‹ Saint Norbert, (1082-1134) [microform]Chapitre 18 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Au dehors, la vogue qui s'attachait de plus en plus au nom du fondateur, n'empêchait pas la malveillance de s'en prendre parfois à l'œuvre. Il n'y a guère d'exemple qu'un institut religieux n'ait, dès le berceau, suscité la contradiction. Cela s'explique : qu'il y vise ou non, un créateur d'Ordre ou de Congrégation se pose plus ou moins en réformateur ; et tout réformateur digne de ce nom n'évitera jamais l'impopularité d'un importun.

Déjà nous avons eu à noter, en passant, l'humeur du docte Rupert incriminant Norbert d'avoir surchargé la règle de saint Augustin d'un commentaire et de pratiques d'une sévérité outrée. Dom Martène cite la critique, plus acerbe encore, d'un bon chanoine séculier, qui, pour donner plus de poids à sa polémique et faire parade d'impartialité, commence par entonner l'éloge du nouvel Ordre religieux. Pour être apparemment plus courtois, ce genre d'éreintement a toujours été d'une pratique courante.

Certes, le pamphlétaire ne manque pas de rendre hommage aux vertus d'abnégation qu'il observe chez les Prémontrés et à un haut degré : mais se demande-

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t-il anxieusement, qu'est-ce au juste que ces chanoines manquant assez de dignité pour curer eux-mêmes leurs étables et traire leurs vaches?

L'objection se hausse jusqu'au ton du persiflage, lorsqu'elle s'en prend au refus des Prémontrés de se donner comme moines et de se dire Norbertins, ou bien quand, par l'organe de l'Evêque de Maguelonne- Montpellier, elle accuse, à faux du reste, les nouveaux réguliers d'avoir innové en matière liturgique.

Grave était la dénonciation. Elle fut portée en cour de Rome. Le grief capital retenu contre eux, était le suivant : n'avaient-ils pas commis le crime inquaîiBable d'adopter, tout en se disant chanoines, un costume inconnu jusqu'à eux dans tous les chapitres ? Quoi ! ils s'habillaient de blanc et réservaient le port du surplis pour les cérémonies de l'Eglise, alors que, selon la coutume générale, les autres avaient adopté le costume noir et le port continuel du surplis ou de l'aube î Comment expliquer qu'une telle témérité n'eût pas encore subi son digne châtiment?

En circulant d'un monastère à l'autre, d'un diocèse au diocèse voisin, ces propos badins ou mordants ne pouvaient manquer de s'agrémenter et de s'amplifier : ils faisaient boule de neige. Ce n'est pas que Norbert redoutât l'avalanche.

Cependant, à y réfléchir, n'était-il pas de son devoir d'accepter la provocation et d'en dévoiler en présence de qui de droit l'inanité? Non démentis, ces bruits tendancieux pouvaient troubler, ébranler peutêtre plus d'une vocation ou déjà ftxée ou cherchant encore sa voie. Ce n'était plus la réputation personnelle du Saint qui se trouvait en cause, niais le bon renom de sa famille. Le père n'est-il pas comp-

table, auprès des siens, de ce premier des biens? Ces considérations déterminèrent l'homme de Dieu à se présenter une fois de plus au tribunal suprême de l'Eglise universelle. A ce sujet, les biographes n'omettent pas d'observer qu'il n'y avait encore, à cette époque, nulle loi qui l'obligeât à solliciter l'approbation olïicielle de l'œuvre. Son sens chrétien était seul à l'avertir de l'opportunité de cette démarche, renouvelée d'ailleurs de précédents fameujt.

Au cours de l'année 1 123, il fit donc ses préparatifs de voyage ; il prit aussi ses précautions pour qu'une absence prolongée n'occasionnât aucun dommage à l'Institut. Puis il se mit en route avec l'inséparable Evermode.

Spontanément le monastère de Cappenberg avait avancé l'argent nécessaire à l'expédition ; budget peu onéreux à la vérité. Les frais s'en réduisaient à la dépense du pauvre. Vêtu d'un froc rapiécé et d'un manteau assorti au iroc, chacun des deux compagnons montait un âne. En si piètre équipage, ils traversèrent les provinces de Champagne, de Lorraine, d'Alsace et du Wurtemberg.

