AVÈNEMENT DE NICOLAS I*^. SITUATION RESPECTIVE
DU PAPE ET DE l'eMPEREUR AU IX® SIECLE
Lé pape Nicolas P' est une des grandes figures du moyen âge : il débuta sur la chaire de saint Pierre en conciliant le respect scrupuleux des conditions extérieures que les circonstances et les conventions lui imposaient avec la plus haute idée de ses devoirs de pontife, et il essaya, au milieu de la désorganisation qui suivit le démembrement de Tempire de Charlemagne, de donner à la papauté le premier rang dans le monde, en lui assurant une suprématie absolue dans rÉglise et en l'élevant au-dessus de la puissance tem-
SAIÎÎT NICOLAS !•'. \
porelle. Son entreprise ne fiit pas immédiatement couronnée de succès, puisque après lui les papes lurent asservis de nouveau, mais, comme il n'en occupe pas moins une place importante dans l'histoire du moyen âge, ce n'est pas entreprendre une tâche complètement ingrate que de rechercher ce qui a fait sa grandeur et sa gloire, et de montrer comment il a conçu la papauté, quelle est la part qui lui revient dans la constitution de la discipline ecclésiastique, sur quelles bases reposent les progrès qu'il a fait faire au droit canonique, par quels titres il a mérité l'admiration de ses contemporains ainsi que l'honneur d'être inscrit au nombre des saints. La connaissance générale des principaux faits de son pontificat étant indispensable, pour comprendre ces questions, il faut d'abord en faire une revue rapide.
Quinze jours après la mort de Benoît III, c'est-àdire le 24 avril 858, le clergé, les grands et tout le peuple romain s'assemblèrent pour l'élection d'un nouveau pontife, et, après avoir conféré quelques heures, ils élurent à l'unanimité le diacre Nicolas, fils du défenseur Théodore, et coururent le chercher à Saint- Pierre, où il s'était caché se considérant comme indigne d'une si haute fonction. On l'en tira de force, on le conduisit au palais de Latran et il y fut intronisé.
En nous racontant minutieusement les détails de cette élection, le biographe de Nicolas I*"" n'omet pas de nous signaler la présence à Rome de l'empereur Louis II ; il
mentiodne même qu'il venait de quitter cette ville, et qu'apprenant la mort du pape Benoit, îl s'empressa d'y revenir. On ne peut saisir la raison de ce retour sans remonter un peu plus haut dans l'histoire, et sans voir ce qui s'était passé aux élections des derniers pontifes*.
De même que le Pape est le chef suprême de l'Eglise, de même l'Empereur à cette époque est reconnu plus ou moins comme chef des princes chrétiens. Papauté et Empire sont comme le nœud de l'histoire d'Occident. Mais quelle est la situation respective des deux puissances ? Comment conçoivent-elles leurs rapports réciproques? Cette question tant de fois posée, étudiée par tant d'historiens de l'Empire et de l'Eglise, ne me paraît avoir été résolue, d'une façon vraiment scientifique, sans aucune opinion préconçue, que par M. l'abbé Duchesne [l'Etat Pontifical) et je vais la résumer une fois de plus en groupant les preuves convaincantes et les faits concluants qui sont accumulés dans son mémoire sur les premiers temps de l'Etat pontifical.
Charlemagne, au témoignage d'Eginhard, témoin bien renseigné, sortit mécontent de cette fameuse messe de Noël d'où il emportait la qualité d'empereur romain. Il est très probable qu'il eût désiré un autre cérémonial et que ce couronnement improvisé, où s'étalait l'initiative du pape, correspondait mal a ses idées sur les formes de la transmission du pouvoir. Il est sûr que,
I. Vita Nicolai. Migne, Patrol. lat., t. CXXVIII, n»* 58o, 6ia; Vita Hadriani, n° 610; Regino, auno 868.
sur la fin de sa vie, il couronna et proclama lui-même son fils Louis, comme son successeur à l'Empire.
Néanmoins le précédent existait. Charles était empereur et c'étaitle Pape qui l'avait couronné ! Les conséquences de ce fait sur Tesprit des Romains ne pouvaient manquer d'être sensibles.
