues : elles seront probablement abrégées et adoptées sous cette nouvelle forme. On donnera ainsi satisfaction à la piété très fervente des paroissiens de Quedlinbourg pour leur patronne, et, nous pouvons ajouter, à l'attente de tous les fidèles catholiques de l'Allemagne, comme, dans le reste du inonde, à tous ceux qui admirent et honorent avec raison les vertus de la pieuse reine *.

Il nous reste à dire quelques mots des fondations de la sainte, et c'est encore là un sujet sur lequel on se heurte au mauvais vouloir et aux mauvaises raisons des critiques. Une simple réflexion s'impose Il cette occasion.

Les couvents, tout autant que les saints, font, depuis Luther et Calvin, l'objet de la répulsion des protestants. Et c'est dans cet esprit, non moins que par contradition et hostilité de critiques, que les

I. Ces renseignements, comme ceux de la p. ci-dçssus et quelques autres plus loin, sont dus à l'obligeance de M. le curé de Quedlinbourg.

historiens allemands contemporains se croient obligés de faire la guerre à sainte Mathilde, prétendant, à la suite des émules de Voltaire, que la réputation de sainteté de la reine lui vient principalement de sa sollicitude pour les couvents. Les moines et les religieuses, dans leur reconnaissance, ne pouvaient faire moins que de canoniser leur bienfaitrice. Mais ces prodigalités à Tégard des couvents sont sans excuse pour nos modernes esprits forts, et ils se rangeraient volontiers du côté des fils de la reine, qui l'ont traitée, ou peu s'en faut, de folle, parce qu'elle dépensait sa fortune en œuvres pies. Les arguments ne leur manquent pas, mais ils ne sont pas nouveaux, et, sans remonter jusqu'à l'époque de la prétendue Réforme, il suffirait de les chercher dans certains auteurs du xviii^ siècle, comme ce Laroche, un allemand, aussi, avec ses Lettres sur le monachisme. L'argument principal est que ces donations aux couvents constituaient un encouragement à la paresse, à la mollesse et à l'avarice des gens d'Église. Pour ceux qui connaissent un peu l'histoire du moyen âge, — et qui sont de bonne foi, — un pareil argument est sans valeur aucune ; car nous savons pertinemment que les couvents et le clergé — sauf de très rares exceptions — ne se considéraient que comme des fidéicommissaires, et que les biens dont ils avaient le dépôt serraient presque uniquement à soulager les malheureux. Et les couvents et le clergé, en outre, se recrutant en majeure partie dans le« classes les plus humbles de la société, on com-

prend fort bien qu'ilieur fallait des subsides, et Ton ne peut que louer les grands et les princes qui leur donnaient un peu de leur superflu, surtout quand, comme avec Mathilde, les pauvres proprement dits n'y perdaient rien, puisque nous savons que la pieuse reine dépensait encore bien plus en aumônes, en cadeaux, en dons charitables de toute sorte, pour la multitude]des affamés et des miséreux, que pour les églises et les couvents.

Un seul luxe était permis aux couvents et au clergé : c'était celui des églises et des chapelles, — parfois aussi celui des sépultures, des tombeaux, que notre grand poète a si heureusement appelés : « cette racine des autels* ». Et Mathilde ne se faisait point faute d'encourager ce luxe par ses largesses, non seulement pour la construction des édifices sacrés, mais encore pour les frais du culte *. Si c'est là un grand crime, nous reconnaissons volontier qu'elle l'a commis.

Nous ne savons pas exactement le nombre ni le nom des couvents qu'elle a fondés. Voici ceux qui sont mentionnés par ses biographes ou par d'autres documents de l'époque.

A tout seigneur tout honneur. Le couvent le plus

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