‹ Saint Norbert, (1082-1134) [microform]Chapitre 17 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SON APOLOGÉTIQUE ET SON PRESTIGE

C'est un novateur aux allures bien étranges que l'hérésiarque Tanchelin.

Tantôt sous le froc monastique, tantôt en habit laïc — un habit broché d'or et constellé de gemmes -« escorté de janissaires à Tépée toujours dégainée suivi d'un hideux harem, ce Mahomet réincarné parcourt, étendards au vent, tout le Nord de l'Europe pour annoncer qu'il est le fils de Dieu et qu'il a droit a des temples et à un culte. Quant au pape, aux evêques, aux clercs, aux sacrements, au sacrifice eucharistique, ils sont déclarés périmés par la rêvélation nouvelle, dont lui, Tanchelin, se prétend précisémenl l'organe.

Voilà pour le dogme. La morale est objet de retouches plus radicales encore ; il la résume en deux préceptes négatifs : est décrétée la suppression du paiement de la dîme au clergé ; l'obligation est par

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ailleurs rapportée d'opposer un frein aux passions les plus éhontées.

A la tête d'une bande de plusieurs milliers de partisans, il terrorise les populations. Il en impose ; on s'attache à lui par intimidation ou par crainte de représailles. Princes, évoques, ducs en arrivent à trembler eux-mêmes à son approche. Sa mise en scène burlesque et ses harangues ne réussissent que trop à fanatiser les âmes simplistes, à ruiner toute doctrine et toute règle des mœurs. Visiblement, il s'acharne à la destruction de l'œuvre du Christ.

Surtout, comment s'expliquer que son prestige ait survécu à sa disparition, et que, plusieurs années après sa mort, il fasse encore école et compte des disciples ?

Anvers demeurait la ville sainte du nouveau culte ; le monstre avait bien choisi sa capitale. Nulle cité n'eût offert autant que celle-ci plus de gages de fidélité^ voire de prosélytisme. Sa position géographique s'y prêtait à merveille.

De son port, avec les produits manufacturés des Flandres et du Brabant, les vaisseaux marchands expédiaient au loin les idées de réforme. Et pour que l'exportation n'épuisât pas la populeuse métropole, le fournisseur avait pris soin de l'approvisionner en surabondance. Il n'avait que trop réussi.

Les fidèles que le Christ comptait encore dans ses murs étaient en nombre si minime qu'un seul prêtre suffisait à leur assurer son ministère, ministère voué d'ailleurs à la stérilité, car on savait l'indigne en situation fausse et rapports incestueux.

Anvers appartenait alors au diocèse de Cambrai. L'évêque Burchard — que nous connaissons déjà — gé-

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missait devant Dieu, et se demandait par quels moyens il parviendrait jamais à libérer du joug infernal la portion de son troupeau esclave d'une si naïve crédulité. Pour lui Tangoisse se décuplait d'un insuccès récent.

Il y avait k Anvers une basilique que Godefroy de Bouillon avait bâtie et dédiée à l'archange saint Michel avant le départ pour la croisade. Or î'évêque venait d'y rétablir un collège de douze chanoines chargés de la desservir. Peine perdue en vérité : les envoyés s'escrimaient en vain contre des habitudes invétérées, et, jusque-là, ils n'avaient rien pu encore contre l'erreur et le vice.

Par quelle inspiration le bon prélat se souvint-il, à la minute précise, de son ami Norbert ? Pourquoi n'avait-il pas plus tôt songé à faire appel à lui, à son dévouement, à un apostolat proclamé cependant fructueux dans tous les pays d'alentour ? Mystère à peine croyable !

Sitôt pressenti, Norbert accepta la proposition de Burchard et fit ses préparatifs de départ. Il emmènerait avec lui douze disciples, triés d'entre les plus zélés, mais en même temps d'une culture doctrinale approfondie. Tous, souligne le premier biographe du Saint, avaient étudié aux universités de Laon ou de Paris. Pour débusquer l'hérésie qui se terrait dans les murs d'Anvers, il fallait avant tout une parole incisive, sûre d'elle-même, capable d'exposer la vérité dogmatique avec sa rigoureuse précision : ce serait là toute la méthode apologétique des missionnaires. D'elle-même une nette projection de lumière triompherait des ténèbres. Et pour qu'au préalable tout argument de polémique directe fût écarté, la charité

des hommes de Dieu devrait être digne de leur science : nulle discussion, mais une patience inlassable à ramener les égarés au Christ P^oie en même temps que Vie et Vérité,

Tel fut le programme esquissé par Norbert au début de la mission.

