CHAPITRE II
L INSTALLATION DU DEBUT
En s'enfonçant dans les profondeurs du désert de la Chartreuse, guidé par Hugues évoque de Grenoble, saint Bruno avait cherché, aux dernières années du siècle précédent, à reproduire en Europe le genre de vie des anachorètes de la Thébaide.
Tel n'était pas, nous le savons, le but de Norbert guidé par Barthélémy évêque de Laon, au désert de Prémontré. S'il est avide de solitude, c'est en vérité pour s'y mieux préparer à l'action. L'idéal du contemplatif n'existe, dans ses vues, que directement subordonné à la fonction apostolique. Avant la lettre, il entend réaliser la formule du patriarche des Prêcheurs, qui peut-être lui en empruntera l'esprit : contemplari et aliis contemplata
tr acier e.
Ce n'est donc point par spleen ni par besoin de détente que nous voyons le fondateur reprendre sa besace de pèlerin. L'hiver est terminé. Les sentiers de la forêt redeviennent praticables; le moment est propice pour échanger momenianément les rigueurs de la retraite contre les fatigues de la prédication.
Le voici de retour à Laon. Il se présente à
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l'école de Raoul, le digne frère d'Anselme. Cette fois ce n est plus en disciple comme ci-devant, mais en maître. Il parle : il discourt sur le monde et le mépris à lui vouer, en vue de le dominer et de l'empêcher de nuire ii l'acquisition des biens supérieurs. L'austérité de sa personne met sa parole en un puissant relief : et, dans la notoriété de son histoire personnelle, tout confirme ce qu'il avance.
Puissance de l'idée servie par une logique intrépide : d'un seul coup de filet, il s'assura sept disciples ! Merveille renouvelée des temps évangéliques : sur-lechamp, sept étudiants à la fleur de l'âge s'arrachent aux douceurs des ambitions et des rêves de leurs vingt printemps, pour donner leur nom et s'enrôler à la conscription i de la vie religieuse.
Ils étaient lorrains, observe la chronique : ce furent donc des compatriotes que Norbert ramena l\ Prémontré. Ils étaient riches, ajoute-t-elle, et cette dot des premiers novices se présentait à point; ainsi du moins était-il permis d'en juger au sens humain. Mais il est rare qu'une œuvre de Dieun'éclose pas de rien : c'est la manière du Créateur, et c'est son estampille. En raison, il semblait normal que ces ressources d'un appoint si opportun servissent à la construction du monastère projeté. Du point de vue surnaturel, c'était là solution trop vulgaire. Dieu permit donc cette banalité déshonnête de fait divers : l'un des premiers compagnons du Saint, le trésorier, fut tenté de disparaître en emportant la caisse, et il succomba à la suggestion diabolique.
I. Cives conscripti : n'est-ce pas saint Bernard qui nomme ainsi ses postulants, c'est-à-dire, mot pour mot, les « conscrits du cloître » ?
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Il faut le croire : ce retour à leur indigence première était une leçon de la Providence autant qu'une épreuve.
Ils l'admirent ainsi, et se vouèrent dès lors à la pratique de Vahneget chrétien avec toute l'ardeur de leur âme délestée et confiante.
Sitôt que l'installation des disciples fut achevée, et, mise en train leur initiation, le maître repartit en mission.
C'est vers Cambrai qu'il dirigeait cette fois ses pas. Sans doute l'accueil que lui assuraient des rapports d'amitié avec l'évêque Burchard n'était point pour rien dans cette préférence ; elle ne manquerait pas, du reste, de lui porter bonheur.
A l'issue d'une prédication, il se vit aborder par un tout jeune homme qui postula et obtint la faveur de le suivre. Evermode — ainsi se nommait-il — deviendra quelque jour fils de prédilection. Au désert de Prémontré, il se signala vite par son ardeur à acquérir l'esprit d'humilité et de pénitence que Norbert réclamait dès l'abord des siens. Plus à fond que quiconque, il pénétra dans la pensée et le cœur du fondateur, qui en fit, pour cette raison, son sociiis habituel.
