MALADIE ET MORT DU PERE PAQUETTL
cevoir de réponses à ses lettres. “Ma chère demoiselle, le R.P. Paquette a bien reçu vos trois lettres. Il vous en remercie cordialement. Il aurait été heureux de vous écrire de sa propre main, mais l’état de prostration dont il se trouvait atteint depuis quelques semaines et surtout la maladie sérieuse qui l’a suivi et qui le retient cloué sur le lit depuis sept jours déjà ne lui permettant pas de le faire lui-même, 11 se voit dans la nécessité de se servir d’un secrétaire. Dès le début de sa maladie, notre cher patient s’est trouvé attaqué violemment à la fois de vomissements et de diarrhée. Cet état a duré plusieurs jours et n'a commencé à ce calmer que grâce aux soins attentifs du Dr Bourgeault qui, depuis son arrivée ici, ne cesse jour et nuit de mettre à son service toutes les ressources de son art. En ce moment le cher Père va un peu mieux, mais il est d’une faiblesse extrême et ne peut prendre rien de solide en fait de nourriture. Nous avons tout espoir que le rétablissement de la santé de notre affectionné malade se fera rapidement maintenant, s’il ne su:vient pas d’autre complication.”
Le Frère Lacroix envoyé de Prince-Albert pour prendre soin cu malade, arriva le 13 mars au soir à la mission de N.-D. de Fontmain, en compagnie du P. Pineau. Celui-ci accompagné du P. Gasté arrivèrent à Duck-Lake le 15 mars, malgré une effroyable tempête de neige. Le P. Pineau fit une nouvelle visite au malade le 28 du même mois, et le trouvant convalescent, il consentit à ramener le Frère Lacroix à Duck-Lake.
Le bon Père Paquette se rétablit peu à peu et semblait satisfait au milieu de ses pauvres Indiens. Mais il savait cacher à ses fréquents visiteurs le dénuement extrême dans lequel il se trouvait. Un incident le révéla un jour.
Depuis longtemps, il invitait avec instance les religieuses de Duck-Lake à lui faire visite. Deux d’entre elles vinrent à Maskeg sous la direction du P. Charlebois. La joie du bon Père fut bien grande et il leur fit servir un 1epas frugal à leur arrivée. Mais bien vite les visiteuses s’aperçurent de la gêne de leur hôte qui pe pouvait les recevoir aussi princièrement qu'il l'aurait désiré En furetant dans la cuisine, elles trouvèrent le garde-manger complètement vide; alors elles comprirent l'embarras du P. Paquette et avertirent charitablement le P. Charlebois de hâter son retour, afin d’épargner au bon missionnaire une cruelle déception. Dieu sait combien de fois il se trouva dans une pareille détresse. .
Un tel régime de privations continuelles était de nature à compromettre encore davantage sa santé chancelante. Mgr Pascal l’autorisa donc à aller rétablir ses forces dans sa famille. Il arriva à Duck-Lake le 5 novembre, conduit par le P. Pineau. Il dut se mettre au lit en arrivant et ne se leva et ne commença à
manger que trois jours plus tard. Le 10 au matin, il partit pour Montréal, où son frère Wenceslas l’attendait.
Après avoir passé quelques semaines à Montréal et revu les lieux de son enfance, il partit voir sa soeur Célanire à Central- Falls dans l’état du Rhode-Island. La fatigue du voyage faillit le tuer. Il se remit un peu avec des soins et du repos. Mais la gravité du mal ne laissait plus d’illusion à son entourage. ‘Je dois vous dire, écrivait-il le 28 décembre à Miss Mary Hughson, que j'ai failli mourir, il y a deux semaines, mais je suis bien mieux depuis quatre jours. Je suis tellement bien que j'ai pu monter un escalier pour voir une femme très malade et je l’ai descendu sans me fatiguer du tout. Si je prends du mieux comme cela, je pense que je pourrai aller vous voir dans deux semaines.” Illusion de malade! Les forces au lieu de revenir déclinaient lentement. Trois mois plus tard, il n'avait pas encore accompli le voyage projeté. “Je suis très peiné, lui écrivait-il le 11 avril 1905, de vous dire que mon docteur ne veut pas me laisser partir pour New-York; il dit que je suis trop faible. Je ne pourrai y aller avant le mois de mai. Je ne suis pas bien du tout: je tousse toujours.”
