‹ Saint-Michel de Duck-Lake: épreuves et progrès d'une école indienne durant un demi-siècle, 1894-1944Chapitre 4 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'oeuvre du P. Mélasippe Paquette

Quand en 1892, la construction de son école industrielle parut assurée, Mgr Pascal avait jeté les yeux sur le P. Moïse Blais, comme étant l’homme le plus capable de donner une sage et solide impulsion à cette oeuvre: “Il a, écrivait-il, une grande expérience des hommes et des choses du gouvernement.” Cependant, au moment de faire une nomination définitive, ce sujet n'était plus disponible; le 2 mars précédent, il s'était vu cbligé de le céder à Mgr Langevin en échange du P. Louis Lebret dont il avait un pressant besoin dans l'intérêt de sa cathédrale. Donc, le 28 mai 1894, lorsque, au conseil vicarial de Prince-Albert, présidé par le T.R.P. Soullier, supérieur général des Oblats, il fallut élire un principal pour l’école qui allait s'ouvrir à l’automne, le choix tomba sur le P. Mélasippe Paquette, directeur de la mission Ge N.-D. de Pontmain au Lac-Maskeg.

Après avoir initié son successeur et pris congé de chers Indiens, le nouveau principal se mit généreusement à l'oeuvre consacrant sa personne et son temps à sa nouvelle fondation. Il lui fallut d’abord surveiller et activer les travaux de construction qui ne progressaient pas à son gré. Ensuite, au mois de juillet, il partit en compagnie de Mgr Pascal pour faire l'achat du mobilier à Saint-Boniface. A son retour il s'arrêta à l’école industrielle de Qu’Appelle pour se familiariser auprès du P. Hugonard avec les devoirs de sa charge et l’organisation de sa maison. Enfin il se hâta de faire l'acquisition des chevaux et du bétail de ferme ainsi que des animaux de basse-cour. Bientôt sept oies, deux canards, une trentaine de dindons, une centaine de poules, sans oublier les lapins, étaient parqués dans la cour du presbytère, en attendant qu’il put leur donner asile près des nouveaux bâtiments. .

Toutes ces démarches ne Iui avaient pas fait oublier la chose principale, c’est-à-dire le recrutement de son personnel et de ses élèves. Son plus grand désappointement fut de ne pouvoir obtenir la coopération d'une communauté de religieuses. A défaut de celles-ci, il dut se contenter d’un personnel d’occasion: M. et Mme Alexandre Venne consentirent à venir faire la classe; celle-ci devait en outre exercer l'office de matrone. Monsieur Marcellin fut chargé des travaux et sa femme de la cuisine.

Pour le recrutement des écoliers, il ne comptait pas sur les

habitués des petites écoles d’Okimasis et d’One-Arrow, fermées l’année précédente, car la plupart avaient été envoyés par l'agent dans les écoles industrielles. Il espérait du moins que ses anciens élèves de Maskeg répondraient généreusement à son appel sans la moindre opposition de la part de leurs parents. Cet espoir ne fut pas déçu.

Le 10 août 1894, date mémorable, il arrivait à Duck Lake avec sa première recrue, 7 garçons et 10 filles provenant presque exclusivement des réserves de Maskeg, Mistawasis et Sandy- Lake. Au début, le gouvernement autorisa l'admission de quatorze enfants, puis vingt et, peu après trente à la demande de l'agent. Mais le bon coeur du missionnaire n'osait refuser aucun de ceux qui se présentaient. Aussi en avait-il toujours en surnombre pour qui il ne recevait rien.

L'école n'étant pas terminée, ils durent vivre sous la tente et coucher sur la dure. Durant l'été cela ne leur coûtait guère, n'ayant jamais trouvé mieux chez eux; mais, quand le temps devint maussade et froid, les poumons faibles et les gorges sensibles commencèrent à s’en ressentir. Il fallut alors chercher refuge dans le soubassement de l’église paroissiale.