De fait, nous le verrons bientôt accompagner le maître dans tous ses déplacements d'importance à travers l'Europe centrale, se fixer en 1126 auprès de l'archevêque de Magdebourg, et recevoir là le dernier soupir paternel.
De Cambrai, à travers le Hainaut et le Brabant, l'apôtre parvint k Nivelles, petite patrie de sainte Gertrude. Un autre jeune homme, Antoine, sollicita la faveur de s'attacher à lui.
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Hugues, Evermode, Antoine : tels seront, sous la direction du chef, les trois principaux constructeurs de rOrdre de Prémontré. Il y en eut d'autres, à coup sur, mais, plus modestes tâcherons, ils ne travailleront que sur les plans des trois architectes. C'est pour celte raison que les premiers annalistes ont néglige même de les mentionner, laissant ce soin, et le leur rendant plus abstrus, aux hagiographes postérieurs. Ces derniers n'ont pas fait faute de s'y exercer. Le merveilleux émaille leurs récits, où il ne serait pas toujours facile de démêler la fiction de l'histoire. , 1 • ' j
A leur héros, ils assignent d'emblée une destinée de marque. A mesure que Prémontré essaimera, Gauthier , d'abord abbé de Saint-Martin de Laon , deviendra évêque de la ville et du diocèse; Milon, évêque de Thérouanne ; Richard, premier abbé du monastère de Floreffe ; Gérard, abbé de Clairefontaine ; Adam, abbé de Dommartin; un autre Richard, premier abbé de Sainte-Marie-aux-Bois; W altmann, abbé de Saint- Michel d'Anvers; Guarin, abbé de Vicoigne puis de Saint-Martin de Laon; Henri, abbé de Viviers ; Luc, abbé du Monl-Gornillon.
Chacun de ces personnages se recommande par la nuance spéciale de sa sainteté. L'un d'eux laissera le souvenir d'une humilité à l'épreuve de toute conlusion ; l'autre, d'une dévotion à l'ange gardien qui lui vaudra du ciel des faveurs de choix ; tel brillera par sa modestie et son angélique pureté, et tel autre, au milieu d'épreuves fort pénibles, puisera consolation et force dans sa dévotion à Notre-Dame : un soir, nous dit-on, qu'à cours d'huile sa lampe s'éteindra, les anges viendront du ciel l'alimenter, pour qu il
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puisse achever en paix la récitation de l'ofEce de la
Madone...
En définitive. Prémontré continuait à se peupler; au fondateur il avait sufli de quelques semaines pour en animer le désert.
Dès les premières semaines d'avril 1 120, le missionnaire encore en route regagna son pied-à-terre, escorté des nouvelles recrues faites en chemin. Il leur fit donner par l'évêque l'habit blanc, construisit en hâte un abri de supplément, et organisa le genre de vie que, d'un commun accord. Ton inaugurerait aux proches fêtes de Pâques.
Rival par sa modestie des laures d'Egypte, ce monastère du début comprend un oratoire champêtre encadré de misérables huttes.
La forêt en a fourni sur place tous les matériaux, les cabanes des bûcherons voisins, le type architectural. Mais la ferveur des frères leur fait oublier l'indigence de l'installation.
On chante l'ofiTice liturgique de jour et de nuit ; on jeûne sans arrêt; on ajoute à la lecture et à la transcription de la Bible les rigueurs du travail manuel. 11 faut bien se livrer à la vulgarité des œuvres serviles, si l'on veut se suffire à soi-même. Défrichement, exploitation du terroir, assèchement et fertilisation du sous-sol : tout ce programme s'impose. Mais Norbert entend d'abord faire de nécessité vertu. Obligation plus qu'utilitaire : car le sens de pénitence qu'il y trouve attaché le ravit. Il en admire l'insâtutîon chez les Cisterciens et en voudrait, pour les siens, l'âpre assiduité. Pour le mettre en garde contre tout excès de zèle, Barthélémy est là : n'y a-t-il pas témérité à vouloir trop exiger d'hommes voués.