Miss Mary Hughson qui n'avait jamais rencontré ce missionnaire pour qui elle se dévouait depuis près de dix ans, comprit le grand désir qu'il avait de la voir. Elle partit donc pour Central- Falls en compagnie de sa soeur Jane. Que de larmes coulèrent à cette première rencontre; larmes de joie et de reconnaissance de la part du malade, larmes de pitié de La part des visiteuses! En effet le pauvre malade, bien qu’il n’était que dans la cinquantaine leur apparaissait comme un vieillard de quatre-vingts ans. pâle, amaigri, vouté et tout ridé. Il souffrait beaucoup, mais espérait encore la guérison et gardait l'espoir de S’en retourner bientôt pour travailler à l’évangélisation de ses chers Indiens. Le mal pourtant achevait de ruiner sa constitution autrefois si robuste.
Trois semaines à peine après cette visite, elles apprenaient nouvelle de sa mort édifiante. Muni des sacrements de la sainte église, il s'était éteint le 8 mai 1905, fête de l’apparition du glorieux archange à qui il avait autrefois confié le soin de bataïller pour lui.
On raconte que le jour de ses funérailles à Central-Falls, il pleuvait à plein ciel, mais au moment de l'élévation, un rayon de soleil vint caresser son visage et entourer sa tête comme d’une auréole. Puis les cataractes du ciel recommencèrent à inonder la terre.
Le P. Campeau, supérieur de Lowell, vint chercher ses restes raortels pour les inhumer au milieu de ses frères en religion dans le cimetière du noviciat de Tewksbury.
LE P. OVIDE CHARLEBOIS Principal entre ses deux frères
L'oeuvre du Père Ovide Charlebois
Après un rapide coup d'oeil d’admiration sur le magnifique établissement que lui léguait le P. Paquette, le P. Charlebois scruta l’horizon cherchant à découvrir dans le lointain le reste du troupeau commis à sa garde. Il n’y aurait aperçu que désolation et misère: le paganisme y règnait en malître. Les missionnaires qui l’avaient précédé sur ce champ d’apostolat n'avaient pas connu les joies enivrantes des conversions en masse dont avaient été témoins certains de ses confrères du Keewatin. Ici, il leur avait fallu enlever le terrain pied par pied à l’infidélité, conquérir âme après âme et souvent réparer d’inévitables reculs au prix des pius héroïques sacrifices. Ils n'avaient qu’ébrêché le bloc massif du paganisme sans avoir réussi à en saper la base,
Dans le lointain, le nouveau missionnaire aurait pu apercevoir au sommet d’une éminence la longue perche de l’oiseau-tonnerre préposé à la garde du cimetière des païens. Tout autour, les tombes étaient disséminées sans ordre et sans distinction. Sur quelques-unes on voyait des crânes de buffalos, dernière offrande aux mânes de quelque illustre chasseur; sur toutes des boîtes remplies de tabac, car qu’aurait fait un Indien dans le “Happy Hunting Ground” s’il n’avait eu sa pipe bien bourrée.
À sa mort après vingt ans d'efforts, le bon P. Fourmond comptait à peine soixante dix baptisés dans les réserves indiennes de Duck-Lake et de Batoche. Il n’avait pourtant épargné ni son temps ni sa peine. Il avait réussi à établir une petite école sur chaque réserve; il s’y rendait souvent, y célébrait régulièrement la sainte messe, préchait, catéchisait, visitait les malades, assistait les mourants sans se rebuter devant l’insuccès. ‘Mais, avouaitil tristement, les païens sont de plus en plus obstinés. Si chaque fois pourtant je n'ai pas le bonheur de faire de nouvelles conversions, j’ai du moins la consolation de conserver les vieilles conquêtes, d'en préparer d’autres et de faire ainsi petit à petit l'oeuvre du bon Dieu. Du reste je ne dois pas oublier que cette oeuvre est une oeuvre de prière et de patience ainsi qu’une oeuvre de miséricorde et de charité.”
