‹ Saint Norbert, (1082-1134) [microform]Chapitre 15 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE MONASTERE PRIMITIF

C'est, dans l'histoire du monachisme, s'exposer a l'abus du lieu commun, que de signaler la ferveur qui caractérise uniformément les débuts d'un Ordre religieux. L'ascendant d'un fondateur s'impose toujours aux entours immédiats avec un luxe de chaude influence qui n'ira plus, après lui, qu'en s'attiédis-

sant.

Joint au rayonnement de la sainteté, le charme que Norbert exerçait sur tous ses contemporains lui avait conquis d'emblée, nous l'avons constaté, de nombreux disciples. Depuis la profession canonique, leur groupement constituait désormais un institut religieux avec son organisation k part. Les grandes lignes en avaient été, depuis quelque temps, progressivement tracées, mais elles laissaient k déterminer encore l'agencement définitif des détails.

Prêtres, frères convers, chanoinesses, les trois éléments principaux de la communauté étaient soumis k l'autorité absolue et sans contrôle de Norbert. Sans en porter le titre, le fondateur réalisait, en somme, la fonction abbatiale, correspondant, en cette société du Moyen Age, k la charge du seigneur

doublée de la sollicitude du père. Sans en porter le titre, disais-je : toujours il s'y refusa par un scrupule

de son humilité.

Un prieur partageait avec lui le fardeau des responsabilités. En son absence, il devenait sonlieulenant. Très tôt, il y eut aussi des supérieurs suba ternes, chargés de présider aux exercices conventuels des clercs, aux travaux manuels des convers.

L'union, qu'il ne se lassait point de recommander aux moindres détenteurs d'une parcelle d'autorité, devait profiter autant à l'atFermissement du pouvoir suprême qu'à la difiFusion de l'esprit propre à la nouvelle famille religieuse.

Cet esprit, le Saint l'inculquait lui-même de tous ses efforts. Des novices, il réclamait surtout 1 abnégation. Il vantait la pratique de cette vertu fondamentale qu'il croyait nécessaire aux cœurs pusillanimes comme aux âmes rebelles. « Faire le vide dans son cœur, répétait-il en guise d'axiome c est préparer à Dieu la place qu'il attend. » Le vide était donc avantageusement comblé. Mais il fallait aussi rendre à l'auguste occupant le séjour délectable, et ceci, d'après tel protocole spécial à l'Ordre. ^ Quelles étaient les particularités de la mystique

norbertine ?

La charité envers le prochain, se traduisant en vraie fraternité dans les démonstrations de l'hospitalité offerte aux étrangers ; l'amour du Christ entrevu sous les haillons du pauvre ; la correction mutuelle, au chapitre quotidien, des manquements à la Règle ; une attention singulière pour tout ce qui concerne l'adorable Sacrement de l'autel : sur ce quadruple thème, ses entreliens ne tarissaient pas.

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Mais ses recommandations au sujet de la fonction capitale du sacerdoce, à savoir le sacrifice eucharistique, étaient de tous les jours.

« O prêtre, s'écriait-il dans l'enthousiasme de sa ferveur, tu n'es pas loi-même, car lu es Dieu. Tu ne t'appartiens pas, puisque tu es le serviteur et le ministre du Christ. Tu n'es autre que l'époux de l'Église. Tu n'existes pas pour loi, n'étant que médiateur entre Dieu et les hommes. Tu ne viens pas de toi, car tu n'es rien. Qu'es-tu donc, ô prêtre ? je le redis, tu n'es rien, tout en étant tout. Prends garde que l'on ne puisse non sans raison l'adresser le défi que l'on décochait à tort au Christ souffrant : Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver luimême ! » Puis, par crainte de ne pas mettre suffisamment en valeur cette pièce maîtresse de sa spiritualité, il insistait sur son mécanisme et son utilisation pratique : « C'est à l'autel que l'on prouve sa foi et son amour pour Dieu... En purifiant sa conscience dans les aveux du chapitre, l'on témoigne du soin que l'on a des intérêts de sa propre âme. Quant à la charité, elle se manifeste par l'empressement à accueillir les hôtes et à soulager l'indigence. »

Dévotion eucharistique, désir de purification, bonté pour le passant ou le miséreux reçus au xenodochium proche de la porte Saint-Jean : ce noble programme comportait une sanction infaillible : « Gardez bien ces recommandations, et je vous promets, au nom du Seigneur, que sa Providence ne vous manquera jamais. » Gage de salut, c'était donc aussi la panacée, du moins, la condition du bonheur présent. Sans hésiter à se mettre en scène, le fondateur, par comparaison et contraste, se citait lui-même pour

ee LE FONDATEUR D'ORDRE.

produire la preuve de ce qu'il avançait. Son goût de rhumilité y trouvait profit.