On le voit par la carte : l'itinéraire n'allait pas le plus court ; il comportait, de fait, un détour prévu par l'obligeance du Saint. On se souvient sans doute qu'il avait accepté, sans enthousiasme d'ailleurs mais du moins par charité, de procurer au comte de Champagne, le premier des tertiaires Prémontrés, l'épouse que le ciel lui destinait. L'affaire jusqu'ici remise ne pouvait l'être indéfiniment. Et puisque, grâce à un crochet, l'occasion se présentait pour lui de retourner au pays de ses relations mondaines

lOS

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d'autrefois, il n'y avait plus à la laisser passer..

Escortés des envoyés de Thibaut qui les avaient rejoints à temps voulu, nos deux cavaliers atteignirent enfin aux bords du Danube, et firent escale à Ratisbonne.

De cette ville Norbert connaissait Tévêque, pour avoir vécu jadis avec lui à la cour d'Henri V; tous deux avaient même conservé des rapports suivis d'amitié. Or le prélat était frère du prince de Carinthie, et avait, par lui, une nièce dont la réputation de beauté, de sagesse et de vertu commençait à circuler d'un manoir à l'autre, et représentait un parti déjà fort envié.

Le Saint s'ouvrit du projet caressé... Les intéressés s'empressèrent d'y souscrire, et les gens de Thibaut de Champagne se remirent joyeusement en route, pour venir annoncer à leur maître que la proposition était agréée de xMathilde et de sa famille.

Cependant les rigueurs de l'hiver battaient leur plein. Norbert dut surseoir quelque temps à sa remise en marche vers Rome. Peut-être aussi lui fallut-il attendre là, quelque temps, les trois religieux qui devaient venir remplacer l'équipe partie, pour constituer désormais sa garde.

Dans l'âme du pèlerin, le missionnaire ne somnolait jamais. II profita donc de ces loisirs forcés pour remonter en chaire. A son habitude, il réalisa de multiples conversions, et s'attacha quelques nouveaux disciples.

L'un d'eux était un seigneur révéré de toute la contrée ; non content de réparer les désordres d'une vie dissipée, il supplia en grâce que l'on transformât en un monastère son château de Windberg.

là

La persistance des neiges et l'inévitable traversée des Alpes n'empêchèrent pas qu'on se remît en selle sitôt que les routes furent accessibles au pas des modestes montures. Vers la mi-février 1 1 26, les voyageurs étaient à Rome et allaient se jeter aux pieds du pape.

Honorius II prit intérêt à entendre le fondateur le mettre au courant de l'œuvre, des avantages qu'elle offrait à la cause de l'Eglise, des entraves qu'on lui suscitait parfois. Et quand il fut prié de confirmer de son autorité apostohque l'approbation déjà reçue des légats du Saint-Siège, il octroya la bulle la plus laudative. .

Aux termes du rescrit, défense était faite à qui que ce fût de prétendre à des modifications ou d'introduire des remaniements dans la règle de vie instituée par Norbert; de plus, la possession des églises acquises à l'Ordre ne devrait jamais plus donner heu à la moindre discussion juridique; enfin 1 attribution était déclarée intangible des immeublés, domaines, fermes, alleus, moulins, vignes, fiefs, déjà exploités ou même à venir, reçus de la libéralité des rois, princes, pontifes, fidèles. Suivaient les anaihèmes de rigueur contre tout contrevenant.

Tout à la gratitude, Norbert entreprit de vénérer sur place les reliques des martyrs et de visiter le théâtre de leurs exploits. Il se fit le mentor disert de ses compagnons; et en leur rappelant la générosité des Pierre et Paul, des Laurent, des Cécile, des Agnès, il leur communiquait sans doute un peu de l'ardeur dont son cœur s'embrasait à ce simple récit. Mais lui souffrait surtout de l'infériorité comparée de son amour platonique, et, pris d'une noble émulation, il

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souhaitait de verser, lui aussi, son sang pour Jésus- Christ. Puis, dans le secret et l'amertume de Tâme. il se remémorait les conditions et les circonstances de son précédent voyage à Rome — il y avait dix-huit ans déjà — et les témoignages d'indulgente bonté dont il avait été, depuis, l'objet de la part du Dieu des miséricordes. Comment rendre grâces, et comment justifier de son dévoûment à la cause du Christ?

Il avait désiré donner au Christ la preuve suprême d'amour en souffrant pour lui : le ciel ne tardera pas à exaucer son vœu.

Le martyre envié se présenta sous une l'orme insolite : la torture du cœur.