Quatre ans plus tard, la population des deux réserves était à 260 personnes et sur ce nombre il n’y avait encore que 87 catholiques, y compris les enfants. Chaque dimanche après la messe de communauté, le Père Paquette s’en allait célébrer une autre messe sur l’une des réserves. Malheureusement la construction, l’organisation et la direction de son établissement ne lui permettait de donner qu’un temps bien restreint à ses néophytes. Aussi
à l’arrivée du P. Ovide Charlebois la situation religieuse ne s'était pas beaucoup améliorée. Celui-ci le constata dès sa première visite à la réserve d’One-Arrow. Il en revint tout déconcerté. “Il n’y a, écrit-il, que vingt adultes catholiques, mais pas un seul de bon. Les plus instruits connaissent à peine Notre Père et Je Vous Salue Marie. Les infidèles s’abstiennent de venir à la messe. I1 y en a même qui refusent de laisser baptiser leurs enfants.” Aussi le missionnaire prit-il la ferme résolution de multiplier ses visites et ses instructions à cette population ignorante.
A l’école St-Michel, il constata aussi que l'instruction religieuse des enfants laissait fort à désirer et, comme conséquence, plusieurs élèves de quinze ou seize ans n’avaient pas encore reçu leur première communion. Pour remédier à cette situation déplorable, il demanda à la Soeur St-Basile d’avoir la charité de prendre en main l'instruction religieuse des grands garçons, ce qu'elle accepta de grand coeur. Il se réserva à lui-même le soin de catéchiser chaque jour les plus jeunes dans leur langue maternelle et de donner, une ou deux fois par semaine, un cours de religion en cris aux plus âgés.
I s’appliqua en outre à instiller la piété dans le coeur des enfants en établissant l'oeuvre de l’Apostolat de la Prière et de la communion réparatrice du premier vendredi du mois. Il organisa la Congrégation des Enfants de Marie et plusieurs autres confréries. Il encouragea les pieux pèlerinages à la grotte de Notre-Dame de Lourdes à Saint-Laurent.
La dévotion était aussi entretenue par l'éclat des cérémonies du culte qu’il aimait à étaler sous les yeux des enfants et de leurs parents dans leur magnifique église, où Mgr Pascal aimait à officier. Le 21 décembre 1904, les enfants purent même assister pour la première fois à une ordination sacerdotale: Mgr A. Largevin, archevêque de St-Boniface, ordonna à la prêtrise le Père Arthur Lajeunesse dans l'église St-Michel avec le concours d’un nombreux clergé. Le nouveau prêtre chanta sa première grand’messe la nuit de Noël.
Tout en s’occupant des intérêts spirituels de ses jeunes protégés, le P. Charlebois ne perdait pas de vue ses affaires temporelles. On comprend l’effarement d’un missionnaire habitué depuis longtemps à la plus stricte épargne, lorsqu'il se trouva en présence d’une situation financière aussi compromise que celle de l’école St-Michel. Il ne se laissa pas pourtant aller au découragement. Le 10 février 1904, le commissaire Laird, tout en le félicitant de la bonne tenue de son institution, lui faisait quelques charitables remarques au sujet du déficit de l’année précédente: “Vu l'embarras de vos finances et peut-être la diminution des offrandes bénévoles dont jouissait votre prédécesseur, je présume qu'il vous sera très difficile de joindre les deux bouts. C’est pourquoi je vous fais remarquer que votre personnel est bien trop nombreux et que certains de vos employés sont trop largement
payés. Il m'est également difficile de croire que vous ayez besoin en même temps d’un fermier et d’un jardinier, surtout en hiver; en tout cas, je dois vous dire que votre fermier reçoit un salaire trop élevé. Du reste tout ceci n’est qu’une suggestion, car, bien entendu, ie bureau n’a aucune raison de se méler de vos affaires quand aucune réclamation ne lui a été présentée en vue de combler un déficit.”