Parfois d'ailleurs, ne devait-on pas, dans l entourage, chuchoter tout bas en se le montrant, les secrets ébruités de sa vie de dissipation? « Jamais je ne me suis trouvé à Taise à la cour des grands, confessait il les yeux baissés; au cloître, je suis bien. Mon expérience, la voici : où que ce soit, à la cour, au couvent, dans les charges ecclésiastiques, le don de soi-même à Dieu est la seule condition du bonheur. Comblé d'honneurs, de richesses, de plaisirs mondains, je me plaignais de mon dénûment. Aux jouissances du siècle, j'ai préféré les délices célestes; je puis m'en porter garant : celles-ci ont une autre suavité, une autre constance, une tout autre plénitude. » Peut-on dire qu'on « perd un appui, expliquera plus tard Bossuet en termes de Bible, quand on jette un roseau fêlé qui, loin de nous soutenir, nous percerait la main si nous voulions nous y appuyer? Faut-il du courage pour s'enfuir d'une maison qui tombe en ruines et qui nous écraserait dans sa chute? C'est donc, conclut-il, une pitoyable erreur que de s'imaginer qu'on sacrifie beaucoup à Dieu quand on quitte le monde pour lui ».

L'esprit d'un Ordre religieux est sa caractéristique la plus révélatrice; mais il se traduit en actes, et ses diverses manifestations le font alors saisir sur le vif. Aux termes de la vision dont il avait été le confident, Norbert avait adopté la règle de Saint- Augustin, mais non d'une façon si exclusive qu'il n'y intercalât certains emprunts faits à la règle de Saint- Benoît. La loi augustinienne est d'ailleurs d'une brièveté de texte et d'une souplesse d'adaptation qui exige

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de toute nécessité, des précisions d'ordre pratique. Par sa richesse de mise au point, il se trouve que celle du patriarche des moines d'Occident les offre en abondance.

Aux Augustins, les Prémontrés se rattachaient par la liturgie de l'office divin, le ministère apostolique, les bénéfices à charge d'âmes, la coupe de l'habit, le titre de chanoines qu'ils se donnaient par opposition au titre de moines. Aux Bénédictins, ils s'apparentaient par la pratique du jeûne et de l'abstinence, l'usage de dormir tout habillés, l'habitude journalière du travail manuel.

A la journée courante, cette accommodation donnait, à très peu près, la physionomie qui suit : levé à minuit pour le chant ou la psalmodie des Vigiles, le disciple de Norbert revenait occuper sa stalle du chœur aux différentes heures de l'office comprises entre le lever et le coucher du soleil; nulle autre occupation ne pouvait le dispenser de celte tâche de Vopiis Dei qui restait sa lâche à lui. La messe conventuelle formait, comme ailleurs, le point culminant de la prière publique. Il y avait aussi des loisirs à consacrer aux exercices volontaires de la piété privée ; mais l'on peut dire que la vie de l'âme trouvait son aliment, un aliment de choix, dans l'accomplissement de la sainte liturgie.

A côté de la prière publique figurait, en place d'honneur, l'obligation du travail manuel, ne fût-ce qu'à titre de dérivatif de la contemplation. Nous l'avons vu, le fondateur n'avait rien changé à ce régime alors commun à tous les monastères; bien plutôt il eût voulu astreindre d'abord les siens à la nécessité de vivre à la sueur de leur front. On n'a

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es LE FONDATEUR D'ORDRE.

pas oublié non plus b quel point il tenait au désintéressement apostolique. Son idée avait persisté. En réaction contre les abus simoniaques de Tépoque, il eût désiré que ses missionnaires n'acceptassent jamais, de qui que ce soit, nulle rétribution, et eussent en marge de leur ministère d'autres moyens d'existence, fussent-ils précaires, voire onéreux.

Mais un problème déjà posé réclamait sans plus de retard une solution pratique. En fût-elle réduite à des auditoires campagnards, l'évangélisation de la chrétienté supposait une préparation intellectuelle suffisamment intense et prolongée. Cet apprentissage serait-il compatible avec l'assujettissement aux œuvres serviles? Le danger ne menaçait-il pas que telle obligation fût au détriment de telle autre?

Ici l'expérience de Norbert n'était plus probante. Il est possible que l'héroïsme personnel du Saint fût capable de faire face à la complexité du programme; mais la majorité des disciples ne ploierait-elle pas sous un pareil faix?

