‹ Saint-Michel de Duck-Lake: épreuves et progrès d'une école indienne durant un demi-siècle, 1894-1944Chapitre 9 sur 22 · LA NOUVELLE ECOLE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE ECOLE

magnifique édifice. Nous leur donnons l'assurance de la haute estime que nous éprouvons à la vue de leur générosité et de leur aide à notre égard. Continuez à nous aider; ne nous abandonnez pas dans nos besoins; car nous réalisons parfaitement qu’une nouvelle école où nous pourrons faire instruire nos enfants, devra nous rapprocher du but vers lequel tendent nos efforts en nous faisant excellents chrétiens et loyaux citoyens.”

Les soucis et fatigues de la construction et de l’aménagement de l’école obligèrent le P. Delmas à se rendre au pays natal pour un repos bien mérité. Pendant son absence. le 3 mai 1924, un incendie détruisit de fond en comble en moins d’une heure le vieux Saint-Michel. En apprenant ce désastre, le P. Delmas s’écria “Deo Gratias”, remerciant le bon Dieu d’avoir retardé cette épreuve jusqu’au jour où ses protégés fussent en sûreté dans un établissement moderne. Cependant cet accident avait créé de nouveaux besoins, car les familles de nos employés y logeaient encore et on y remisait notre grain et notre glace. Comme déjà auparavant nous n’avions plus de poulailler et que l’étable tombait en ruine, les dépendances de l’école se réduisaient au minimum. Le Département y remédia sans retard: en moins de deux ans, il fit construire une étable, un poulailler, une porcherie, un abattoir, une glacière, une remise pour l'outillage agricole et les voitures et enfin deux cottages pour les familles des employés.

Peu de temps après le retour du P. Delmas, la statue en bronze de St-Michel fut hissée sur le fronton de la façade en témoignage de sa tutélaire protection.

Le beau jardin du P. Paquette avait dû être abandonné, il fallut en commencer un autre. L'architecte d'Ottawa eut l’obligeance d'intéresser à cette entreprise le ministère de l’Agriculture. Grâce à cette intervention opportune les surintendants de la ferme expérimentale de Rosthern et de la ferme forestière de Sutherland fournirent les plants nécessaires pour les coupe-vents et la plantation initiale. Ils continuèrent ensuite à nous procurer au fur et à mesure des besoins, les arbres, arbustes, boutures et plants nécessaires à l’embellissement du parterre.

Le P. Delmas était, avec raison, fier de la prospérité de son école. Aucune autre institution du même genre, ne pouvait se vanter d’avoir de si beaux et si nombreux chevaux de labour, un troupeau si considérable, une telle variété de machines agricoles et une si grande étendue de terres arables et fertiles. Aucune n’obtenait de si beaux succès aux expositions ou aux concours agricoles. En 1925, au concours de labour de Duck Lake, un des élèves remporta le championnat. “Il n'avait que 17 ans et con-

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Une ancienne élève (1922-1924) ALICE GOODVOICE Sourde-muette, morte à Montréal

duisait le seul attelage en flèche sur le terrain, écrit le journal de Saskatoon. M. E.-C. Jarvis, membre de la branche agricole de l’Université de Saskatchewan, faisait remarquer que c'était la première fois, durant des nombreuses années d’arbitrage, qu’il avait vu un jeune homme l'emporter sur tous les concurrents même sur des experts qui avaient parfois enlevé tous les prix. L'honneur, ajoutait-il, rejaillit sur l’école et ses instructeurs qui procurent une telle formation à de si jeunes Indiens.”

Aussi un des principaux fonctionnaires du bureau des Affaires Indiennes avouait ingénûüment que le bureau avait été quelque peu injuste envers notre école parce qu’elle faisait le même travail que les écoles industrielles, et quelques fois mieux sur certains points, sans avoir jamais reçu les mêmes avantages pécuniaires.

A l’occasion d’une circulaire demandant les vues des principaux sur les meilleures méthodes pédagogiques pour l’avancement des Indiens, le P. Delmas crut le moment propice pour expliquer la cause de ses succès. Ii ne s'arrêta pas à discuter pour savoir s’il devait viser à faire de ses Indiens des commis de banque ou de magasin, ou même des ouvriers techniciens pour la ville. Il savait trop bien qu’en dehors de la réserve, ils n’arrive- 1aient qu'à augmenter un jour ou l’autre le nombre des sanstravail et des perturbateurs publics.

11 continue: “Ici, nos Indiens de l'Ouest possèdent d’immenses espaces de terrain et, bien souvent les plus fertiles du pays. Voilà pourquoi il me semble que c'est à la culture de la terre que nous devrions former nos enfants afin qu'ils puissent en tirer profit et vivre dans l’aisance. En conséquence, on doit tout d’abord les dégoûter des voyages, de la chasse, du vagabondage et leur faire aimer leurs champs et la culture soigneuse, les encourager à se créer un agréablt chez soi et chercher leur bonheur dans la possession d’une bonne épouse et d’une belle famille.

“Par nature l’Indien aime les chevaux. Mais on doit lui montrer à en prendre soin, à mesurer leur force de résistance, à apprécier la somme de travail qu’ils peuvent fournir, à connaitre la nourriture et le repos qui leur sont nécessaires. Pour cela il faut employer toute une année et une saison complète au travail sans arrêt, avec les mêmes chevaux.