Le principal n'avait pas besoin, du reste, d’être convié à cette vole d'économie; il l’avait toujours suivie. Il supprima toute dépense inutile, réduisit son personnel ou le remplaça en partie par des Oblats qui ne recevaient pas de salaire. Il prit lui-même sa part du travail manuel, cultivant le jardin pendant l'été et entretenant les feux pendant l'hiver.
À force de démarches, il réussit à se faire rembourser par Ottawa la somme dépensée par son prédécesseur pour l’installation de la lumière acétylène.
En 1905, il réussit à attirer près de lui le bon Père Auguste Lecorre, qui, grâce à ses relations épistolaires put intéresser de nombreux bienfaiteurs à son oeuvre. Il lui permit de se rendre aux Etats-Unis où il recueillit d'abondantes aumônes. Ainsi, peu à peu, l'équilibre financier se rétablit.
En 1907, grâce aux subsides du gouvernement, il réussit à faire construire une allonge de 45 pieds à la maison principale; ainsi il put donner aux garçons un dortoir de 85 pieds de long et une salle de récréation d'environ soixante pieds. Ce travail commencé le 30 septembre par le Frère Welsh fut terminé avant la fin de l’hiver. L'année suivante une nouvelle subvention lui permit d'installer un système de chauffage et de ventilation plus perfectionné.
Le P. Charlebois était fort préoccupé de l’avenir de ses pensionnaires qui sortaient de plus en plus nombreux à la fin de leur stage. Il rêvait de soustraire ces jeunes gens bien formés et sincèrement chrétiens à l'influence néfaste des réserves où régnaient l’indolence, le scandale et les moeurs païennes: il fallait pour cela les grouper à part. Dans ce but, le 27 février 1909, il demanda au bureau de lui céder la réserve de Stony-Knoll, située sur les bords de la Saskatchewan à une quinzaine de milles du Fort Carlton. Cette réserve d’une superficie de trente milles carrés avait été arpentée en 1887 pour les Assiniboines de la bande du chef Young-Chippewayan, mais elle n'avait jamais eu d'occupants. Une colonie établie à cet endroit aurait eu le double avantage d’être assez rapprochée de St-Michei pour être efficacement surveillée et d’être assez éloignée des réserves pour ne pas souffrir de leur influence nocive.
Le 4 mars, le secrétaire du bureau lui répondit en le félicitant de son heureuse initiative. ‘J'ai toujours été surpris du fait que l'Eglise et l'Etat, après avoir arraché les enfants des
réserves, les avoir instruits et éduqués, n'avaient rien entrepris pour les bien établir plus tard et pour leur donner le moyen de gagner honorablement leur vie. Cette erreur commise dans le passé saute actuellement aux yeux de tous ceux qui s'intéressent à cette oeuvre. J'ai le plaisir de vous annoncer que l’on fait des démarches pour y remédier. J'espère, avant longtemps, voir établir dans vos parages une colonie semblable à celle de File- Hills. Vous me parlez d’une réserve vacante entre Petaquakey et Duck-Lake; mais je crains qu’elle ne soit plus disponible, ayant été rendue au ministère de l'Intérieur en 1897. IL y a cependant à Mistawasis de vastes terrains divisés en petites fermes convenant parfaitement à ce projet.” L’éloignement de Duck- Lake et le voisinage des Indiens protestants rendaient cependant ce nouveau projet beaucoup moins acceptable au P. Charlebois.
Voulant toutefois entretenir un lien d'intimité et de bonne camaraderie entre les anciens élèves des écoles catholiques, il fonda à cette époque l'association St-Joseph dans le but de les unir tous en vue de s’entr'aider. Les fonds nécessaires pour cette oeuvre devaient provenir de contributions volontaires et de quétes. Trois conditions étaient exigées des candidats avant leur admission: ils devaient être catholiques, pratiquants et sobres. Le conseil d'administration de l'oeuvre devait être établi à l’école St-Michel.
