‹ Saint-Michel de Duck-Lake: épreuves et progrès d'une école indienne durant un demi-siècle, 1894-1944Chapitre 8 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L’interrègne du Père Victorin Gabillon

‘“Réussira-t-il?” s’écriait Mgr Pascal en apprenant le choix qu’on avait fait du P. Gabillon comme principal. Certes la position qu'on lui offrait était peu enviable et la situation bien délicate.

En partant pour la France, le bon P. Lecorre avait envoyé une circulaire à ses bienfaiteurs des Etats-Unis pour assigner une nouvelle direction à leurs efforts charitables, et, d’autre part, il était à prévoir que les aumônes des nombreux amis de Mgr Charlebois s’en iraient secourir les missions si nécessiteuses du Keewatin. En conséquence, bien que la situation de l’école St-Michel ne semblât nullement changée ni sa misère diminuée elle devait désormais songer à se comporter comme une grande enfant qui sort de tutelle à sa majorité et pourvoir par elle-même à ses propres besoins.

Il y avait encore d’autres points noirs à l'horizon. Au commencement de l’année 1910, le P. Charlebois, encore en charge, avait surpris des rumeurs inquiétantes mises en circulation ‘dans le voisinage de Duck-Lake. On répétait que la construction d’une école de jour était imminente sur la réserve voisine. N'était-ce là que de simples racontars? Cependant plusieurs personnes affirmaient que cette nouvelle était bien fondée. L'agent luimême, ayant été interrogé, n’osa pas nier que c’était, prétendaitïl, le désir des Indiens.

Pour en avoir le coeur net, le missionnaire écrivit le 10 février 1910 au gouvernement d'Ottawa. La réponse ne tarda pas; elle était datée du 22 du même mois. “En réponse à votre missive, je dois vous dire que le bureau a été avisé que ces Indiens désirent avoir une école du jour; mais qu'aucune demande directe ne nous est parvenue jusqu'ici. Sous ce rapport je vous ferai remarquer que dans le texte du traité conclu avec eux. on trouve la clause suivante: ‘Et de plus, Sa Majesté consent à maintenir des écoles pour l'instruction des enfants dans les réserves ainsi formées, s’il le semble opportun à son gouvernement en Canada, toutes les fois que les Indiens de ces réserves le désireront.” D'après la stipulation ci-dessus, vous voyez qu'il existe une obligation d'établir des écoles sur les réserves quand la chose est opportune.”

Mgr Pascal voyant le mouvement d’hostilité contre l’école, continuer de plus belle, se décida à écrire lui-même unc lettre de protestation auprès du gouvernement. Un mois plus tard il teçut ja réponse suivante: “Votre lettre du 28 mai traitant de

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l'établissement d’une école du jour à Duck-Lake, nous est parvenue et a été l’objet d’une étude minutieuse. D'autre part, une pétition en faveur de l'établissement d’une école nous a été envoyée par les Indiens des réserves de Beardy et d'Okeemasis. Cette affaire demande une considération des plus sérieuses; je dois donc vous informer que le surintendant de l'Education Indienne se rendra sur les lieux durant le cours de l’été afin d’enquêter sur les faits en question.”

En effet, le 9 août suivant, M. Duncan C. Scott s’en vint à Duck-Lake. Durant son séjour, il procéda à une minutieuse inspection de l’école Saint-Michel, se rendit compte de tous les détails avec autant de tact que de courtoisie. Il se déclara satisfait et promit de s'intéresser à l'oeuvre, Que se passa-t-il à l'agence? Je ne sais.

Telle était la situation de l’école au moment où le P. Gabillon en prit charge. Il aurait suffi d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres et amener un désastre. En effet si les Indiens de Batoche, de Maskeg et des autres réserves se fussent mis en tête d'imiter l’exemple de celle de Beardy et si le gouvernement de Sa Majesté eut jugé la chose opoortune dans tous ces cas, l'école St-Michel ainsi dépeuplée n'aurait eu d’autre ressource que de fermer ses portes ou de mourir d’inanition.

Une autre question importante relative aux écoles indiennes devait être étudiée à Ottawa le 8 novembre 1910. Le gouvernement avait invité les évêques intéressés à y assister. Le 29 octobre le Père Provincial écrivit au P. Gabillon: ‘“Pour ce qui est du voyage à Ottawa, je souhaite très vivement que Mgr Pascal vous y envoie à sa place, car pour moi, je ne pourrai y aller. Je pourrais même suggérer à Mgr Pascal de vous déléguer et vous pourriez vous entendre là-bas avec Mgr Charlebois qui est chargé de représenter Mgr Legal.” Cette proposition ayant été acceptée le P. Gabillon partit le 2 novembre. “J'espère, écrit Mgr Pascal, que le P. Gabillon défendra notre école de Duck-Lake de concert avec Mgr Charlehois. L'agent de Duck-Lake nous fait une guerre sourde et promet aux Indiens une école du jour. De là vient qu’ils refusent de nous donner leurs enfants.”