Un grand problème se posait à la sollicitude du principal. Comment réussir, avec les vingt sous par jour alloués pour chacun des admis, à chauffer, nourrir et vêtir cette population enfantine, insouciante, négligente, frileuse et toujours affamée, tout en ménageant assez pour payer les gages de ceux qui en avaient soin? Il ne trouva d’autre solution que de faire appel à ses amis de New-York par l'entremise de Miss Mary Hughson, sa bienfaitrice. ‘Mes amis, lecteurs du Catholic News, apprendront avec joie que j'ai ouvert mon école industrielle. Hélas! je n’ai que 30 enfants alors que j'en voudrais 200, si mes moyens me le permettaient. Je prie donc les gens charitables qui lisent ces lignes de m'aider. .. J’ai besoin de vêtements pour ces enfants. Je n’en ai jamais eu un si grand besoin que maintenant. J'ai placé mon école sous la protection de saint Michel et je sais qu’il combattra avec moi pour sauver l’âme de ces enfants ”

Depuis bien des années déjà, cette dévouée jeune fille consacrait ses loisirs et tous ses talents aux oeuvres du P. Paquette. Grâce à sa généreuse initiative les lecteurs du Catholic News, d’un bout à l’autre des Etats-Unis, étaient mis au courant de ses besoins les plus urgents. Hardes et défroques, linges, images, objets de piété et bibelots divers venaient s’entasser dans les greniers de la maison de la 88e rue. Miss Mary aidée de sa soeur Jane et de sa digne mère passait de longues heures à l’emballage et à l'expédition des colis. D'autre part, cette charitable banquière des miséreux recueillait et administrait avec une scrupuleuse attention les fonds de charité destinés au missionnaire.

Entre temps, elle lançait par la voix du journal d’autres vibrants appels pour susciter de nouvelles générosités et pour ranimer le zèle de ses collaboratrices.

A Duck-Lake, en attendant le résultat de ses premières démarches en faveur de l’école St Michel, on vivait d’expédients.

Cette vie au grand air dut se continuer près de trois mois au grand détriment de la discipline, des études et de la santé. Quand on fut à même d'entrer dans l'établissement terminé, un nouveau problème se posa. Comment, dans un local construit dans un local construit pour vingt personnes, allait-on pouvoir loger tout le personnel et les trente pensionnaires, sans parler

LE R.P. MELASIPPE PAQUETTE, O.M.I.

Premier principal de l’Ecole Saint-Michel

d’une vingtaine d’autres enfants déjà en perspective? La solution était urgente, car on ne pouvait indéfiniment refuser les enfants qui s'offraient, sans mécontenter les parents. Ce fut la raison qui détermina l'évêque de Prince-Albert à écrire au ministre de l'Intérieur, le 24 septembre 1894, pour demander des subsides en vue de l’agrandissement de l’école. “Pourquoi, disaitil, n’établirions-nous pas immédiatement une école industrielle, comme on l’a fait dans les autres diocèses? Si ce titre vous déplait, Au moins consentez à l'agrandissement de l'établissement actuel de manière que, l’été prochain, nous puissions doubler et même tripler le nombre de nos enfants.”

Le 26 juillet suivant, le P. Paquette pouvait annoncer à Miss Mary Hughson le succès de ses démarches. “Je viens, disait-il, d'obtenir du gouvernement dix neuf cents piastres pour faire une allonge à mon école. Il me payera en outre soixante-douze piastres par an pour chaque enfant indien que je recevrai jusqu’au nombre de soixante. J'en ai déjà trente-deux; je puis donc en recevoir vingt-huit encore; tout va bien. Saint Michel fait son devoir et combat pour nous et pour la gloire de Dieu.” Grâce à cette contribution du gouvernement, le P. Paquette put construire une addition de 50 pieds par trente, parallèle à l’ancienne maison au bout de l'aile de la cuisine.