Le 7 septembre 1909, le P. Charlebois exposait au gouvernement un autre de ses projets. “Un principal, écrivait-il, est-il autorisé à permettre à ses élèves, garçons ou filles, de s'engager au service de quelques bonnes familles avant d’être libérés? Si vous approuvez cette manière d'agir, je pense que nos grands garçons et nos grandes filles en retireront un grand profit: ils apprendront la manière de tenir une maison d’une fa- Çon plus pratique qu’à l’école où tout se fait sur une grande échelle. De plus la transition entre la vie règlée de l’école et la vie libre de la réserve se fera graduellement et assurera de meilleurs résultats.”
Le 8 novembre le secrétaire répondit “que, sous les soins et la direction du principal, il avait confiance que cette tentative réussirait et, s’il en était ainsi, il ferait des démarches pour établir ce système en d’autres localités.” Le système fut donc mis immédiatement à l'épreuve: deux grandes filles furent placées comme domestiques dans les meilleures familles de Duck-Lake.
Pour les garçons il rêvait mieux encore. Sachant par expérience que les anciens élèves, une fois sortis de l’école, ne songeaient qu’à jouir de leur liberté dans l’insouciance sans penser pendant quatre ou cinq ans à se préparer un logis, il proposa, le 6 mai 1910, je plan suivant. “Je désirerais que mes garçons pussent se préparer une place avant de sortir de l’école. Au lieu de les engager chez d’autres comme les jeunes filles, je préférerais les voir travailler pour eux-mêmes dans leurs réserves respecti-
ec SAINT-MICHEL DE DÜCK-LAKE
ves où je leur choisirais un bon terrain que je leur ferais exploiter. Je voudrais aussi qu’ils se bâtissent une habitation et qu'ils pussent préparer toutes choses afin de la rendre habitable Ainsi ils seront plus vite prêts a se marier à une de ces jeunes Indiennes qui, engagées comme servantes à l'extérieur, attendent impatiemment l'heure de se mettre en ménage.”
Tous ces projets étaient en quelque sorte le testament d’un bon père à ses chers enfants qu'avant peu il prévoyait devoir quitter pour toujours.
Le 1 septembre 1906, le vicariat religieux de la Saskatchewan fut annexé à celui de l’Alberta sous l’unique direction du R. P. Henri Grandin. Le P. Ovide Cha:lebois devint un des conseillers de ce dernier. Ses dix-huit années d'expérience dans le Cumberand en firent l'interprète et l'avocat tout désigné des missionraires du nord. Le P. Grandin trouva toujours en lui le guide sage et avisé en qui il pouvait mettre toute sa confiance.
Ces missionnatres éloignés du centre de l'administration et isolés par suite des difficultés de communication, demandaient. instamment qu'on les réunit sous la houlette d’un vicaire apostolique qui pût s’occuper exclusivement de leurs intérêts spirituels et matériels. Le P. Grandin s’apitoyait sur leur sort, impuissant qu’il était de les aider efficacement sans compromettre les autres ceuvres qui lui étaient confiées.
Pourtant le temps pressait. Le Keewatin s’ouvrait au progrès. En 1907 une voie ferrée s’y construisait pour aboutir à la Baie d'Hudson. Le 20 novembre, le P. Charlebois fut envoyé pour visiter la nouvelle localité d’Etiamami aujourd’hui Hudson Bay Junction, d’où la nouvelle ligne bifurquait vers Le Pas. A son retour, il insista pour qu’on y construisit une mission et un hô6pital en faveur des milliers d'ouvriers, bûcherons et terrassiers qui s’y trouvaient. Il lui semblait que cette nouvelle mission était destinée à devenir plus tard le pied-à-terre et le poste de ravitaillement des missionnaires du futur vicariat apostolique dont on parlait tant.