En apparence, la transformation du patrice en empereur lui donnait à Rome une situation plus nette. « Nul ne savait au juste quels droits comportait ce titre de patricius Romanorum^ imaginé par le pape Etienne II et ses conseillers. En revanche, le titre A^ imperator él^h fort clair : l'histoire, la tradition, le droit écrit le définissaient sans obscurité possible. L'empereur était le souverain de Rome : tout le monde, le pape compris, y était, devant lui, dans la condition de sujet. Administrateur, juge, chef militaire, son autorité s'étendait à tout, excepté cependant le domaine religieux, que les Empereurs d'Occident avaient toujours respecté, ou à peu près. »
En réalité, les Romains de 800 n'avaient pas au même degré que nous cette conception claire du droit impérial. Elle était limitée à leurs yeux par le sentiment traditionnel de l'extrême importance que le pape avait prise dans le domaine politique local. Les souvenirs de saint Grégoire, d'Honorius, de Grégoire II, de Zacharie, Paul, Hadrien éclipsaient h leurs yeux le code Justinien. D'autre part, il y avait la forme du couronnement, et le souvenir de cette forme devint d'autant
plus grave que les esprits oubliant les circonstances qui avaient amené Charles à Rome en 800, il ne subsista plus pour eux que l'image significative de Charlemagne h genoux recevantlacouronne impériale de Léon III. L'institution papale ne pouvait que bénéficier de ce souvenir. On eut beau remuer les textes du droit romain, il n'en resta pas moins dans les imaginations ce fait considérable que la basilique de Saint-Pierre avait été le berceau de l'Empire et que c'est le pape qui l'avait appelé à la vie. Charlemagne avait donné le pli.
La fausse donation de Constantin, fabriquée au Latran vers 774? exprima avec netteté l'idée que les Romains, le clergé surtout, se firent dès lors, et de plus en plus dans l'avenir, du nouveau régime impérial : un souverain bienveillant, bienfaisant, protecteur, qui laisse Rome au pape, réside au loin, le plus loin possible, et n'intervient en Italie que dans les cas extraordinaires, quand on a besoin de lui et qu'on le réclame.
En dehors de cette constitution symbolique, la donation offrit plus tard une excellente base juridique a l'intervention du Pape dans le domaine temporel de l'Empereur. Suivant les idées qui prévalurent par la suite, l'Empereur avait des droits sur l'Occident tout entier, et ces droits, il les tenait du Pape, sonconsécrateur. Le Pape les tenait lui-même de Constantin, qui avait cédé à S. Silvestre « Omnes Italiœ seu occidenta-
liiun regionum pî^oifincias ^ loca et cwitates. » Il était donc en état d'en disposer à son gré. Sans doute Léon III n'a pas déduit de la donation et son droit de relever TEmpire et la théorie constitutionnelle de celui-ci ; mais comme ce document a été fabriqué vers 774) îi Rome, vraisemblablement au Latran où Léon débutait dans l'administration du vestiaire, il est difficile qu'il n'y ait pas eu quelque chose de commun entre la conception qui inspire ce document et la façon dont le Pape et son entourage concevaient, vers l'an 800, les rapports souhaitables des deux pouvoirs.
De telles idées n'étaient pas faites pour agréer h Charles. D'autre part, il est douteux qu'il eût une exacte notion de l'ancien pouvoir impérial : de grands changements étaient survenus en Occident; il fallait compter avec l'aristocratie militaire, et l'Empereur ne pouvait plus prétendre à l'autorité absolue d'un Trajan ou d'un Constantin.
Il y avait donc là une situation mal définie, et par suite un germe de conflit inévitable. Malgré la courtoisie que l'on mit dans les formes, le conflit éclata de très bonne heure parce que les princes francs ne voulaient point qu'on les considérât comme empereurs par la grâce du Pape, tandis que les papes tenaient énormément a les consacrer. Ainsi Charlemague ne demanda pas l'intervention du Pape pour mettre sur la tête de son fils Louis la couronne impériale et le proclamer son successeur en septembre 8x3; mais
trois ans après, Etienne IV, successeur de Léon III, eut une entrevue avec Louis à Reims, et le couronna ainsi que sa femme Ermengarde avec une couronne d'or qu'il avait lui-même apportée. « C'était un second précédent, une seconde mainmise de la papauté sur l'institution impériale. » L'Empereur prit sa revanche en 817 en couronnant lui-même comme empereur l'aîné de ses fils, Lothairc, dans une grande assemblée tenue à Âix-I a- Chapelle : mais quand Lothaire vint prendre possession du royaume d'Italie que son père avait enlevé à Bernard en punition de sa révolte, Pascal P"^ profita de l'occasion pour le faire venir à Rome et le sacrer empereur (5 avril 828) : son fils Louis, le i5 juin 844) fut oint et sacré par Sergius II, à Saint- Pierre, comme roi des Lombards, puis associé à l'Empire par son père, et consacré en cette qualité par le Pape, au mois d'avril 85o. Il y eut dès lors un empereur italien, résidant à proximité de Rome, et plus à même de s'immiscer dans les afi*aires extérieures de l'Etat romain.