Le 15 novembre le P. Grandin reçut la première lettre du PE. Gabillon qui lui donnait le résultat de ses entrevues avec le ministre de l'Intérieur et le surintendant de l'Education. Les affaires traitées dans la capitale étaient groses de conséquences; aussi, sans délai, le P. Provincial écrivit à Mgr Pascal: ‘Nous nous trouvons en face d’une proposition très grave et très sérieuse et demandant une solution prompte. Je comprends qu'il est question pour l’évêque ou pour les Oblats d’acheter la bâtisse et la terre avec toute responsabilité pour les améliorations que demande le gouvernement et pour toutes les constructions et

réparations qui peuvent devenir nécessaires, Les améliorations à elles seules doivent monter à quatorze ou quinze mille piastres. C'est sérieux et il y à à regarder à deux fois. Le but de cette lettre est de vous demander si vous voulez devenir propriétaire parfait de l’école avec toutes les charges qui se rattachent à ce titre. Si Votre Grandeur ne peut pas ou ne veut pas acquérir l'école, nous nous déciderions sans doute à le faire, mais à la condition, bien entendu, que Votre Grandeur nous en laisse la libre administration au point de vue matériel.”

Six jours plus tard, le P. Grandin pouvait écrire au P. Gabillon: ‘Dans une lettre que j'ai devant moi, Mgr Pascal m'a dit qu’il nous laisse maîtres de l’école St-Michel et que nous pouvons nous considérer libres d’acheter le terrain et tout l'établissement.”

Une affaire d’une telle importance réclamait une mûre réflexion avant de s’y lancer. ependant le bureau talonnaît le provincial. Le 17 janvier 1911, il lui envoyait les papiers à signer: “Ci-joint je vous envoie en double exemplaire la formule du contrat entre Sa Majesté le roi et les Oblats de Marie Immaculée des Territoires du Nord-Ouest au sujet de l'entretien et de l'administration du pensionnat de Duck-Lake lequel a été signé par le député surintendant des Affaires Indiennes.”

Le 11 mars, le P. Grandin se disait prêt à le signer lui-même. Mais il demandait des garanties au sujet des écoles du jour. “Avant de me rendre à votre bureau, écrit-il, j'ai eu une conversation avec l’honorable M. Frank Oliver. J'ai attiré son attention sur le fait que les Indiens des réserves voisines ainsi que ceux de Batoche et d’autres petites réserves, ont demandé au bureau d'établir des écoles du jour chez eux. J'ai fait remarquer au ministre que, si on le leur accordait, il serait inutile d'essayer de maintenir notre pensionnat, car tous ces Indiens lui préférerort leurs petites écoles pour leurs enfants. L’honorable personnage me répondit qu’il ne désirait pas plus que moi ces petites écoles pour les réserves. Cependant, la semaine dernière, on m'a dit à Duck-Lake que l'agent répétait aux Indiens qu'ils devraient et pourraient obtenir les écoles qu'ils dé- . Siraient et, comme conséquence immédiate, ils continuent à refuser de confier leurs enfamts à l’école St-Michel qui à l'heure actuelle est loin d’être remplie.”

“Avant donc d'entreprendre les réparations demandées pour notre école de Duck-Lake, j’attendrai que vous m'ayez répondu au sujet des écoles du jour et que vous m’ayez promis de notifier à vos agents que l’école St-Michel est amplement suffisante pour les besoins actuels. Autrement il me serait impossible d’encourir des frais si considérables avec la perspective d’être obligé sous peu de fermer les portes de l'établissement faute d'élèves.”

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Le 5 avril, le secrétaire du bureau répondit: “C’est bien entendu. Nous n'’ouvrirons pas l'école du jour de la réserve .de Beardy: comme l’école St-Michel est a proximité de la réserve, les Indiens doivent faire leur possible pour profiter «es avantages qui y sont offerts pour l'éducation de leurs enfants. L'agent recevra des instructions en ce sens. Pour le moment nous ne pouvons pas donner une décision semblable en faveur de la réserve d’One-Arrow. Quant aux autres réserves, nous ne pouvons refuser des écoles de ce genre si un jour ou l’autre elles en font la demande et si nous jugeons opportun de satisfaire leur requête.”