A ces directives, le succès répondit à souhait. Sans y être même convié, ie peuple perverti discerna bientôt à quels interprètes. Dieu avait fait appel pour se révéler à lui : était-ce... Tanchelin le magicien, présentant en preuve d'une mission célesie ces jolies lettres de créance : le vol, le vice, la violence; ou plutôt n'était-ce pas Norbert et ses compagnons: eux ne prêchaient rien que d'abord ils ne le réalisent à la lettre, et s'adonnaient à la pratique intime des plus héroïques vertus de l'Évangile.

Bientôt la défaite de l'enfer s'annonça complète. En masse, l'on se réconcilia avec Dieu. En réparation des sacrilèges qui avaient marqué le rè^jne de Tanchelin, on rapporta au Saint les vases sacrés jadis enfouis, alors qu'ils contenaient encore parfois les Saintes Espèces, et que la persistance du mépris avait, des années durant, tenus relégués aux oubliettes*.

Libre du carcan de l'hérésie , la ville eut conscience de la dette de gratitude contractée par elle envers Norbert et ses disciples. Il ne lui en coûta pas de le confesser,

I . Au musée d'Anvers on peut voir un tableau signe' de Corneille de Vos (•}• 1681) immortalisant la scène de la restitution. Devant celte évocation de l'e'pisode, le souvenir de l'amour passionné que Norbert portait au Saint-Sacrement ne manque pas de revenir en mémoire, et fait mieux comprendre à quel point l'empressement de ces gens fut agréable à son cœur.

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car une fois de plus, le Saint avait captivé son monde par le charme de sa personne, l'onction de son éloquence, la suavité de son commerce.

Il advint même qu'on insista pour le garder : puis on finit par céder à ses protestations d'impossibilité, sous cette réserve toutefois que le père serait du moins remplacé à Anvers par un gi^roupe de ses fils. L'église et la collégiale Saint-Michel lui furent cédées pour l'établissement de chanoines de son Ordre.

A la combinaison le fondateur ne se hâtait pas de donner son assentiment : on le sait, rien n'était plus contraire à ses vues que d'installer ses religieux à demeure dans le tumulte de» cités. Mais il se peut qu'une raison supérieure commande parfois une exception : l'influence de Tanchelin avait subsisté un trop long temps, pour que la récente débâcle de son prestige n'eût pas besoin d'être confirmée.

Le Saint accepta donc la donation. Datée de 1124, la charte de transfert signale que toutes les fonctions pastorales pourront être exercées par la communauté norbertine. En abandonnant aux nouveaux occupants l'église Saint-Michel, les précédents chanoines, sauf quatre qui prirent l'habit de PrémoQtré, se retirèrent à l'église Notre-Dame dont ils assureraient désormais le service. Entre les deux paroisses limitrophes, il n'y aura jamais que rapports de bonne entente, cordiale et mutuelle assistance.

L'acte d'abandon est dédié « au seigneur Norbert, homme d'une religion éminente », et signé du nouveau prévôt de Notre-Dame et de ses sept compagnons.

L'installation des Prémontrés à Saint-Michel fut

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favorable au maintien de la rénovation due à la mission. Par surcroît, elle contribua à la propagation du nouvel institut. L'année suivante, sous le vocable de sainte Marie-Madeleine, un couvent de moniales norbertines fut fondé dans la ville; en outre, le Tiers-Ordre y prit bientôt une remarquable extension.

Complet était donc le triomphe de Norbert. On en parla comme d'un miracle. Mais il s'en faut que le succès de la mission d'Anvers n'ait été connu que du Brabant et des Flandres. Il tenait trop du merveilleux pour qu'en un temps avide de prodiges l'écho ne s'en répercutât peu à peu jusqu'aux confins de l'Europe chrétienne.

Pour lui, absorbé en Dieu, insensible, autant qu'aux avanies, à la gloire claironnée autour de son nom, il avait regagné Prémontré par le détour qui lui permettrait de visiter au passage ses chères familles de Cappenberg et de Floreffe.

Retrouver les siens : nulle joie intime n'était comparable à celle-là, ni plus capable défaire battre d'aise son cœur.

Aussi comme il s'entendait à témoigner, dès le retour, l'affection qui en débordait. Avec empressement, il se faisait tout à tous, n'épargnant ni son temps ni sa peine pour rendre à chacun les bons offices que lui inspirait une sollicitude quasi maternelle. Et le ciel qui reconnaît les siens à la délicatesse de leur charité, se plut à manifester parfois, par une intervention de sa droite, sa singulière satisfaction.