Ainsi jusqu'à Nicolas I®"^ aucun acte écrit ne régla la transmission du pouvoir impérial : le futur empereur recevait la couronne des mains de son père, mais il la recevait une seconde fois des mains du pape, et pendant le reste du moyen âge, le prince ne fut regardé comme revêtu de la dignité impériale qu'après avoir été sacré par le souverain pontife.
Comment la transmission du pouvoir papal dut-elle
se faire et se fit-elle de Charlemagne [à Nicolas P'?
Depuis la décision du concile tenu en 769, le choix du Pape était aux mains du clergé, et du clergé seul.
Sous Charlemagne, à partir de son intervention en Italie jusqu'à la fin de son règne, il n'y eut qu'une élection, celle de Léon III, dont le roi ne se mêla point. Son fils, Louis le Pieux, continua la- politique d'union et de confiance avec le pape Etienne IV, qui avait été choisi parle clergé et qui accepta franchement le protectorat impérial en s'empressant de faire prêter aux Romains un serment de fidélité à l'Empereur, et de notifier son avènement à la cour franque. Pascal P', aussi librement choisi et ordonné, notifia son avènement h Louis, et lui fit demander par un envoyé spécial le renouvellement officiel du pacte entre la papauté et la maison carolingienne. Ce privilège qui fut accordé sans difficulté, stipula que l'Empereur laissait au Pape le libre exercice de sa souveraineté, sauf le cas de violence et d'oppression des agents du gouvernement pontifical, et qu'il s'interdisait toute intervention dans le choix du Pape : ce choix aura lieu conformément aux canons, d'un consentement unanime, et l'élu, après sa consécration, renouvellera le pacte d'amitié avec le roi des Francs.
L'élection d'Eugène IV fut très agitée et amena tout a la fois une lutte entre le parti des nobles et celui du clergé, et une division dans le clergé lui-même.
C'est alors que le pouvoir séculier voulut prendre des mesures pour prévenir le retour de ces désordres et mettre un terme aux insurrections et aux émeutes qui ensanglantaient souvent la ville éternelle. L'Empereur décida d'envoyer à Rome un représentant qui rendrait le protectorat franc plus effectif, et il délégua Lothaire, qui fit la constitution de 824 nettement dirigée contre l'indépendance du Saint-Siège. Si le Pape conserve le pouvoir exécutif comme souverain du pays, l'Empereur exerce la suprême justice, car il se reconnaît le droit de surveiller les fonctionnaires pontificaux, de réformer leurs jugements et de juger seul certaines personnes privilégiées. De plus, il obtient un droit de coopération dans l'élection papale : elle sera faite par les Romains seuls, les laïques y participant comme les ecclésiastiques ; avant sa consécration, l'élu prêtera serment devant le représentant de l'Empereur et devant le peuple, suivant une formule déterminée, ce qui signifiait que l'élection du Pape serait désormais soumise à la ratification de l'Empereur.
De fait, c'est en vertu de cet acte que les Empereurs d'Occident revendiquèrent bientôt le droit de confirmer les élections papales : par compensation il appartiendra au Pape de couronner l'Empereur.
La suite de l'histoire prouve que la volonté impériale était bien que les élections dussent se passer suivant la constitution de 824 : Grégoire IV (827-844) ne fut ordonné qu'après vérification de l'élection par un
légat impérial. Sergius II (844-847) ayant été ordonné et installé à Saint-Pierre sans qu'on eût consulté TEmpereur, Lothaire voulut maintenir son droit de confirmation, et envoya h Rome, avec une armée, son fils Louis, le futur empereur Louis II, qui ne reconnut Sergius qu'après avoir fait une enquête sur l'élection; il stipula de nouveau que nul Pape ne serait plus consacré qu'avec l'approbation de l'Empereur et en présence de ses légats. Ceci n'empêcha point les Romains de se passerde l'approbation de Lothaire, quoiqu'ils l'eussent demandée, pour consacrer Léon IV (847-855). Ils se contentèrent de lui fournir des explications plus ou moins justifiées et de réserver ses droits ; mais ils manifestèrent nettement le fond de leur pensée quelques années plus tard; le parti opposé à l'aggravation du protectorat résultant de la convention de 824 élut, en 855, Benoît III contre Anastase, candidat du parti impérial.
