‹ Saint Nicolas IerChapitre 38 sur 108 · L* AFFAIRE DE WULFAD ET DES CLERCS ORDONNÉS · texte numérisé non relu

L* AFFAIRE DE WULFAD ET DES CLERCS ORDONNÉS

PAR l'archevêque ERBON.

Pendant qu'il défendait ainsi la justice persécutée dans Ignace, Nicolas P"* soutenait en Occident les droits du mariage chrétien méconnus par Lothaire, roi de Lorraine, petit-fils de Louis le Débonnaire, second fils de Tempereur Lothaire P"*, frère de Fempereur Louis II, neveu de Charles le Chauve et de Louis le Germanique. Lothaire avait épousé Theulberge, fille de Boson, comte de Bourgogne, puis l'avait répudiée pour épouser Waldrade, son ancienne maîtresse. Il accusait Theutberge d'avoir, avant son mariage, entretenu un commerce incestueux avec son frère Hucbert, abbé de Saint- Maurice. En 859, un tribunal composé de grands du pays soumit la malheureuse à l'épreuve du jugement de Dieu qui lui fut favorable. En 860, le concile* pro-

I. Ce concile de 860 eut deux sessious, ce qui fait eu réalité deux couciles d'Aix,

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vincital d*Aix-Ia-ChapeIIe lui arracha, par la ruse et par la violence, Taveu qu'elle avait été. dans sa jeunesse, violée par son frère, prononça une séparation de corps et renferma dans un couvent'. En 862, un troisième synode, tenu à Aix-la-Chapelle, prononça le divorce ; Waldrade fut couronnée solennellement et devint reine. On avait envoyé la sentence du concile d'Aix à Rome, mais on s'était gardé d'attendre la réponse.

Une opinion assez générale s'étant prononcée contre ce divorce, les évêques et beaucoup de grands personnages laïques, soumirent sur cette aflaire trente questions a Hincmar, qui de ses réponses fit ce remarquable opuscule « de diçortio Lotharii et Thcutbergœ reginœ », dans lequel il montrait que rien ne légitimait une séparation, et que le divorce était impossible. Nicolas P% consulté en même temps par Lothaire et par Theutberge, prononça dans le même sens, blâma tout ce qui s'était fait jusque-là, écrivit' six lettres

I. Deux évoques, Gûnther de Cologne, Thielgaud de Trêves, furent les dociles iustrumeuts de la volonté du Roi ; le dernier était un homme simple: le premier dirigeait son diocèse avec 7.èle ; mais d*un esprit léger, il ne mesurait pas la portée de toutes ses démarches, et il était vraisemblablement inspiré ici par l'intention de donner au Roi sa propre nièce pour femme. — Cf. : Regino, a. 847-864 (Pertz. scr. I, 671) et Tannaliste Saxo, a 864 (ser. VII, $77). — Lothaire abusa de sa nièce, la renvoya en butte aux railleries de toute la cour, et, avant No(^l de 86a, revint à Waldrade. — Regioo, 864. — Cf. Baxmaun, 1. 0. p. ig-ao.

a. Jaffé, n** ao35 sqq.

datées du 23 novembre 862, et ordonna qu'une enquête équitable et impartiale eût lieu à Metz dans un synode. Les deux légats qu'il envoya pour le présider, se laissèrent corrompre, et la sentence d'Aix-la-Chapelle fut confirmée. Les deux archevêques Giinther et Thietgaud furent chargés de porter à Rome les décrets pour les soumettre a l'approbation du Pape*. On vécut encore quelques semaines dans la fausse conviction que le Pape n'avait rien à reprendre. Tout à coup les coupables sortirent de leur quiétude : le Pape les réveilla en qualifiant le synode de Metz de brigandage. Il réunit un concile à Rome pour casser les décisions de celui de Metz, déposa les archevêques Gùnther et Thietgaud, les deux principaux auteurs du divorce, se laissa bloquer dans Rome par l'empereur Louis II, qui, sur les sollicitations des évêques déposés, avait pris à main armée la défense de Lothaire, dédaigna les supplications que Lothaire lui adressait par l'entremise de Thietgaud, confirma dans un nouveau concile de Rome la déposition des deux prélats et continua d'exiger le rétablissement de Theutberge et l'éloignement* de Waldrade.