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non plus comme à Cîteaux, aux seuls exercices de la contemplation, mais aux dures fatigues de Ta-
postolal?
Encore l'élaboration du cadre matériel et du statut administratif était-elle le moindre souci du fondateur.
A ces disciples que la Providence lui a confiés, il faut forger une âme; il s'agit de les élever jusqu'à la cime de la perfection idéale dont les conseils évangéliques sont l'expression, puis de les y maintenir : tâche certes la plus difficile de toutes.
L'éloquence qu'il avait mise a les gagner à sa cause, il lui fallait souvent en décupler la force de persuasion pour se les attacher sans retour.
La manœuvre est variée, et variée aussi l'habileté
du tacticien.
On le voit se multiplier auprès d'eux, relever le courage de celui-là, aider celui-ci à lutter contre la nostalgie du siècle, répondre aux objections qui se sont élevées au sujet de sa vocation dans l'esprit de cet autre, les entraîner tous finalement par l'exemple de sa conduite, illustration irrésistible de sa parole.
Un autre souci le préoccupait. Il devenait opportun de régler par un acte officiel l'avenir de la fondation. L'évêque se chargea de ce soin et remit bientôt à son ami les deux chartes génératrices qui faisaient de lui le propriétaire de la terre de Prémontré. L'année suivante (i 121) la donation fut confirmée par un acte du roi Louis le Gros, de passage à Laon.
De cette même époque (1120-1121) il faut dater aussi l'institution des religieuses norbertines.
De la part du fondateur, ce fut, avouons-le, un coup
d'audace.
Rompant en visière avec la pratique de Cluny et de
Citeaux, si sévères alors pour le voisinage de la femme « avec laquelle vivre sans danger, prétend saint Bernard, est plus difficile que de ressusciter un mort », Norbert les admet, elles aussi, peut-être un peu témérairement — ne faudra- t-il pas revenir très tôt sur cette décision? — , à participer de près aux mérites et aux suffrages des premiers religieux.
En des cellules contiguës mais séparées de celles des frères, et dont l'ensemble formait le plan d'un « monastère double », elles pouvaient s'appliquer aux mêmes offices cultuels ; rendant à la jeune communauté les services qui étaient de leur ressort, elles en recevaient en retour l'assistance spirituelle des sacrements, de la parole de Dieu, et en outre l'influence puissante de l'ambiance...
Selon toute apparence, la fille aînée de Norbert fut une noble femme du Verraandois dont l'histoire a consigné le nom. Ricvère était veuve de Raymond de Clastres, et habitait à deux lieues de Saint-Quentin.
Après avoir légué au fondateur le fief de Bolmont, elle postula de se placer sous sa houlette et de vivre à son exemple. Cet adieu au monde émut l'opinion publique, fut relaté dans toute la contrée, et provoqua, nous le verrons, à l'imitation.
Depuis plusieurs mois, Norbert était tout à l'organisation de sa famille monastique et à l'admiration de son accroissement, lorsqu'il dut se rendre au Concile de Soissons. Il partit sur l'invitation probable du légat du pape Conon, évêque de Préneste, informé de son zèle pour la gloire de .Dieu...
Il y avait quelque temps déjà que Abélard troublait la paix de l'Église : les insinuations rationalistes
Il il
52 LE FOxNDATEUR D'ORDRE.
s'exaspéraient chez lui en discussions passionnées. Cette fois le Concile avait à tâche de se prononcer pour ou contre son orthodoxie. Or le verdict ne fut pas de nature à satisfaire le fougueux dialecticien; il en prit acte pour poursuivre de ses représailles venimeuses les deux principaux champions de la saine doctrine: Bernard de Clairvaux et Norbert de Prémontré. Déjà si étroitement nouée, l'amitié des deux protagonistes se resserrera encore de leur commune ardeur h défendre les droits de la vérité outragée.