C'est ici que le génie de Barthélémy de Yir, plus que jamais conseiller sage et fidèle ami, eut la nette perception de l'impossibilité d'une semblable surcharge. D'un commun accord, on y renonça donc. Mais, soit force d'une habitude déjà prise, soit conformité a la pratique communément adoptée par tous les cloîtres d'alors S le principe du travail

1. Il est certain que le problème du travail manuel en usage dans les cloîtres était alors d\ine complexité presque irréductible Que Norbert consultât à ce sujet ou l'autorité de saint Benoît ou l'autorité de saint Augustin, il lui était peu loisible de traiter par la suppression radicale ce point capital de discipline, lly faudra, mais au siècle suivant seulement, le coup d'audace de

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manuel n'en continua pas moins de prévaloir.

A l'imitation des Cisterciens, les Prémontrés se livraient donc à la rude mise en valeur et à l'exploitation de forêts, de cultures, de vignes, de pâturages, et plus tard à la gérance de moulins, de fours-banaux, de colonies agricoles.

Précieuse devint l'aide des frères-lais qu'à l exemple des diverses fractions de l'Ordre bénédictin, moines de Fontavellane, de Vallombreuse, de Cîteaux, Norbert avait accueillis chez lui.

Admis à la profession religieuse au même titre que les chanoines, les convers n'étaient pas astreints a l'office choral. Pour eux l'obligation de la prière

saint Dominique. Non pas que Benoît et Augustin fassent du travail manuel une obligation rigoureuse : il serait excessif sans doute de le prétendre-, mais Tapplication du moine aux œuvres serviles leur semble néanmoins à tous deux Tidéal à poursuivre dans toute la mesure du possible. « Car, assure saint Benoit, s'il arrive au moine de gagner sa vie à l'exemple des Apôtres, des Pères du désert, des aînés de la vie cénobitique, c est bien alors qu'il réalise à la perfection son titre de moine » . On sait du reste que les Cisterciens, si près du texte de la règle repugnèrent toujours aux commentaires autorisés, et qu ils tont la part très large au travail des mains. - Constatations du même genre chez Tévêque d'Hippone, fournie par une lettre ouverte de ce dernier à l'évêque de Carthage; à travers de mélancoliques regrets, on y lisait cette déclaration qui, nous le savons par ailleurs, ne fut jamais, parmi les fondateurs d Ordre et les grands moines du Moyen Age, que l'objet d'une vénération indiscutée : « Je prends le Seigneur à témoin de la sincérité de mon aveu : en toute franchise, ma commodité personnelle me ferait volontiers préférer, à certaines heures de la journée, m'appliquer à quelque travail manuel, comme la coutume en est établie dans les monastères bien réglés,., plutôt que de subir sans relâche le tumulte et les perplexités du tribunal en qualité de juge ou d'arbitre. »

publique était remplacée par la récitation d'un certain nombre de patenôtres, l'assistance à la messe quotidienne et à Complies. Leur liberté de mouvement et leurs nombreux loisirs composaient une journée ouvrable, acquise de plein droit au domaine, et qui n'élait pas sans valeur.

Aussi bien, le rôle de ces auxiliaires modestes est-il plus indiqué à Prémontré qu'à Cîteaux même. De toute nécessité, le religieux norbertin est, disionsnous, apôtre par profession, et comme tel applique d'abord aux travaux de l'esprit. Il lui faut approfondir l'Ecriture et la Tradition : c'est tellement essentiel à son état que, suivant une boutade devenue formule classique, <c l'ignorant serait, au sein de la tamil e, un fils bâtard qui devrait être rejeté sans nulle compassion; en effet, expliquait l'hypothèse c est d'abord par l'étude que l'on se rend capable de travailler au salut des âmes ».

L'assiduité au chœur, l'obligation du travail tant manuel qu'intellectuel, les rudes travaux de l apostolat, ne dispensaient point d'un régime de vie plus que sévère pour la nature. ^

Le premier principe de l'ascèse norberline était formulé par la règle de Saint-Augustin : « Dans toute la mesure où votre santé le permet, domptez votre chair par les jeunes et l'abstinence du boire et du manger )>. Mais ce que, dans la pratique, le conseil avait de trop peu précis était uniformément délimite par l'intervention très opportune de l'esprit bénédictin; ainsi, h l'origine, le jeûne continu parut une mesure conforme h la santé commune. Il fallut bientôt en rabattre, et les statuts primitifs, dus a la pl^nie de Hugues (1128-1129) mais approuvés par INorbert

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en personne, mentionnent, depuis Pâques jusqu'à l'Exaltation de la Sainte-Croix, deux repas par jour.