“Il en est de même quand il s’agit du labour qui doit se faire soit au printemps, soit en été, soit à l'automne. Il aura alors l’occasion d'apprendre comment arranger la charrue pour ces différentes espèces de labour. Il verra aussi et comprendra la nécessité de différents modèles de herses pour les champs en culture. Il devra savoir choisir son grain de semence et voir pourquoi et comment on désinfecte le grain à la formaline.

“Avant de quitter l’école il devra pouvoir se servir d’un semoir, d’une faucheuse, d’une moissonneuse-lieuse, en comprendre le mécanisme et savoir les réparer au besoin. On lui montrera la manière de construire parfaitement une meule de foin. On lui fera prendre l'habitude de bien soigner le bétail. On lui donnera en outre quelques notions générales et pratiques sur la manière de travailler le bois, de réparer les harnais et, si possible, de forger le fer.

Toutes ces considérations m'obligent à conseiller fortement que, durant une année ou deux avant leur départ, les grands garçons soient entièrement consacrés à l’ouvrage. Tout au plus pendant la saison morte pourront-ils suivre la classe pendant une heure ou deux.

Quelques fois, pendant sa dernière année de formation, un jeune homme pourrait obtenir la permission d'aller se préparer

une ferme sur la réserve avec l’aide, sinon de l’école, du moins de l’agent.

Quant aux jeunes filles, elles doivent se préparer à être de bonnes ménagères sachant faire la cuisine, laver le linge, réparer les vêtements, tenir la maison propre et rangée et même entretenir un jardin potager.”

Telle était la méthode qui assurait le succès de l’école du P. Delmas. Aussi quelle ne fut pas la déception de ce dernier en recevant la circulaire du 15 juin 1934 qui défendait de garder les enfants âgés de plus de 16 ans sans permission d'Ottawa. “Voudrait-on, écrivait-il, nous enlever l’aide et le travail des enfants?”

Par voie indirecte le bureau essaya de corriger la fausse impression causée par la circulaire. “La circulaire n’établit pas que iles élèves doivent être libérés aussitôt qu'ils ont atteint l’âge de seize ans. Elle remarque simplement que, lorsqu'on désire retenir un enfant dans une école résidentielle après cet âge, il faut en obtenir la permission. On comprend très bien qu'il puisse y avoir souvent de bonnes raisons pour retenir les enfants dans les écoles de ce genre après seize ans accomplis.”

Du reste les demandes d'admission se faisant d'année en année plus nombreuses, il se trouva contraint de réduire chaque

Fanfare de l'Ecole (1939)

année le nombre de ses “working-boys” pour faire place aux nouvelles recrues. Ce fut un sacrifice pénible mais devenu nécessaire.

Le P. Delmas gouvernait l’école Saint-Michel depuis un quart de siècle. Cet anniversaire ne pouvait rester inaperçu. Les Indiens furent invités à venir célébrer cette fête jubilaire le 14 juillet 1936. Cent trente six familles répondirent à cette invitation. Le P. Delmas les traita royalement. Le Père jubilaire chanta la grand'messe d'action de grâce dans la chapelle publique; le P. McCabe y prêcha en anglais et le P. Jules Calais en langue crise.

A deux heures de l'après-midi, il y eut une séance dans une des salles de l’école. Les chefs Bighead et Prosper des deux réserves voisines parlèrent en cris pour offrir au P. Delmas les témoignages de leur reconnaissance; M. C. Pantaléon Schmidt, agent des Indiens, offrit ensuite les voeux du bureau des Affaires Indiennes. Puis le bon P. Delmas se leva et laissa parler son grand coeur.

Vingt-cinq ans! Un quart de siècle! Quel poids de soucis, de tracas et de peines de toutes sortes cela ne représente-t-il pas! Sa santé s’en ressentait et lui rendait le travail pénible et parfois impossible, malgré le courage qu’il montrait à réagir contre le mal. Son successeur éventuel, le R.P. Georges-Marie Latour était arrivé le 16 juin de l’année précédente. Pendant trois ans encore il s’appliqua à le mettre au courant des rouages compliqués de l’administration et l’initia aux mystères de la langue crise. Puis sachant que l’avenir de l’école allait être remis entre bonnes mains, il demada à être relevé de ses fonctions. Le 26 janvier 1939, le R.P. Provincial répondit: ‘Le conseil accepte à regret votre démission comme principal de l’école que vous dirigez depuis plus de vingt-cinq ans et au service de laquelle vous avez épuisé vos forces. Puis-je vous dire combien j’apprécie le dévouement, le zèle, la bonhomie et la cordialité avec lesquels vous vous êtes acquitté de votre devoir et grâce auxquelles vertus et qualités vous avez fait tant de bien. Je vous remercie de tout coeur d’avoir accepté de rester à l’école pour continuer à guider et encourager votre jeune successeur.”

La transmission des pouvoirs ne devait avoir lieu que le premier jour d'avril. Elle se fit sans apparat: en arrivant à table, le P. Delmas poussa le P. Georges-M. Latour vers le siège présidentiel en Jui disant de commencer le Bénédicité. Tous avaient compris par ce geste que le P. Delmas n'était plus à la tête de l'école Saint-Michel.

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