A l'issue du Concile de Soissons, Norbert a regagné sa chère soUtude et rejoint avec empressement les siens. Cependant un nouveau déplacement du père ne tardera pas à décapiter de rechef la famille. Le but immédiat du voyage prévu vient, cette fois, du souci qu'a le Saint de pourvoir l'oratoire, qu'il rêve du reste d'agrandir et d'embellir, des reliques de martyrs qui lui manquent encore.
Pour ravoir observé au temps de sa jeunesse, il n'ignorait pas que Cologne était exceptionnellement riche de ces trésors. L'archevêque Frédéric témoignait toujours à son ancien chanoine une bonté que celui-ci savait libérale ; l'occasion était venue de
la mettre à profit.
De nouveau, il fit donc ses adieux à son cher troupeau, non sans le consoler d'une joyeuse promesse : à coup sûr, il serait de retour pour la Noël, et cette fête marquerait la date de la première profession du couvent; ce jour-là, d'un seul cœur comme d'une seule voix, tous s'engageraient solennellement, par les vœux de religion, au service du Seigneur.
Voici donc l'Apôtre cheminant vers l'Est, sans doute par le même itinéraire que l'année précédente.
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Ses étapes sont marquées par les stations qu'il juge plus utiles a la cause de Dieu. Le programme ne varie guère. Ici, il prêche et convertit; là il se prête à la réconciUation d'adversaires irréconciliables et il y réussit. Plus loin, il parle de l'œuvre, et des postulants se présentent à lui.
On se souvient de son passage de l'année précédente. On en reparle; sa réputation n'a point pâli : elle est toujours celle d'un remarquable pacificateur. Mais les moyens qu'il emploie pour atteindre son but échappent aux investigations, et déjà Ton va répétant sur ses traces que de tels succès ne peuvent être attribués qu'au prestige d'un thaumaturge.
Sur place, l'épisode de Nivelles n'a donc rien pour surprendre. Une enfant de douze ans est possédée du démon. C'est la fille d'un bourgeois de la cité. Apprenant le retour de Norbert, le père accourt en pleurs et sollicite son intervention par un acte de foi et de confiance tout à l'honneur du Saint.
La malade est mandée. A l'heure dite, une foule nombreuse d'amis et de curieux lui fait escorte. Les exorcismes commencent. Mais à sa proie l'esprit immonde se cramponne. La lutte devient pathétique ; la séance menace de se prolonger. Enfin, Satan fait mine de faiblir : il se trahit par une plainte amère à l'adresse de l'antagoniste qu'il interpelle de ces mots : « Étranger i>enu de France, pourquoi me tourmenter ainsi? »
Cependant la partie n'est pas encore gagnée. La nuit vient, et tout attristé de son échec momentané, Norbert rend l'enfant à son père, en lui demandant de la ramener le lendemain à la première heure.
Dans l'esprit de l'exorciste, il ne s'agit de rien
moins que de faire violence au ciel. La prière est le tyran de Dieu : chez ses hôtes, Norbert passera la lîuit en prière. Ce genre de démon s'expulse aussi par le jeune : Norbert prend à témoin le Seigneur de sa décision formelle : il n'acceptera nulle nourriture qu'il n'ait, au nom de Dieu, délivré cette nrialheureuse. Mais c'est en son recours favori qu'il a surtout confiance : la sainte Eucharistie.