Par une intuition surnaturelle, sa promotion à Tépiscopat lui fut h l'avance révélée. Mais son humilité lui rendait cette perspective absolument intolérable. De plus, la cruelle éventualité consommerait la séparation d'avec sa famille religieuse, laquelle résumait ici-bas toutes ses affections de la terre.

Tout à la mélancolie de ces pires pressentiments*, il quitta fiévreusement la ville sainte, et résolut d'accomplir le retour par le même itinéraire qu'à l'aller.

A parcourir ce carnet de route, volontiers on se laisserait persuader que le passage des Alpes et la difficulté d'accès des cols haut perchés ne sont que jeu d'enfant. Pour cet homme, le corps en vérité ne comp-

I. Nul doute que ce souvenir revînt alors à sa mémoire comme une obsession de surcroît : pendant qu'elle le portait dans son sein, sa mère, la noble Hadwige, avait été prévenue, par une révélation d'En-haul, que son fils deviendrait évêqiie. Souvent, durant ses jeunes années, Norbert avait dû entendre le rappel du fait.

tait plus, mais cédait toujours aux injonctions et, s'il le fallait, aux objurgations de la volonté. On était au printemps et donc en Carême; au cours de cette randonnée, il ne s'octroya nulle dispense du jeûne quadragésimal. En outre, la petite caravane ne se relâchait en rien de la régularité du cloître. Un chroniqueur souligne d'elle qu'elle réalisa de l'inédit : le type du monastère ambulant.

^ Quand on eut regagné les pays du Nord, sans s'accorder le moindre répit, le Saint reprit le cours de ses prédications.

A Wurtsburg, Je saint jour de Pâques, à l'issue du Sacrifice qu'il venait d'offrir, il guérit instantanément une pauvre aveugle ; ce miracle lui valut de nouvelles recrues pour l'Ordre, et même, la fondation d'un nouveau monastère. Mais il lui attira surtout un tel renom de sainteté que sa modestie s'en émut. De plus, il s'effraya des conséquences possibles, et par exemple qu'on en vint à parler de sa candidature au siège épiscopal alors vacant. Sa résolution fut vite prise de décamper sans délai et dans le plus grand mystère.

On se remit donc en route.

Cette fois l'on obliquait vers la France. A l'arrivée en Lorraine, le duc vint, à titre de parent, au-devant des voyageurs et les pria de faire halte à son manoir de Prény, situé à deux lieues de Pont-à-Mousson. Grandiose fut la réception; pour perpétuer le souvenir de cette visite, le noble sire offrit à sou hôte l'emplacement et les frais d'établissement d'une fondation.

Le choix de Norbert s'arrêta sur une solitude d'aspect à la fois insalubre et inabordable : c'était un

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marécage encadré de rochers à pic, repaires euxmêmes de bêtes sauvages. Là du moins, pensait -il, les vains bruits du monde ne pourraient plus rien contre le recueillement des occupants. Ce désert était bien la plastique réplique du vallon de Prémontré.

Sur-le-champ commencèrent les rudes travaux de défrichement. Cest sans doute sur le désir formel du fondateur que, si l'on excepte Téglise, les bâtiments réguliers furent conçus et construits sur le plan et dans l'appareil de la plus chétive simplicité. Il est possible que le Saint ait rêvé d'en faire le type idéal du cloître norberlin. Si oui, le succès couronna ses vues, car nous savons que plusieurs années après leur installation, lés religieux de Sainte-Marie-au- Bois, étaient vulgairement désignés de ce synonyme significatif : les pauvres frères.

L'héroïsme de tels débuts pouvaient sembler une gageure. De fait, il fut bien plutôt un augure. Au dix-septième siècle, cette abbaye sera transférée à Pont-à-Mousson pour devenir le berceau d'une réforme célèbre dite de « l'antique rigueur » ou « de Lorraine » ; son prélat d'alors, le P. de Lairvelz, rivalisera de zèle avec saint Pierre Fourrier pour ramener les chanoines réguliers, Prémontrés ou autres, à toutes les exigences de leur vocation*.

I. Devenue petit se'minaire du diocèse de Nancy, Tancienne abbaye est intacte dans son ensemble, malgré les milliers d'obus tombés sur la ville durant la dernière guerre. Les dégâts les plus importants sont l'effondrement des plafonds de la bibliothèque et la destruction de la flèche du clocher Sud. Au cours des deux dernières années, les Beaux-Arts ont mis un très louable empressement à réparer brèches, toitures, voûtes endommagées.