Il y avait un point de gagné, mais la victoire était loin d’être complète. Aussi le P. Grandin était-il préoccupé de mettre l’administration de l’école St-Michel entre les mains d’un homme capable de continuer la lutte et d'assurer le succès. Le conseil vicarial du 3 mai, jeta les yeux sur le P. Henri Delmas: il s’agissait désormais de le faire agréer par l'évêque de Prince-Albert. 11 lui écrivit donc le jour même. “Votre Grandeur s’opposera-telle à la nomination du P. Delmas comme principal de l’école de Duck Lake? Par sa prestance et sa force, il en imposera faciletuent aux enfants, même aux plus grands, et je crois qu'il ferait un bon principal et pourrait s'occuper des Indiens des réserves environnantes.” Le 15 mai Mgr Pascal répondit: ‘Quant à St- Michel, j’approuve totalement la nomination du P. Delmas. Evidemment c’est l’homme qu'il faut ici. Le P. Gabillon! Il a ses qualités et ses défauts comme tous, mais j'ai peur qu'il ne tienne pas devant le fanatisme et les menées sourdes et hypocrites de l'agent et de ses Indiens.”

Le P. Gabillon redoutait de quitter l’école de peur de retourrer dans l'Alberta; Mgr Pascal intercéda pour lui. “Au sujet du F. Gabillon, répondit le P. Grandin, je ne crois pas qu’il puisse rester principal de l’école parce que, sous son gouvernement la discipline s’en va. Ma conviction est qu’il est trop faible et que les grands sentant cette faiblesse en abusent. Au temps de Mgr Charlebois aucun grand n'aurait osé se permettre ces révoltes, et avec le P. Delmas, je suis sûr qu’ils ne tenteront même pas de le faire. Je pourrais peut-être garder le P. Gabillon à l’école pour s'occuper des Indiens des alentours. En tout cas, le P.. Delmas devra être principal.”

Le premier juillet 1911, le P. Delmas arriva à l'école St- Michel; mais ce fut au mois de septembre que le P. Grandin écrivit officiellement à M. Duncan C. Scott pour le faire agréer comme principal à partir du commencement du trimestre.

Administration du Père Henri Delmas

Sous la direction sage et ferme du R.P. Henri Delmas la situation, si critique tout d’abord, changea subitement de tournure; un an plus tard, l’arrivée d’un nouvel agent, M. C. Pan. Schmidt, acheva de rétablir le calme et la paix. Désormais le rouvel agent et le missionnaire travaillèrent de concert pour le plus grand intérêt de l’école et des réserves.

Le P. Delmas arrivait au commencement d’un nouvel ordre de choses. En 1911, lorsque M. Frank Oliver était ministre de l'Intérieur et surintendant des Affaires Indiennes, les Oblats, à, la demande du Gouvernement Canadien, se rendirent acquéreurs du terrain, des bâtisses, du bétail et de l'outillage agricole de l’école St-Michel, de sorte qu'ils devenaient les seuls légitimes propriétaires de l'établissement. Mais le gouvernement, avant de leur donner droit à tous les avantages d’une école de rremière classe, exigeait d’eux trois améliorations: la canalisation de l’eau courante et potable dans toutes les parties de la maison, un bon système d’égouts et une infirmerie spéciale pour les maladies contagieuses. Ce furent là les premiers travaux entrepris sous ses ordres et il y dépensa près de vingt mille piastres.

Toutefois toutes ces améliorations si dispendieuses ne rendirent pas son éclat à l’école St-Michel. On ne fait pas du neuf avec du vieux; on n’enferme pas le bon vin dans de vieilles outres; et malheureusement l'établissement donnait déjà des marques visibles de décrépitude. Le P. Delmas éc'ivait: ‘C’est en 1894 que les bâtisses actuelles ont été commencées, mais à la mode de ce temps-là, en bois et sans aucune fondation. Vous pouvez juger de leur état aujourd’hui. Tout tombe en ruine; on voit le jour à travers les planchers. Nous pouvons tomber dans la cave n'importe quel jour. Tout le monde est frappé de cet état de vétusté et de l'état irréparable où se trouvent ces bâtisses. Non seulement les étrangers, mais même les fonctionnaires publics, se demandent pourquoi on ne nous donne pas un établissement plus moderne. Un inspecteur ne craignait pas d'écrire: ‘A l'heure actuelle la bâtisse est absolument insuffisante, bien qu’elle ait pu être satisfaisante et faire l’affaire dans le passé. Le danger d'incendie, à mon avis, devrait être une raison pour la condamner aujourd’hui.”