Dès l'aube du jour suivant, en présence d'une foule accrue de la veille, le duel recommence. La possédée s'agite frénétiquement ; il faut la retenir par force près de l'autel. Norbert charge de ce soin Hugues et un autre des nouveaux disciples, puis commence l'offrande du sacrifice, élève l'hostie consacrée contre laquelle l'esprit impur vomit ses blasphèmes. Enfin, pour l'enfer, sonne l'heure de la déroute. Satan pousse un cri de fureur, et s'échappe en violentant sa victime de convulsions terribles. Celle-ci du moins n'est plus qu'émue de ces dernières secousses, et regagne, bel et bien délivrée, le foyer
paternel.
Qu'on juge de la gratitude du père et des acclamations enthousiastes de l'assistance! Le récit qu'en rapportent les contemporains ne permettrait pas à la plus sectaire mauvaise foi de révoquer en doute le témoignage d'une telle multitude de témoins.
Mais lui Norbert, à l'imitation de son Maître divin, ne semble préoccupé que de se dérober à cet éclat d'ovations. Il a, du reste, hâte d'atteindre le terme du voyage. Séance tenante, il quitte Nivelles pour Cologne; dès les premiers jours d'octobre 1121, il franchv^ssait les portes de la ville.
Il y avait cinq ans déjà qu'il s'était engagé la au
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service des autels : cinq ans combien féconds en fruits de sainteté, pour lui et plusieurs autres ! Nul doute que de nombreux survivants de sa conversion aient signalé, dans l'humble missionnaire, le brillant courtisan d'alors. Et les commentaires d'aller leur train. Bonne réclame d'ailleurs, qui mieux que toute autre, va précipiter les foules au pied de la chaire du compatriote reconnu, et les décidera h la réception du sacrement de Pénitence; à l'homme de Dieu l'on veut absolument avouer ses péchés et obtenir de lui le pardon.
Comment rester insensible à pareil empressement? Norbert se met en devoir d'obliger d'abord les âmes. La dilatation de sa charité y trouve son compte. Son intérêt n'en souffrira point, car sa requête se trouvera étayée de tout l'appoint de la gratitude publique, à l'heure où il sollicitera du prince-évêque et des notables de la cité, l'autorisation la plus délicate qui soit : celle de distraire de leur trésor, pour en parer son église à lui, quelques-unes des nombreuses reliques dont Cologne était dès lors si jalousement fière.
Hasardée certes était la supplique. L'on sait à ce sujet Ja susceptibilité du peuple chrétien de l'époque.
Mais il n'y eut pas une seule protestation ni du clergé, ni du peuple. A Norbert, il devenait donc loisible de pratiquer, en vue de son pieux dessein, les fouilles qu'il jugerait opportunes.
Après s'être préparé à l'entreprise par le jeûne et la prière, notre Saint eut une vision. La vierge Ursule lui apparut. On se rappelle l'histoire de cette dernière et comment, au v^ siècle, à la suite d'un naufrage, elle était venue s'échouer, avec ses
nombreuses suivantes, vers Uembouchure du Rhin, pour remonter ensuite le fleuve et tomber entre les mains des Huns. Gaunus, leur chef, s'était épris de sa beauté. Mais Ursule avait objecté que déjà elle était, l'épouse du Christ, et que d'ailleurs ses cornpagnes et elle étaient décidées à mourir plutôt que de forfaire à leurs premiers serments d'amour. Alors la passion du barbare s'était exacerbée en fureur, et il avait donné l'ordre qu'on les tuât.