VOYAGE A RaME ET RETOUR A PRÉMONTRÉ. 113

De Sainte-Marie-au-Bois, les voyageurs se dirigèrent vers Prémontré.

Enfin, après tant de péripéties et d'étapes imprévues, la petite troupe rentrait au bercail.

On était en mai 1126. Dans les buissons et les sous-bois le printemps pépiait. Dire l'allégresse du Saint et l'empressement de sa famille est chose impossible. Le bonheur et la fierté de celle-ci s'exaltèrent en dévotes actions de grâces, au récit de l'accueil du vicaire du Christ et de la solennelle approbation obtenue pour l'Ordre. Quant à Norbert, il ne fut pas longtemps aux effusions du revoir non plus qu'à la paix du cloître. On sait le succès des négociations entamées par lui au sujet des projets matrimoniaux du comte de Champagne. Les deux partis s'étaient trouvés d'accord; l'affaire paraissait en bonne voie, et le Saint tout en se félicitant du succès de sa médiation, eut pu, sans présomption, espérer que son rôle se terminât à cela.

A quelque temps de là, il fut donc fort étonné de s'entendre prier par Thibaut, de l'accompagner dans la première visite qu'il allait faire à sa fiancée. A la surprise du début succéda l'embarras de l'heure suivante : comment oser refuser cette faveur au tertiaire bienfaiteur de l'Ordre ? Par ailleurs l'exigence était- elle tant excessive ? Logiquement on réclamait de lui qu'il menât à bonne fin l'œuvre conseillée et entreprise par lui ? Ces raisons pour se trouvaient balancées par deux raisons contre : la répugnance de Norbert à s'arracher sitôt aux douceurs de la vie conventuelle; puis l'appréhension ou plus exactement l'infaillible pressentiment que ce retour au pays des aïeux pourrait bien provoquer

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révénement qu'il redoutait par-dessus tout, depuis l'avertissement prophétique de Rome.

Embarrassant était le cas de conscience. Il s'en ouvrit à l'un des prélats les plus avisés de l'époque, lequel était, au surplus, son ami. La réponse ne nous est pas connue. Geoflroy, évêque de Chartres, opina sans doute pour le départ, car, sans plus tarder, le Saint prévint de nouveau la communauté qu'il la devait quitter une fois de plus.

Si légitime qu'elle parût aux yeux de tous, cette séparation allait être un déchirement d'adieu. De plus en plus dominé par les alarmes dont son humilité le faisait trembler, et dont son cœur ne s'accommodait pas davantage, Norbert prit des dispositions qui ne pouvaient prêter à équivoque. Sans en préciser la chronologie, le premier biographe en langue française, Charles Hugo, enregistre, à ce tournant décisif de la vie de son héros, un vrai testament spirituel. Il n'y a pas d'autre raison de dater, de là, ce document; et sans doute la critique aurait bien quelque droit h faire peser des soupçons sur l'équilibre instable d'un tel argument; néanmoins, ce dernier ne perd pas non plus toute vraisemblance.

Qu'on se rappelle : prévenu à Rome par des voix intérieures, averti à son dernier passage en Germanie du mauvais sort qu'on lui réservait, Norbert savait en outre que le suffrage par acclamation pouvait le surprendre ici ou là; dès lors, il ne lui serait plus loisible de se dérober à une charge dont, à l'avance, l'accablement faisait ployer ses épaules et

gemir son cœur.

Dans cette hypothèse, il donna donc la dernière main au monument de charité et de piété qu'il se

devait de léguer à sa famille, héritage le plus précieux d'un tel père à de tels enfants.

Monument de piété d'abord.

Il n'est pas superflu de transcrire ici, dans toute sa teneur, ce qu'on a depuis appelé le « sermon de saint Norbert », puisque en définitive, d'un apôtre qui a tant et tant prodigué la parole de Dieu et d'un apôtre au talent si vanté, c'est le seul morceau d'éloquence qui nous reste, et combien hélas! défloré sinon mutilé, par les trahisons de la transcription d'abord, de la traduction ensuite.

(( Frères bien aimés, nous vous exhortons au respect des volontés du Dieu auquel vous vous êtes liés par votre profession religieuse. Vous vous êtes astreints au détachement complet, qui ne va pas, certes, sans une participation aux souffrances du divin Crucifié, mais qui mérite le ciel.