Le Prémontré n'en renonçait pas moins aux jouissances vulgaires de la table. Il était d'une austérité tout aussi rigide en ce qui concerne le vêtement. L'ensemble du costume était exclusivenient fait d'unelainenon teinte; sur la tunique, on revêtait tantôt le scapulaire — au temps du travail — tantôt la chape de même couleur. A l'église l'on portait le surplis. L'habit des convers était plutôt gris que blanc, et leur scapulaire d'une coupe un peu différente. Certes la vanité n'eût pas trouvé à s'y nicher. D'aucuns en redoutaient pourtant l'assaut. Pour lui barrer la route, ils préféraient, au choix, les effets visiblement rapiécés, ou, au besoin, s'ingéniaient à coudre en bonne place, sur un costume neuf, quelques morceaux usés.

La loi du silence ne comportait nul relâche. Elle régnait à l'extérieur autant que dans le cloître; en voyage, le Prémontré ne prenait la parole que pour l'évangélisation ou pour la consolation des fidèles.

Deux documents de la première moitié du douzième siècle nous résumeront, mieux que tout croquis d'ensemble, les grandes lignes du régime norbertin

d'alors. , xr 1

L'abbaye de Vicoigne fut fondée près de Valenciennes en 11 aS. Voici les principaux traits de la vie qu'on l'on menait dans cette filiale de Prémontré. La préférence y est acquise à une alimentation si maigre et a des bardes si grossières, que les frères en sont arrivés à éprouver de l'horreur pour tout ce qui est agréable au goût ou au toucher. Les légumes font-ils défaut? Qu'on ne s'inquiète pas. Comme à

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dairvaux, l'herbe des champs et les feuilles des arbres en liendront lieu. Les frocs ont été si rapiécés que la trame primitive de l'étoffe ne se devine même Jlus. Par contre, la charité fraternelle, 1 ardeur au travail, l'assiduité à la prière, compensent de leur richesse vraie cette indigence voulue.

Vers II 45 un chanoine régulier du diocèse de Lisieux se fait Prémontré. A peine embarqué dans sa nouvelle existence, il écrit aux confrères qu il a quittés ses impressions de l'arrivée : régime severe, maigre perpétuel, jeûne presque ininterrompu, brièveté du fommeil, silence continuel, souffrance des intempéries contre lesquelles on ne cherche nullement a se protéger, restriction même des règles de l hygiène : voilà pour le chapitre des austérités ; et certes il n y a pas, dans cette perspective, de quoi prendre au filet des postulants équivoques.

Mais voici, à l'avers, le beau côté, la face attrayante de la médaille : il règne entre les frères une concorde et une tranquillité parfaites. C'est l entente la plus cordiale; modestie, douceur, charité de tous en fon les frais. Nul ne manque jamais a 1 office divin, et tous y vaquent avec une pieuse gravite... « Cette vie, conclut l'épître, me parut angéhque. Je sentis mon cœur se prendre; et comparant les responsabilités de mon ancienne charge (il était prévôt de sa communauté) au bonheur de servir Jésus-Christ dans la pauvreté et la sujétion, je pris le parti de l humihte et

de l'obéissance. » . , ^

Ou le conçoit, une telle discipline était de nature a assurer k l'âme sa légitime domination sur le corps. Avec le maximum de rendement, elle favorisait l eclosion d'une endurance qui constituait vite la pierre de

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touche des authentiques vocations. Les autres s'éliminaient d'elles-mêmes; d'autant plus qu'une existence si rude devait être menée dans un cadre et un décor dont il faut dire maintenant les grandes lignes et le perfectionnement progressif.

Le monastère primitif était loin de reproduire l'édifice a façade recliligne et à plan unitorme que nous proposent les estampes du temps, comme type d'abbayes bénédictines.

Celui-là n'évoquait rien certes de l'antique villa romaine. Un modeste oratoire enclavé de huttes en pisé : telle était encore, au début de 1122, la résidence de la communauté norbertine.

A juste titre, l'on aspirait sinon à plus de confortable, du moins h plus de décence. Les ambitions allaient surtout à la construction d'une église qui fût un théâtre plus digne du culte public. Mais une question présupposait tout autre problème. Serait-ce sur place que l'on bâtirait? Le site offrait, il est vrai, tous les avantages de la solitude ; mais en principe, convient-il à un ordre apostolique de s'établir tellement a l'écart des foules? De plus, l'insalubrité de la vallée commençait à éprouver les santés et faisait craindre pour l'avenir : à ce sujet, il y avait parfois des plaintes et des murmures.