Depuis cette hécatombe, le culte des féales marlyres s'était perpétué sur place, mais sans qu'on sut exactement l'endroit précis de leur sépulture. Qu a cela ne tienne ! L'obstacle n'est pas invincible. Voici qu'Ursule en personne s'est montrée à Norbert pour lui révéler le lieu de son repos. Sur les indications du voyant, les recherches commencent; bientôt le corps est découvert dans sa totalité. On le dépose dans un reliquaire richement ciselé, et on l'apporte au quémandeur au milieu de transports d'allégresse. Mêmes préparatifs et même genre de fouilles au monastère de Saint-Géréon. Ce saint Géréon avait été le chef de la célèbre légion thébaine dont nous avons déjà parlé. Avec plusieurs de ses soldats, il dormait son dernier sommeil sur l'emplacement du couvent édifié en son honneur et consacré à sa mémoire; mais où était-ce d'une façon précise? Nul
n'aurait su le dire. . i a
Norbert continua à faire violence au Ciel. Aussi, contre toute vraisemblance, fut-il à même d'indiquer bientôt l'endroit exact où il fallait creuser. D'un sarcophage de grand prix, les restes du martyr émergèrent bientôt : ici encore, rien ne manquait à l'anatomie, si l'on excepte la tête tranchée au ras de
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la lèvre supérieure. Le soldat romain se reconnaissait aux bottes et aux éperons; de plus, une grande croix de fils d'or décorait sa poitrine.
Une telle inçentio/iy comme l'on disait alors, mit de nouveau la cité en liesse, puis en émoi. Le seigneur Géréon était l'objet d'un culte ancestral, et si fervent que, quitte à chagriner le thaumaturge, la foule ne peut plus se résoudre à lui abandonner son bien. L'affaire prend de l'ampleur. Les cerveaux s'échauffent mutuellement, et le prévôt a fort à faire pour calmer l'effervescence qui menace de tourner à l'émeute.
Il fallut user d'expédients. En grand secret, plusieurs parts furent faites des reliques insignes. A Norbert on attribua une fraction notable du corps. Le reste devint immédiatement l'objet d'une procession très solennelle de nature à satisfaire la piété du peuple et encore plus à distraire, de tout contrôle importun, l'attention des indiscrets à l'affût.
Quant à notre Saint, muni de son précieux fardeau, il dut quitter la ville sans délai. Sur le passage des deux châsses escortées de nouvelles recrues conquises à l'Ordre — une trentaine environ — , se prosternait la population accourue des châteaux, des monastères, des paroisses. En apprenant l'arrivée de la caravane, certains seigneurs s'honoraient d'offrir l'hospitalité aux pèlerins : tel, un certain comte Godefroy, qui, à l'entrée de Namur, s'avaiiça au devant d'eux, leur souhaita bon accueil, les conduisit à sa villa de Flore1Fe,et pria Norbert d'en faire, aussitôt que possible, une filiale de Prémontré.
Le Saint accepta la donation, laissa là quelques disciples, promit d'envoyer de quoi organiser et peupler cette première succursale. Puis l'on se remit en route;
car le déclin de l'automne rappelait au père sa promesse : il s'était engagé à rentrer parmi les siens pour
la Noël. ,
Grande fut de part et d'autre, l'allégresse du retour. Les reliques furent provisoirement installées le mieux que l'on put... En hâte il fallut édifier d'auti^s cellules pour les nouveau-venus; tout compte fait, une quarantaine de clercs et un plus grand nombre encore de laïcs formaient le personnel de la communauté.
La profession religieuse de tout ce monde avait donc été fixée au vingt-cinq décembre : restait le temps d'une préparation soignée.
Norbert se chargea de la procurer à ses fils. A cette fin, deux fois par jour, il leur adressait spécialement la parole. L'estime de leur vocation, l'attachement à leur état à l'encontre des protestations de la nature qui se cabre, la noblesse et l'opulence de la pauvreté volontaire : tels étaient les thèmes principaux de ses entretiens.
L'heure venue, il recommençait à prouver par toute sa conduite la sincérité de ses convictions, n'oubliant jamais, dit le chroniqueur en une formule lapidaire, « que lefaite a plus de pouvoir que le dire ». A quel point il devint de plus en plus maître, non seulement des âmes, mais aussi des cœurs, un détail de cette époque en fournira la preuve. Le temps était venu pour la famille monastique de se déterminer a l amiable pour l'admission de leUe ou telle des règles religieuses approuvées par l'Église : serait-ce a celle de Saint-Benoît ou à celle de Saint- Augustin ^ que l on