Dans l’espace d’une année, l’écoe indienne de Duck-Lake avait déjà fait des progrès considérables. Au commencement de l’été 1895, répondant aux instantes prières du bon P. Paquette, quatre religieuses Fidèles Compagnes de Jésus étaient arrivées pour l’aider. L’une prit charge de la cuisine et de la boulangerie, deux autres donnèrent tout leur soin au ménage, au racommodage et au lavage; quant à la supérieure, Mère Gertrude Bund, qui fut la première matrone, elle se chargeait de la direction générale et de l'instruction des filles. Le P. Paquette avait aussi réussi à se procurer un excellent maitre d'école pour les garçons, dans la personne de M. Jones, qui avait acquis l’expérience des écoles indiennes dans la mission du P. Legal, à Stand-Off.

Lorsque le 2 novembre 1895, l'inspecteur en chef des Réserves et des Agences vint visiter l’école, il fut émerveillé du progrès de l'établissement: ‘Au mois de Mai 1894, écrit-il, je fus chargé de déterminer l’emplacement des bâtisses sur les cent arpents cédés par monseigneur. Ce n’était encore qu’une prairie nue. Quels remarquables changements se sont opérés dans l’espace de dix-huit mois! Partout les bâtiments ont surgi comme par enchantement. La résidence primitive et l'addition qui vient d’être terminée forment un tout compact capable de loger soixantequinze enfants et tout le personnel, chauffé par une bonne fournaise. Le sous-sol contient en outre un réduit pour le combustible et des compartiments pour la réserve de légumes. D'autres

maisons ont été construites: une laiterie modèle propre et bien aérée, une buanderie, une menuiserie ayant au-dessus un atelier de cordonnerie, un bûcher pour la réserve de boïs de corde. I y a aussi une grande et belle étable pour les chevaux et les bêtes à cornes, pourvue d’un puits et d’une pompe et surmontée d’un grenier à fourrage. Attenant à cette étable, il y avait plusieurs appentis servant de porcherie, de poulailler, de remise pour les voitures et pour l'outillage de ferme, au-dessus desquels se trouvaient les réserves de grain, de farine et de provisions. Toutes faitement alignées, soigneusement tenues et uniformément peintes faitement alignées, soigneusement tenues et uiformément peintes de couleur rouge sombre. Le tout était complètement entouré d'une haute clôture de planches.

Cet établissement, bien qu’à son début, avait déjà attiré l'attention d'illustres visiteurs, tels que Lord Aberdeen, gouverneur général du Canada accompagné de Lady Ishbel Aberdeen, ainsi que du premier ministre, Sir MacKenzie Bowell, du ministre de l'Intérieur Daly et du surintendant général Hayther Reed, qui avaient tous promis de l’assister de leur haut patronage. Monseigneur Pascal jugea donc le temps propice pour réclamer une cinquième fois le titre et les avantages d’une école industrielle comme il lui avaîft été promis tout d’abord. Cette fois il se heurta à un refus motivé. “Il y a déjà, lui expliquait-on, un certain nombre d'écoles industrielles dans le Manitoba et les Territoires du Nord-Ouest. .. Un grand nombre d'élèves ont appris dans ces écoles des métiers d’imprimeur, tailleur, boulanger, ferbiantier, cordonnier, ou autres, qui ne leur serviront guère s'ils doivent retourner chez eux. L’embauchage pour ces sortes de métiers ne se fait que dans les grands centres. Il est donc à craindre de voir le nombre de ces élèves techniciens Sortant annuellement excéder bientôt la demande pour ces catégories de travaux spécialisés. Voilà pourquoi il ne nous paraît pas sage d'augmenter le nombre de nos écoles industrielles.” En apprenant cette nouvelle l'évêque fut déconcerté, mais non découragé: “11 faut nous résigner, s’écrie-t-il, à ne pas avoir l’école industrielle cette année. C'est triste; mais il faut qu'elle vienne, sinon nous allons remuer ciel et terre.” Cependant il allait bien vite se rendre à l’évidence que la décision du gouvernement était irrévocable, et qu'il était inutile d'insister.