Trois tentatives d'incendie vinrent à peu d’intervalles renouveler les craintes du principal. “Il faut que le bon Dieu vous aime bien, lui écrivait le P. Henri Grandin, et que votre école fasse bien de la peine au diable, puisqu'il s’acharne à vouloir la

Rév. Père H. DELMAS, OM.

quatrième principal

détruire. Espérons que vos bons anges ne lui permettront pas de réussir.”

Toutefois, il ne fallait pas tenter Dieu: aussi devant ces dangers sans cesse menaçants, le P. Delmas se décida, le 23 septembre 1921, à solliciter du gouvernement la construction d’un établissement moderne, salubre, à l'épreuve du feu et pouvant contenir cent soixante-quinze pensionnaires; peu lui importait qu'on laissât aux Oblats le soin de bâtir à leurs frais moyennant une aide généreuse du gouvernement, ou que celui-ci se chargeât de l'entreprendre après avoir racheté les propriétés des Oblats. Cependant, d'Ottawa, le P. Guy le persuada de choisir de préférence cette dernière alternative: Je persiste à vous conseiller de tout laisser au gouvernement qui se portera acquéreur de vos propriétés et, à l’avenir, se chargera de toutes les améliorations et réparations. Du reste je sais que certainement il préfère loger ses pupilles “chez lui”. Ainsi en fut-il.

Les lenteurs des administrations sont devenuees proverbiales; mais le P. Delmas au lieu de se croiser les bras en attendant la décision finaie, déploya une activité extraordinaire pour hâter l’heureux résultat qu'il escomptait. Enfin, le 19 novembre 1923, le P. Guy lui annonça la bonne nouvelle. “La lettre de Mgr Prud’homme et ses démarches auprès des ministres et surtout de Mr. Stewart, le travail du Dr Uhrich, de même que votre beau rapport, il y a deux ans, tout a contribué à obtenir le succès désiré et nous voilà donc partis pour la grande entreprise.” Il partit donc le 4 janvier 1924 pour Ottawa afin d’aider l'architecte Orr du Département à tirer les plans du nouvel établissement.

Le 18 juin suivant, le contrat de construction fut adjugé aux entrepreneurs Smith Brothers & Wilson de Régina pour la somme de 126,800 piastres et les travaux commencèrent le 4 juillet pour se continuer sans interruption jusqu’au 4 février 1925. A cette date ils étaient pratiquement terminés. L'’ameublement et le déménagement durèrent encore quelques mois.

Le 2 avril dans l'après-midi, les Soeurs et les derniers enfants firent leurs adieux à la vieille demeure qui semblait toute triste de leur départ. Combien d'illustres personnages elle avait abritée! Deux gouverneurs généraux, un délégué papal, Mgr Stagni, des supérieurs généraux comme Mgr Dontenwill et Dom Gréa, des évêques, des premiers ministres et bien d’autres! Combien de joyeuses fêtes ne rappelait-elle pas, cette vieille amie! Aussi, avec tous ses souvenirs en tête, l’arrivée dans le nouveau palais se fit sans joie et sans enthousiasme de la part du personnel aussi bien que des enfants. Le lendemain, Mgr Prud'homme vint bénir l'édifice, cérémonie qui fut suivie du premier banquet dans la vaisselle neuve.

Cependant l'ouverture officielle n'eut lieu que le 15 juillet suivant. Quinze cents Indiens s’y trouvaient présents. Pour nourrir cette foule, on sacrifia sept boeufs; puis d'innombrables

provisions furent distribuées suivant les directions des différents chefs: sacs de farine et de sucre, paquets de thé, boîtes de saincoux, etc. Une messe solennelle fut célébrée en plein air, sur la galerie de la façade, par le P. Husson, O.M.I. Le P. Alphonse Jan adressa la parole en anglais à la foule des invités et le P. Delmas parla en cris à ses chers Indiens réunis.

A midi, un banquet, présidé par Mgr Brodeur, P.A. représentant Mgr Prud’homme, fut servi dans la salle de récréation des filles au clergé et à toutes les notabilités présentes. A trois heures, les invités se réunirent de nouveau pour une séance de chants, de musique et de déclamations. Un élève lut une adresse débordante de gratitude envers les Oblats, les Religieuses, les gouvernements tant fédéral que provincial et trois corbeilles de fleurs furent présentées à Mgr Brodeur, au P. Guy et au Dr. Uhrich. De nombreux discours furent prononcés par les invités. 11 serait trop long d’en donner même un simple résumé. Nous rous contenterons de citer celui des anciens élèves. “Nous désirons exprimer notre sincère reconnaissance et nos remerciements à tous ceux qui ont contribué à assurer l'érection de ce

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