LE BILAN D'UN DEMI-SIECLE D'EFFORTS 81 CHAPITRE X
Le Bilan d'un demi-siècle d'efforts
Après avoir, pendant cinquante années de labeur, élevé près d'un millier d'enfants, (exactement 454 garçons et 480 filles,) l'école Saint-Michel doit-elle prétendre à un incomparable succès ou bien se résigner à déclarer une lamentable faillite?
Comme toutes les oeuvres humaines, elle a eu des lacunes à combler et d'inévitables erreurs à corriger; elle doit avouer humblement que tous ses élèves n’ont pas répondu à son espoir, que quelques-uns même l'ont fait rougir par leur ingratitude et leur lâcheté. Cependant, malgré ces déchets, il lui reste encore assez de magnifiques diamants pour orner sa couronne d'or en ce jour de fête. Elle peut se flater, somme toute, d’un succès hors de pair dans l'oeuvre civilisatrice qui lui a été assignée. Vous tous qu’elle a choyés dès l’aube de votre vie, ne rougissez pas de votre ‘Alma Mater”; soyez-en fiers.
En 1894, quand elle ouvrait ses portes, les troupeaux de bisons avaient disparu depuis quinze ans. Cette disparition brusque et complète avait jeté le désarroi dans la vie des Indiens. Ce fut le prélude d’une série de calamités qui décimèrent la race robuste et saine des chasseurs de la Plaine: la famine, la maladie, le dénuement, fauchèrent à grands coups dans leurs rangs. La tuberculose, fille de la misère, faisait son apparition et se répandait dans les réserves avec une rapidité incroyable. La mortalité enfantine de son côté faisait d’incaiculables victimes. L’abus des boissons fortes intoxiquait des familles entières qui devenaient la proie facile des épidémies fréquentes. Par suite, il ne restait plus en 1896 que 260 Indiens dans les réserves de Beardy, d’Okeemasis et d'One-Arrow. Sur les autres réserves le dépeuplement ne se faisait pas à moindre allure. Même à l’école Saint-Michel où tant de soins étaient prodigués aux enfants, la mortalité atteignait des proportions alarmantes jusqu'au commencement de ce siècle.
Cependant, à la suite de la sortie en nombre dés premiers élèves, sains et vigoureux, bien armés contre le mal par des habitudes d'hygiène, de propreté et de sobriété, l’on commença à enrégistrer un accroissement de population, bien insignifiant d’abord, mais accélérant rapidement sa progression.
Aujourd’hui, après avoir été pendant cinquante ans sous l’égide de l’école Saint-Michel, la population des trois réserves environnantes a atteint le chiffre de 434 âmes et je ne doute pas
eæ SAINT-MICHEL DE DUCK-LAKE
que l'influence de cette école ait contribué sur les réserves plus éloignées à produire un effet équivalent, puissant démenti à tous ces prophètes de malheur qui proclamaient déjà la disparition prochaine et inévitable des anciennes races du pays.
Le gouvernement du Canada a tout lieu de se réjouir des résultats obtenus à l’école Saint-Michel par les pupilles qu'il lui avait confiés. Ils sont devenus de loyaux citoyens, respectueux de l'autorité et soumis aux lois et aux règlements qu’elle leur impose.
Bien que de droit, ils ne fussent pas atteints par la loi de conscription, ils ont su répondre à l’appel aux armes comme engagés volontaires. Durant la guerre de 1914, plusieurs d’entre eux s'étaient enrôlés et avaient guerroyé outre-mer. Mais dans la guerre actuelle, cinquante-trois des anciens élèves dont plus de la moitié sortaient de la réserve du Lac-Maskeg et un quart de Duck-Lake, sont entrés dans l’armée active comme engagés volontaires. Un d’eux a déjà versé son sang pour la patrie. Plusieurs de ceux qui pour une raison ou pour une autre n’ont pu être acceptés se sont inscrits dans le bataillon de réserve de Prince-Albert. Quelle autre école est capable de fournir un tel exemple de patriotisme?
Au point de vue religieux l'influence de l’école Saint-Michel fut énorme. Ses anciens élèves solidement instruits, imbus profondément de principes religieux et d’une solide piété et mariés chrétiennement au sortir de l’école, se répandirent dans toutes les directions et formèrent des noyaux solides dans chaque réserve et ainsi réussirent à résister à l’ambiance protestante ou païenne et même à exercer plus loin encore leur influence salutaire.
C’est ainsi que les groupements de Maskeg-Lake, Mistawasis et Sandy-Lake se maintintent et progressèrent malgré l'hostilité manifeste. Lorsqu’à la fin de janvier 1877, le P. André visita ces belles réserves pour la première fois, il les mit sous la protection de Notre-Dame du Sacré-Coeur “afin, disait-il d'attirer par cette douce Mère de notre Sauveur et le Coeur de notre Divin Jésus les grâces et les bénédictions de Dieu sur les Indiens qui sont en si grand nombre dans cette contrée et dont les uns sont profondément ensevelis dans les ténèbres du paganisme et les autres dans les pièges de l’hérésie.” Grâce à cette double dévotion au Sacré-Coeur et à Marie, si solidement ancrée dans leurs coeurs pendant leurs années de séjour à Duck-Lake, ils ont réussi à triompher du paganisme et à résister victorieusement à l’'ambiance protestante. Comme ce sont eux qui, les premiers, ont eut le courage de quitter leurs familles pour venir chercher une éducation chrétienne à l'école Saint-Michel, ce sont eux aussi qui ont reçu du Sacré-Coeur la plus riche des récompenses et le plus grand honneur, celui de fournir la première vocation reli-