11 y eut protestation des légats impériaux, annulation (le l'élection, et assemblée à Sainle-Marie-Majeure pour élire un nouveau pontife. Benoît, réélu, ne fut consacré qu'avec l'approbation des Missi,
Ce n'est pas sans raison que j'ai fait cette revue du couronnement des Empereurs et de l'élection des Papes depuis Charlemagne ; elle étaitutile pourmontrerqnelle situation mal définie vis-à-vis de Rome cet empereur avait laissée à ses successeurs, et aussi pour comprendre l'attitude que prit a son avènement Nicolas P'.
Il semble que le passé ait laissé une vive impression
sur son &me, et qu'en montant sur le trône pontifioal, il ait juré d'en finir réellement avec Téquivoque dans laquelle on avait vécu jusqu'alors. Si les circonstances de son avènement ne peuvent suffire à le prouver, elles révèlent au moins quelque chose d'insolite dans This-' toire des Papes, une tentative toute nouvelle d'affranchissement. L'empereur Louis II était à Rome, et nous savons maintenant pourquoi, à peine sorti de cette ville, il avait mis tant d'empressement à y revenir. Il voulait se donner la vsatisfaction d'exercer ses droits, et c'est en sa présence que le Pape est élu, consacré et intronisé; s'il a laissé le peuple et le clergé parfaitement libres, c'est son influence qui a décidé de l'élection. Mais le Liber Pontifical is relève l'attitude supérieure et indépendante prise aussitôt par le Pape. La ville se couronne de fleurs; le peuple, le clergé, le Sénat sont dans l'allégreSvSe ; la messe est célébrée à Saint-Pierre avec la plus grande pompe; le retour du Pape au palais de Latran se fait au milieu du concours empressé de la population, des hymnes et des cantiques. Les félicitations se succèdent; le nouveau Pape admet l'Empereur dans son* intimité, l'invite h dîner,
t. « Il ne faut pas conclure de tout cela, comme on Ta fait plus tard, que Nicolas I**^ fut le premier pape qui se fît couronner, bien que dans son idc^ celte cërëmonie eât une importunée toute particulière. Le principe fondamental qui dirige sa politique est un sentiment de haute indépendance. U ne s'appuie ni sur TEmpereur, ni sur le roi des Francs, dont la faiblesse frappe tous les regards; il dédaigne de se lirrer à la
le comble de marques d^affection et Tembrasse comme un fils bien-aimé.
Tout le passé semble oublié ; un ordre de rapports nouveaux commence ; il n'y a plus rien dans cette scène qui rappelle les relations de vassal à suzerain, ou plutôt, s'il y a un vassal, c'est T'Empereur. En effet, après ce festin, l'Empereur retourna à son camp, et bientôt le nouveau pontife, dans un nouvel élan d'affection, songea à lui rendre visite. Louis l'accueillit avec une grande amitié et le combla de présents. Non seulement il alla au-devant du Pape, mais il tint son cheval par la bride, la distance d'un trait d'arc, au moment de son arrivée comme à celui de son départ. C'était la première fois depuis Hadrien P' qu'un pape recevait d'un Empereur pareil honneur : toute la noblesse de Rome
noblesse romaine qui nourrit dans son cœur des sympathies pour la France. Son point d*appui devait être le peuple, et il eut le projet de le remplir d*enthousiasme pour la monarchie universelle de Saint-Pierre. » Traduit de Baxmann, 1. c. p. 3. — Cet auteur explique judicieusement pourquoi l'on a fait de Nicolas le premier pape couronné : c'est la ponctuation de Muratori qui a conduit à cette supposition erronée. Il ponctue ainsi : « Cum hymnis et canticis spiritaliter in patriarchum iterum Lateranum perductus est, Coronatur deuique, urbs exultât, clerus leetatur, senatus et populi plenitudo magnifiée gratulabatur. » Au lieu de lire ainsi avec Baronius, il faut lire avec Dûmmler et Giesebrecht : « Coronatur denique urbs, exultât clerus, laetatur senatus », comme ce passage analogue qu'on lit pour Benoît (Muratori, III, I, p. a47) « lœtatur propteren urbs, exultât ecclesia, congaudent senes o* — Baxmaun, id.
était présente, et elle sut comprendre que ce pape « beau de figure, grand de taille, de mœurs sévères et d'habitudes généreuses* », venait de prendre le rang qu'il voulait occuper dans le monde. L'indépendance pontificale venait d'être proclamée solennellement, non en paroles, mais en fait; non devant des envoyés impériaux, mais devant l'Empereur lui-même. On s'en souviendra, et quand il s'agira de donner un successeur a Nicolas, les légats impériaux qui seront à Rome ne seront pas invités à l'élection.