A peine revenu, il entreprenait un second voyage, le 7 janvier 1908, se rendant cette fois jusqu’Au Pas qu'on assignait déjà comme le chef-lieu du futur vicariat. Il était chargé de vendre le terrain de l’ancienne mission et de se procurer dix lots sur emplacement de la future ville afin d'y établir une église et une résidence. Il s’adressa pour celà à l'agent des indiens qui en avaient la propriété. Quelques jours plus tard celui-ci répondit: “Le chef et ses conseillers se sont réunis pour considérer votre proposition. Ils sont d'avis que, puisque ce terrain a passé virtuellement de leurs mains cn celles du gouvernement, ils laissaient à celui-ci le soin de prendre une décision.” Mgr Pascal règla l'affaire à son passage à Ottawa.
Pendant ce temps, le P. Grandin, s'appuyant sur les données que lui avaient communiquées le P. Charlebois et ses confrères du nord, faisait à son supérieur général un rapport t ès documenté en vue de prouver la nécessité d'établir un nouveau vicariat en Keewatin. De plus, sachant que l'affaire n’avancerait qu’à condition d'être réclamée par les évêques, il vint en entretenir l'archevêque de Saint-Boniface en compagnie du Provincial cu Manitoba le 14 janvier 1908. Ce prélat promit de faire tout sun possible pour obtenir du Saint-Siège la création de cette nouvelle circonscription ecclésiastique dont tout le monde reconnaissait la nécessité.
Le 13 mai, le P. Charlebois fut appelé d'urgence à Saint- Boniface. Il partit sans en connaître le but; mais il n’est pas douteux que cette visite impromptue avait rapport à l'affaire. Les évêques commençaient à envoyer leurs suppliques à Rome ainsi que la liste des trois sujets de leur choix. Eut-il dès lors une idée quelconque de la préférence qu’on lui témoignait de toute part? Il en garda touiours le secret.
Une année se passa sans aucun progrès apparent. Les Pères du nord s’inquiétaient de ce long retard. Ne vous découragez pas, leur écrivait le P. Grandin, le 2 mai 1909. Malgré mon insuccès apparent, je suis persuadé qu'avant 18 mois mes désirs et les vôtres seront réalisés. J'ajoute que la séparation du vicariat est déjà devant la Propagande et que mes dix-huit mois pourraient bien se raccourcir.”
Un mois plus tard, l’avenir semblait plus serein. Cependant, ayant appris que le P. Charleboïs, informé de la préférence que lui témoignaient les évênnes ñe la provinre, s’apprétait à refuser l'épiscopat si Rome le lui offrait, le P. Grandin se hâta de lui écrire le 15 juin suivant. ‘“Vous avez, comme moi, désiré l’érection du nouveau vicariat parce que vous en connaissez l'utilité pressante. A force d’instances et grâce à un concours de circonstances tout à fait providentielles, notre désir se change en réalité, alors que nous y aviohs presque renoncé. Je ne puis croire que par votre refus vous allez de gaieté de coeur tout comrromettre.”
Le P. Charlebois pourtant s’obstinait dans sa résolutior. “Je vous envoie la Jettre du P. Grandin. écrivait-il à son frère, lé P. Guillaume. Elle est, comme vous le verrez, bien éloquente. Cependant elle ne m'a pas convaincu. Tout de même, je ne suis pas à mon aise. Je suis on ne peut plus inquiet.”
En apprenant cette obstination, Mgr Langevin écrivit au P. Grandin dans son Jacsnisme de rhéteur: “Il doit accepter. Craintil le Calvaire?” En lui communiquant ces paroles du grand archevêque, le P. Grandin ajoute: “Donc, cher Père Charlebois, courbez la tête et pliez les épaules pour recevoir le joug. Le divin Maître est là pour vous aider à le porter.”
Comme sa nomination devenait de plus en plus probable,
le P. Provincial se rendit à Duck-Lake le 22 décembre pour lui demander qui il désirait comme successeur, le cas advenant. Il choisit le P. Victorin Gabillon. Cette nomination ayant été agréée par l’évêque, le P. Grandin lui écrivit de nouveau, le 2 janvier 1910: ‘Faites donc votre possible pour faire saisir au PF. Gabillon la manière de conduire votre école. Si vous échappez à la mître, vous pourrez l’employer à visiter vos missions où il vous rendra de grands services.”