On l'a vu : Norbert n'était pas homme à reculer jamais devant les difficultés. Cependant il ne se souciait pas non plus de les affronter en téméraire. Cette fois il s'en remit à Dieu ; puis il recourut à la compétence de spécialistes à même d'examiner et de sonder sols et sous-sols environnants. A la prière, l'on en vint à ajouter des macérations d'exception, afin que le ciel manifestât ses vues.

SALNT NORBERT. ^

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Or, le renseignement sollicité ne se fit pas attendre.

Un religieux eut une vision. Cloué à son gibet, le chef auréolé de sept rayons lumineux, le Christ lui apparut. La croix était plantée au carrefour du vallon ; par les quatre voies qui accédaient à ce centre, une procession de pèlerins vêtus de robes blanches arrivait guidée par l'irradiation miraculeuse. Ils seproternaient aux pieds transpercés et sanglants, les baisaient, et recevaient de la bouche divine le mandat apostolique; puis ils repartaient, en missionnaires, vers les quatre points cardinaux.

Le symbole avait parlé, le Seigneur s'était prononcé :

il n'y avait plus qu'à obéir.

Sur l'emplacement de l'église et du monastère les équipes d'artisans furent mandées aux corporations, et, tout à proximité, on campa les chantiers. Mais il semblait que Dieu eût pris à cœur de continuer à manifester que l'œuvre était bien sienne, et son intervention, indispensable : car, au premier coup de pioche des fondations, une difficulté, en apparence insurmontable, se présenta; le sous-sol était si bourbeux que le drainage des eaux parut, un instant, entreprise folle dont on ne viendrait jamais à bout.

L'obstacle finit cependant par céder, et assez tôt pour que la fête déjà fixée pour la pose de la première pierre ne subît nul sursis. Suivant sa promesse l'évêque de Laon en accepta la présidence ; l'évêque de Soissons, le sire de Goucy de terrible mémoire, plusieurs abbés du voisinage, une foule immense de clercs et de laïques, lui composaient, avec le chœur des religieux, une cour digne de l'imposante cérémonie.

Puis les travaux de construction furent menés bon

train; les religieux secondaient les ouvriers de leur aide et de leurs talents. Selon toute probabilité, des chrétiens du voisinage, nobles et roturiers, s'attribuèrent, suivant l'usage du temps, l'honneur de fournir leur main-d'œuvre effective à la constructian des murs et des voûtes, gâchant eux aussi le mortier ou transportant les matériaux.

Les anges, ajoute la légende, s'improvisèrent à leur tour maçons de circonstance, contrecarrés, il est vrai, par l'intervention destructrice des démons. Bref, au bout de neuf mois d'un labeur fervent, Téglise projeta dans les airs la courbe de son pleincintre, la louange du Dieu tout-puissant, de Notre- Dame, du Précurseur de Notre-Seigneur, de saint Géréon et des Vierges martyres dont le Saint avait rapporté de Cologne les restes précieux.

Une nouvelle solennité, celle de la dédicace du temple, réunit encore à Prémontré les amis de l'Ordre. La fête battait son plein ; soudain un sinistre craquement vient à révéler que la pierre du maîtreautel s'est fendue ; or, aux termes de l'étiquette liturgique, la consécration devenait, par suite de l'accident, invalide. Un instant ému, l'homme de Dieu se consola en Dieu, et de concert avec Barthélémy, remit secrètement à une dale ultérieure, la longue cérémonie si malencontreusement interrompue.

La construction du monastère suivit de près celle de l'église conventuelle. Ce qu'il fut en magnificence et en splendeur, une confidence de quelques années postérieure à la mort de Norbert, le relate en termes lyriques. « C'est à peine si dans les plus riches et antiques abbayes de France, s'exclamait le bon moine Hermann, l'on trouverait quelque chose de corn-

parable à la beauté du mur d'enceinte, du réfectoire, du dortoir, des autres lieux réguliers bâtis par Hugues. Aussi nul visiteur qui ne se persuade spontanément que c'est œuvre divine... Bon Jésus! concluait-il en son naïf enthousiasme, de quelle joie doit se remplir le cœur de l'évêque Barthélémy, lorsqu'il vient à Prémontré et qu'il contemple ce splendide monastère, élevé là grâce à ses conseils et non sans son paternel concours! »

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