Un exemple entre plusieurs autres.

C'était par une nuit d'hiver. L'infirmerie logeait alors plusieurs frères. Norbert veillait et trompait

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rînsomnîe des malades en parlant, comme il le savait faire, de la brièveté du temps d*épreuve et de l'inépuisable durée de l'éternelle récompense.

Cependant la soif torturait les patients dont plusieurs grelottaient de fièvre. Norbert fit quérir de quoi les désaltérer.

Proche est la citerne ; Teau est bientôt apportée. On en remplit les coupes. Elle paraît limpide. Mais quoi? Le visage du Saint se rembrunit. Il ordonne qu'on la jette et que l'on regarde au fond du vase... D'une taille gigantesque, un crapaud s'y tenait blotti. Sans s'accuser de la moindre incurie, les frères infirmiers protestent : le vase était net, et, de plus, ils ont puisé au creux le plus profond de la fontaine. Cette autre anomalie les intrigue : comment expliquer la présence hideuse en cette saison ?

Doucement, le père rassure son monde : celui qui, au paradis terrestre, s'insinua dans les anneaux du serpent, s'est travesti cette fois en une autre bête immonde^ ; mais il n'y a rien à craindre de lui : « Plus rusé que puissant, affirme Norbert, il sait beaucoup, il est vrai, mais il ne peut rien si notre volonté ne se livre d'elle-même à lui. »

Ne sourions pas trop vite de l'aventure, et gardonsnous ici des suggestions d'une critique aussi commode que primesautière...

Plût à Dieu, en effet, que de tels conseils eussent été superfius ! L'esprit du mal avait déjà donné la mesure de sa haine contre une œuvre si rivale de la

I. A Moissac, parmi les détails d'un porche d'église^ lesquels le cèdent à peine aux plus fines créations de Part grec, on peut distinguer le haut-relief de la femme déchue : deux serpents ravagent sa poitrine, et un crapaud s'apprête à la dévorer.

sienne, et qu'il s'efforçait, par tous les moyens, d'étouffer dans l'œuf. Il n'y avait pas à rassurer làcontre que les âmes hantées par le cauchemar. La chronique en fait foi : aux alentours du couvent, les incursions diaboliques étaient alors fréquentes, et si fréquentes que plusieurs religieux s'étaient laissés terroriser au point de n'oser plus sortir dès la chute du jour.

Faut-il s'étonner outre mesure? Pierre le Vénérable compare le monastère à une forteresse assiégée sans trêve par l'ennemi. Il ajoute qu'il n'y aurait pas trop d'un livre pour consigner le récit des assauts livrés à Cluny par le démon. Et plus on y est fidèle à Dieu, plus aussi s'acharne la rage du maudit. '

Un soir, selon sa coutume, Norbert poursuivait sa veillée de prières dans l'oratoire qui suppléait à l'église alors en voie de construction. Le minuit approchait. Terrassé par la fatigue, le Saint consentait enfin à prendre quelque bref repos avant la psalmodie des Matines. 11 va se retirer lorsque soudain surgit devant lui un ours à la gueule et aux pattes menaçantes. D'abord ému, Norbert se ressaisit. Il se souvient : Antoine n'eut-il pas, au désert, la visite du démon déguisé en bête sauvage : ours, lion, loup, serpent? D'ailleurs, les portes de l'oratoire sont fermées, et ce n'est nullement de quelque fourré voisin qu'a pu sortir l'intrus : ne viendrait-il pas plutôt de l'enfer? Alors s'armant d'abord d'un signe de croix, il interpelle ensuite messire Satan en personne : « Que prétends-tu donc? lui dit-il. Au nom de Jésus-Christ, éloigne-toi d'ici sans délai. Tu ne saurais nuire, et tu le sais bien, qu'à ceux que leurs péchés courbent volontairement sous ton joug. » Et

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Totirs de se volaliHser comme ténèbres au soleil.

Les loups devaient être plus nombreux que les ours dans les immensités boisées qui avoisinaient le monastère. Pour préserver les troupeaux confiés à leur garde, les frères pâtres avaient parfois fort à faire. Souvent aussi maître loup figurera avec un rôle moins terrifiant dans un certain nombre de scènes naïves dignes des Fioretti, et dont l'on retrouve la légende et la fraîcheur au berceau de toutes les familles religieuses du Moyen Age.

Les tableautins ne manquent pas. En voici quelques croquis rapides.