I. Les Annales Xantenses 864 les font aller à Rome par Tordre de Nicolas.

a. Cf. pour tous les détails de cette longue affaire : Lettres de Nicolas P', spécialement les n"' de Jaffé, 2o35, 2o4tx, 2092, 2093, aio3, aio4» 2108, 21 19, 2172 sq., 2i83. — Hiucmar, de divortjo Lotharii, Migue, t. CXXV, p. 623. — Héfëlë, 1. c. V, p. 433-436, 462-465, 472-481. — Annales Berlin, ad annum 858. Pertz, scr. I, 45^. — Regino, chronicon ; ad annum 864,

Un instant même, il fit rétablir dans ses droits Tépouse légitime par son légat Arsène, qui réussit à emmener Waldrade avec lui. Mais elle lui échappa, s'enfuit à Pavie, revint bientôt auprès de Lolhaire, et Theutberge devint si malheureuse qu'elle supplia le Pape de reconnaître son divorce. Nicolas n'y consentit jamais, et lutta pour elle jusqu'à sa dernière heure, écrivant à tous les princes de la famille carolingienne, à tous les évêques des royaumes francs, poursuivant* Lothaire avec une implacable fermeté, et laissant à son successeur l'avantage de recueillir les fruits de ses eflTorts. Ce n'est que sous Hadrien II que Lothaire vint au mont Cassin faire amende honorable.

Charles le Chauve et Louis le Germanique impatients

Perlz I, 572, 574, 58o. — Hincmari annales, ad annos 863, 864, 869. — Pertz I, p. 460, 463, 466, 467-468, 474-477, 481-482. — Ruodolû Fuldensis Annales : Pertz, scr. T, 876, 377-380. — Annales Xantences : ad annos : 854t 865, 866, 867-869, scr. Perlz II, p. 23i-a3a. — Erehemperti liistoria Langobardorura, Pertz. scr III, p. a53. — Baxmann, 1. c. II, p. i9-a5.

I. Il fut sur le point d'excommunier Lothaire; le bruit s'en répandit, et Adventius, ëvêque de Metz, écrivit à Atto, évêque de Verdun, a afin qu'en sa qualité de conseiller intime du Roi il l'engageât à faire au Pape l'aveu de ses torts pour détourner le coup. Alors Lothaire se prêta à une feinte réconciliation, mangea avec Theutberge, alla à l'église avec elle, écrivit à Rome une lettre humble et repentante, mais continua à vivre avec Waldrade. Le Pape se plaignit, jusque dans les dernières semaines de sa vie, à Louis le Germanique, du mépris qu'on faisait de ses ordres. » Quant à Waldrade, elle fut excommuniée troiî» fois. — Baxmann, 1. c. p. 24-îi5.

de partager entre eux les états de leur neveu Lothaire, espéraient qu'Hadrien II excommunierait définitivement ce prince. Mais Hadrien ne jugeait point a propos de leur fournir ce moyen d'agrandir leurs domaines; il permit à Lothaire de venir à Rome, Tadmit à la sainte table, ne craignit point d'absoudre Waldrade elle-même, et se contenta, pour tant de condescendance, des serments et des promesses du roi de Lorraine. Le monarque jura qu'il n'avait eu aucun commerce avec Waldrade pendant qu'elle avait été excommuniée et prit l'engagement de ne plus la revoir. Lothaire mourut à Plaisance, peu de jours après ce serment; et sa mort, qui passa pour une punition de son parjure, amena, pour ses deux oncles, les résultats qu'ils attendaient de son excommunication. Ils firent entre eux le partage de son royaume, sans égard aux droits que les traités précédents donnaient à l'empereur Louis. Le pape Hadrien, de son propre mouvement, se déclara le garant et l'arbitre des droits respectifs de ces trois princes, adjugea les Etats de Lothaire à l'Empereur qui ne les réclamait point encore, enjoignit à Charles et à Louis le Germanique, sous la peine ordinaire des anathèmes ecclésiastiques, de renoncer au partage qu'ils avaient osé faire, et menaça du même châtiment tout évêque, tout seigneur qui soutiendrait leur usurpation: mais ni en France, ni en Germanie, on ne se trouva disposé à l'obéissance que prescrivait Hadrien; on méprisa ses commandements. L'arche-

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vêque de Reims lui répondit, au nom de la nation entière, qu'un évêquede Rome n'était point le dispensateur des couronnes de l'Europe ; que jamais la France ne recevrait ses maîtres de la main d'un pape ; que des anathèmes déraisonnables, lancés par des motifs purement politiques, n'alarmaient point un roi de France ; qu'avant Nicolas, les papes n'avaient écrit aux princes français que des lettres respectueuses; qu'en un mot, tout en révérant le ministère spirituel du pontife romain, on saurait résister eflficacement[à ses entreprises, toutes les fois qu'il voudrait être pape et roi tout ensemble*.

Un autre mariage, dans la famille carolingienne, nécessita aussi l'intervention du Pape et la convocation de plusieurs conciles.