Le P. Paquette continuait ses améliorations. Il y avait pourtant une chose qu’il n'avait pu réaliser et dont il sentait le besoin de plus en plus pressant depuis l’arrivée des religieuses: il n'avait pas de chapelle. “Bien Ges privations constituent notre part de la vie missionnaire, écrit la Mère Catherine Kent à Miss Hughson, mais la plus grande est de n'avoir pas d'église où nous puissions célébrer solennellement les cérémonies religieuses. Nous avons,

il est vrai, la grande faveur de la messe et de la communion quotidiennes, mais dans un local si étroit que nous sommes littéralement entassées aux pieds du prêtre. En guise d’autel, nous avons un bureau peint en brun et sans aucune ornementation. J'essaie de remuer ciel et terre pour l'érection d’une église, Priez pour que mes voeux se réalisent.” De son côté le P. Paquette lui écrivait le 15 octobre 1895: “Voulez-vous annoncer dans le Catholic News mon intention de bâtir une chapelle pour les enfants de l’école et pour les indiens des réserves voisines. J'ai mal au coeur en voyant qu'il n’y a pas dans ma maison une place convenable pour mon Seigneur et mon Dieu.”

11 lui fallut encore trois ans avant de pouvoir mettre son projet en exécution. En 1898, le P. Duhaut, administrateur du diocèse, céda aux instances pressantes du P. Paquette et l’autorisa à commencer les travaux de l’église. Malgré quelques retouches, nous pouvons encore l’admirer de nos jours.

Au commencement de ce siècle, l’école St-Michel, bien que bâtie par intervalles pendant une période de six ans, ne manquait ni de cohésion ni d'harmonie. Cependant le logement était bien insuffisant vu le nombre toujours croissant des élèves. Deux additions furent faites à la partie centrale pour y remédier tant soit peu. Les dépendances étaient nombreuses, bien alignées, bien entretenues et répondaient à tous les besoins du moment. De chaque côté de l'établissement principal se trouvaient les cours de récréation et devant la façade s’étendait un immense jardin d’agrément et un potager dont l’apparence était rehaussé par des rangées d’érables et des touffes de lilas. Le tout, y compris les jardins, était éclairé par 250 becs de gaz acétylène reliés ensemble par plus d’un mille de tuyaux.

La ferme était riche en chevaux, boeufs, vaches laitières de bonne race, moutons et pourceaux. La basse-cour était peuplée de volatiles de toutes sortes, poules, dindons, oies sauvages, pintades et paons. Deux puits artésiens fournissaient à tout l’établissement une eau claire et limpide.

Le nombre des élèves atteignait la centaine. Des instruments de musique venus de Paris égaillaient leurs ébats et rehaussaient l'éclat de leurs fêtes.

Cette petite merveille au milieu d’un pays à peine colonisé ne manquait pas d'attirer un grand nombre de visiteurs. Le gouverneur général du Canada, Lord Minto, exprima le désir de visiter l'établissement et envoya un messager au P. Paquette à cet effet. Une telle requête n’admettait pas de refus. Il arriva donc le 21 octobre 1900 à 2 heures, accompagné de son petit état-major et escorté de 24 cavaliers de la gendarmerie à cheval.

Le P. Paquette rendit la réception aussi imposante que lui permettait une si courte préparation et les petits musiciens furent heureux d’exhiber leur habileté acquise d’une façon si remarauable en si peu de temps. Le gouverneur se déclara émerveillé de tout ce qu’il avait sous les yeux et s’étonnait &@e voir des fruits et des fleurs atteindre un tel degré de perfection sous un climat si inclément. !

Le P. Paquette avait atteint l'apogée de sa gloire; il devait bientôt boire au calice amer de l’adversité. L’érection de la nouvélle église qui lui avait coûté plus de huit mille piastres, de nombreuses constructions entreprises d'urgence sans autorisation et dont le gouvernement refusait de solder la note, l’entretien d’un personnel trop nombreux et d'utilité discutable, l’adoption d’un certain nombre d’enfants métis pour lesquels il ne recevait pas un sou et qu’il lui fallait pourtant habiller et nourrir, tout cela avait fait dans la bourse du bon P. Paquette une large brêche que les offrandes de ses fidèles amis ne réussissaient pas à boucher. En effet, à cette époque critique de sa vie, le Catholic News qui, depuis 1888, avait fait connaître partout ses besoins,

Page 1