« Un loup donc étant de frairic »

lui aussi, fut aperçu dévorant à belles dents un chevreau. Vite l'alarme est donnée ; on pourchasse le ravisseur, on l'atteint; on dégage la proie qu'on emporte en lieu sûr. Mais le chasseur détroussé s'obstine à suivre le cortège, se poste sur le seuil du monastère, et ne cède à nulle injonction, plus tapageuse que rassurée, d'avoir à regagner sa tanière. Le vacarme augmente avec l'entêtement du fâcheux. Norbert est mis au courant, se prononce gaîment pour la légitimité de la capture, exige qu'on rende son gibier h frère loiip^ lequel, ayant reçu satisfaction, se hâte alors vers l'orée du bois.

Vraiment, oserais-je ici demander, frère loup serat-il mieux traité, au siècle suivant, par son grand ami François d'Assise? Et, ici ou là, n'a-t-on jamais fait tort aux précurseurs Bernard et Norbert, de l'auréole dont bénéficie un peu trop exclusivement, semblet-il, tantôt l'un tantôt l'autre des deux fondateurs illustres d'Ordres mendiants.

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Car sait-on que Bernard, lui aussi, l'austèire et rigide Bernard, avait la pitié prompte à s'alarmer devant les justes revendications de tel animal... ou le péril couru par tel autre. Ses signes de croix tracés en l'air n'intriguèrent pas longtemps les témoins de sa vie. Ceux-ci apprirent bientôt que l'exorcisme distant portait toujours bonheur à quelque pauvre oisillon traqué de près par un rapace ailé, ©u à quelque lièvre dépisté par de cruels limiers.

... A Prémontré, un autre jour, le troupeau du couvent se trouve abandonné à l'inexpérience d'un enfant. On n'a même pas pourvu d'un chien ce pastoureau improvisé. A cette constatation il s'effare ; certes, il lui serait bien impossible de lutter de pair avec le loup, s'il s'en présentait par malheur quelqu'un. A l'aveu tremblant de son inquiétude, un passant répond, par plaisanterie, qu'il n'aura qu'à interdire le rapt au nom de maître Norbert, Ainsi dit, ainsi fait.

L'ennemi redouté surgit, saisit et emporte un agneau. « Voleur, menace l'enfant cette fois plus indigné que craintif, tu ignores donc que c'est le troupeau de Norbert que tu ravages ainsi ; je te l'ordonne, lâche ta proie ! » A ces mots, le filou lancé arrête sa course, dépose piteusement le fruit de sa maraude, et l'agnelet délivré revient en gambadant se faire caresser par son sauveur.

Est-ce le même pénitent qui poussa l'amendement desespenchants pillards jusqu'au degré qu'on valire?

De nouveau la scène se déroule au pacage de l'abbaye.

Cette fois encore, les chiens de garde manquaient au pâtre; et, aux confins des bois et des pâtures, la surveillance ne pouvait se relâcher a'une seconde.

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Pour le frère à qui elle incombait, ce n'était pas une sinécure. Mais, ô merveille! voici qu'un loup compatissant vient à sortir du bois; loin d'exprimer quelque intention maligne, il troque contre les siens l'instinct et le flair d'un chien de berger, en assume tout au long la charge compliquée. Les bêtes changent-elles de place? Aussitôt, en chef de file stylé, il se nriet en tête de la caravane. Il stimule les retardataires, prévient ou rappelle à l'ordre les distraites, signale le danger qui peut surgir, revient en avantgarde, s'attarde savamment en arrière ou en flancgarde, et, le soir venu, aide le religieux à ramener les brebis à l'élable. Nul n'oserait dire de l'obligé qu'il est capable de rester insensible aux services rendus ; mais il se soucie peu de pousser trop loin une expérience d'apprivoisement qui pourrait mal finir. Il ferme donc la porte au nez de l'auxiliaire insuirisarament accrédité : d'où, surprise du loup qui juge peu séant d'être congédié à si bon compte ; il proteste, gratte à la porte, s'obstine tant et si bien que Norbert de nouveau prévenu, arrive sur les lieux, et lait servir au tâcheron bénévole la pitance réclamée comme salaire de son labeur.

Faut-il sourire de ces candides pastorales? Au dire de la lîible, c'est à la suite du péché originel que le règne animal se serait dégagé partiellement de la dominalion adamique, pour se révolter contre le roi de la création. Serait-il si loin de la vérité d'en conclure parfois à un juste retour des choses? Là où Taffranchissement du péché est réalisé pour l'homme, le triomphe de l'homme se trouve aussitôt capable de réapparaître, et l'ordre primitif de l'Eden ne peut, en bonne logique, que se reconstituer de lui-même.

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