Engeltrude, fille du comte franc Matfrid, avait épousé Boson, comte de Bourgogne. Entraînée par la violence de ses passion's, elle quitta son mari, et erra plusieurs années dans diverses parties de la France. Vainement Boson essaya-t-il de la ramener au devoir, en lui proposant le pardon le plus généreux et le plus complet. Il ne put rien obtenir. Découragé, il en appela au pape Benoît III; et celui-ci étant mort au moment de cet appel, Nicolas P"" se chargea d'y répondre. Il adressa plusieurs lettres d'exhortation à Engeltrude et la cita

I. Cette lettre d'Hiucmar est citée avec éloge par Bossuet, Defensio cler, galL

au concile de Milan (860). Elle ne parut point, fut anathématisée, et le Pape la poursuivit jusque dans les diocèses de Trêves et de Cologne où elle s'était réfugiée. Il envoya à Gùntlier et à Thietgaud la condamnation prononcée à Milan, avec ordre de la publier. Puis Gûnther, dans un concile* tenu dans les Gaules, demanda si, dans le cas où Engeltrude se convertirait, il pourrait la garder dans son diocèse en lui imposant une pénitence, ou s'il devait la renvoyer à son mari. Hincmar lui répondit qu'il ne pouvait imposer de pénitence à une femme qui n'était point de son diocèse, et qu'il devait se borner à intervenir auprès de Boson pour l'empêcher de tuer Engeltrude. Quant aLothaire, il devait la renvoyer de ses Etats.

Vers cette même époque, un grave conflit entre Hincmar, archevêque de Reims, et Rothade, évêquede Soissons, troublait toute la Gaule.

Hincmar, en 861, dans le concile provincial de Soissons, avait suspendu cet évêque, qui était accusé d'avoir injustement déposé un prêtre, et infidèlement' administré les biens de l'Eglise. Le synode de Pistes, con-

I. On ne sait ni en quelle année, ni dans quelle ville il fut tenu. — Pour cette affaire d'Engeltrude, cf. : Mansi XV, 826 et 366. — Hincmari opéra, Migne, t. CXXVI, p. i54, ep. 24^ et dans Mansi, XV, 690. — Nicolas I", ep. i55. — Héfëlé, V, 436-437.

a. Hincmari, ep. a ad Nicolaum, Migne, t. CXXVI, p. 39- 3a; — Annales de S. Bertin contin. par Hincmar, Pertz, scr. I, p. 455-457,

voqué par Charles le Chauve le i*'juîn 86^^ paraissant disposé à ratifier la sentence portée contre Rothade, celui-ci en appela à Rome, et Hincmar consentit à son départ. Rothade écrivit au Roi et à Hincmar pour leur recommander son église en son absence; au prêtre, qu'il avait déposé, pour l'inviter à venir exposer sa défense à Rome ; à un évêque de ses amis, pour l'exhorter, ainsi que ses collègues qui à Pistes n'avaient pas voulu accepter sa déposition, a le défendre et à le soutenir. Hincmar conclut de cette dernière lettre que Rothade avait retiré son appel (assertion que Rothade a fortement repoussée dans le « Libellus^ proclama-' tionis » qu'il envoya au Pape), et il obtint que Charles le Chauve l'empêchât de partir. Appelé à comparaître devant un nouveau concile de Soissons, et refusant de s'y rendre, Rothade fut déposé, excommunié, enfermé dans un couvent, et son diocèse' transféré à un autre évêque. C'est alors que le Pape entama cette longue discussion, dont les principaux détails se trouvent dans ses lettres et dans celles d'Hincmar, et où il proclama qu'il aurait fallu attendre le jugement de Rome avant de destituer Rothade, puisqu'il en avait appelé au Pape :

I. Ânuales de S. Berlin contin. par Hincmar, ad anuum 861, Pertz I, 457.

a. Mansi, XV, 68a. — Hard, V, 58o.

3. Ep. Nicolaï ad Hincmarum et Carolum Calvum, Mansi, t. XV, u®' ag et 3i, a8 et 3a, 33 et 3o; Migne, ep. Nicolai, n" 34 et 37, 33 et 35, 38 et 36.

il ajouta que, quand même Rothade n^aurait pas invoqué la juridiction papale, l'affaire devait être portée à Rome, et il excita les évêques contre l'extension arbitraire que prenait la juridiction du métropolitain, a Savez-vous si ce qui arrive aujourd'hui a Rothade n'arrivera pas demain à quelque autre d'entre vous ? Et alors où trouverez-vous refuge et protection? » De son côté, Hincmar soutenait : i**que Rothade avait été jugé conformément aux canons de l'Eglise ; 2® que, conformément a ces canons, les différends entre les évêques et les prêtres devaient être décidés dans les conciles provinciaux, et n'être déférés au pape qu'en cas de doute; 3** que si l'évêque condamné interjetait appel, le pape devait nommer << judices in partibus », et non faire juger la cause à Rome même ; 4** que les métropolitains seuls ne pouvaient être jugés sans l'assentiment du pape, mais que les simples évêques pouvaient l'être. Nicolas ne se laissa point arrêter par les arguments d'Hincmar; il rejeta même formellement la demande de Charles le Chauve, qui le priait de laisser tomber le procès, et il obtint qu'un synode tenu à Verberie le 25 octobre 863 décrétât l'envoi a Rome de Rothade et de quelques fondés de pouvoir. Examen fait, le Pape, la veille de Noël 864, cassa les décisions du concile^ de Soissons dans un fameux sermon d'où j'extrairai les principes qu'il entendait Taire prévaloir

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