Le 20 avril suivant, aucune décision de Rome n'était encore connue. Le P. Grandin ne cachait pas son dépit à Mgr Pascal. “C'est encore une année de perdue. Il serait déjà temps que le nouveau titulaire put prendre des mesures pour visiter ses missions, pour se bâtir une résidence quelconque et former un district d’école qui nous donnerait un droit quand cette partie du pays sera rattachée au Manitoba”
Enfin le vicariat de Keewatin fut érigé le 12 juillet 1910 et quelques jours plus tard, le 24 août, une lettre de Mgr Langevin annonçait au P. Charlebois sa nomination à l’épiscopat. Ii s’inclina humblement devant la décision du Saint-Siège. Le surlendemain, en apprenant la nouvelle si longtemps attendue, le P. Grandin lui écrivait: ‘Donc c’est fait. Vous allez être vicaire apostolique de Keewatin, évêque, et je comprends votre émoi et votre crainte. Cependant il ne faut pas reculer mais faire votre sacrifice généreusement et avec un véritable esprit de foi. Celui qui vous à choisi ne vous abondonnera pas.”
La nouvelle de cette nomination ne fut connue que le 30, à St-Michel. Après avoir recu les compliments des maîtres et des enfants, il partit le surlendemain pour Ottawa.
Les bulles papales, datées du 8 août arrivèrent le 25 septembre à Prince-Albert et furent immédiatement expédiées au Metropolitain. Maintenant que la nomination était officielle, Mgr Pascal l’annonça le 2 sentembre au bureau en demandant confirmation du choix du P. Gabillon comme principal. Le 5 octobre, le secrétaire McLean répondit: “Le bureau, bien qu'heureux d'apprendre la nomination du P. Chariebois à l’épiscopat, regrette de le voir quitter le principalat d’une école où il a atteint une si grande mesure de succès. J’espère que le niveau de l’école se maintiendra et, avec cet objet en vue, je prie Votre Seigneurie de vouloir bien convaincre le nouveau principal de la nécessité de consacrer le meilleur de ses forces à cette oeuvre afin que les rapports futurs de l'établissement constatent un progrès continu.” Le 10 octobre il vint en personne annoncer la nouvelle de sa nomination au P. Gabillon et l'installer dans sa charge.
Le sacre de Mgr Charlebois, évêque de Bérénice, fut célébré dans l’église paroissiale de l’Assomption le jour de la saint André, des mains de Mgr Langevin assisté de NN. SS. Archambault, évêque de Joliette, et Bernard, évêque de Saint-Hyacinthe. Mal-
gré la solennité de la fête et l’innombrable affluence de prélats, le nouvel évêque ne pouvait oublier le P. Henri Grandin qui avait été son provincial et qui célébrait ce jour-là le trente-cinquième anniversaire de son sacerdoce. ‘‘J’adresse mes plus sincères félicitations au bon Père Grandin. Que ce cher Père daigne en même temps agréer l’hommage de ma plus vive reconnaissance pour les témoignages d'estime et d'affection qu'il m’a maintes fois manifestés. Pour être sincère je dois ajouter cependant que je lui conserve une certaine rancune pour avoir pu se vanter d'avoir contribué à ma nomination à l’épiscopat.”
Après avoir passé l'hiver dans la province de Québec, Mgr Charlebois vint à Prince-Albert saluer Mgr Pascal et de là à Duck-Lake. C'était le 22 février 1911. On lui fit une réception enthousiaste à l’école Saint-Michel. La grâce du sacre lui avait rendu sa gaieté sans rien enlever à sa simplicité. Le lendemain de son arrivée il célébra la messe pontificale au milieu d’une grande affluence de gens et d’un nombreux cortège de prêtres, dans l’église de Saint-Michel parée de ses plus beaux atours. Après s'être délassé quelques jours dans cet atmosphère qui lui était si familier, il repartit pour Prince-Albert le 27 février à cinq heures du soir.