« La vie et la mort du Christ nous tracent la voie à suivre. Il faut y entrer résolument, puis y persévérer dans la mesure de vos forces. « S'il na légitimement combattu, nul ne sera couronné », dit l'apôtre. Et il est encore écrit : « Qui veut demeurer avec le Christ doit vivre comme il a vécu. » Avancez dans ce chemin avec des précautions infinies, de peur d'être surpris par la mort; et pour cela pratiquez une obéissance prompte, la pauvreté volontaire, une chasteté à l'abri de tout soupçon. Ces trois obligations sont essentielles à notre Ordre, et la seule garantie de sa perpétuité.

« Selon votre promesse de stabilité, demeurez ici sans dégoût, et servez Dieu sans vous lasser du fardeau que vous avez librement accepté. Ne vous laissez entraîner au dehors que rarement, et seulcr

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ment dans le cas de nécessité. La dissipation des déplacements inutiles vous ferait perdre la suavité des choses du ciel, en y substituant l'amour d'un monde fallacieux, de ses dangers et de ses souillures. Hors de l'eau, le poisson ne peut vivre; sans stabilité, le religieux défaille. Son régime à lui est fait de ces éléments naturels : la protection du cloître et le bon exemple; viennent-ils à manquer? il se trouvera bientôt enlacé dans les filets de la mort éternelle.

« Fuyez donc la fréquentation des gens du siècle. N oubliez pas non plus la pratique de la vigilance intérieure, condition et gage de la pureté du cœur. Vous seriez indignes du titre de religieux et disqualifiés à vos propres yeux, si vous profaniez sa signification en vous attachant, non à Dieu, mais au monde.

« Gardez donc la résidence ; mais soyez aussi fidèles à entretenir les bons rapports qu'inspire la charité fraternelle. Dans ce but, préservez-vous des intempérances de langage ; évitez les murmures, la médisance, la jalousie; n'ayez tous, selon la recommandation de notre règle, qu'un cœur et qu'une âme dans la maison du Seigneur. La médisance et le mensonge troublent la paix et énervent le recueillement des monastères; aussi est-il passé en proverbe que d'un homme sans bienveillance et d'un tempérament querelleur, il est impossible d'obtenir un vrai moine.

« Elevez vos esprits et vos cœurs vers le royaume des cieux où sont les joies véritables... et affligez-vous d avoir a porter le lourd fardeau de votre chair, de iaçon à pouvoir vous écrier, en toute sincérité,

comme le bienheureux Apôtre : « Je souhaite la dissolution de mon corps pour cire satis retard açec Jésus- Christ, » ou, comme le psalmiste : « Retirez nos âmes. Seigneur, de la prison de nos corps. »

(( Et ainsi vous préparerez-vous à régner éternellement avec le Christ qui lit au fond de nos pensées les plus intimes. »

Monument de charité, disions-nous ensuite. Chose curieuse que son occasion immédiate : la réparation d'une faute de fragilité échappée au Saint. Avant d'être le dispositif de ses prodigalités envers les pauvres, il fut un témoignage de son humaine faiblesse : voici dans quelles circonstances.

Au retour de son dernier voyage, Norbert s'était enquis, selon son devoir de maître de maison, de la situation financière de l'abbaye. Or les seules largesses, que Hugues put avoir à se reprocher, provenaient de l'abondance, peut-être de l'excès de ses aumônes. Depuis la terrible famine de l'année précédente (il 25), il n'avait pas cessé de nourrir les cinq cents pauvres auxquels s'intéressait Prémontré^. A la longue, il faut bien le reconnaître, cette charge était devenue écrasante pour une communauté aux ressources restreintes. Parut-elle indiscrète au fondateur, ou bien ce passif n'était-il point balancé par un avoir rassuranu^ Quoiqu'il en soit, il ne sut rien

I. On sait la fréquence des famines à celte époque et la façon dont en souiïraient fatalement les manants. Il n'est nul besoin de faire appel, pour s'en convaincre, à certaine histoire partiale et faussaire de toutes les institutions du Moyen Age. H suflit de se reporter aux accents de compassion qui vibrent dans les lettres — vrais sermons de charité — de saint Bernard aux seigneurs et aux Clunistes du temps.

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gazer de son mécontentement, et, sur un ton où l'emportement se dissimulait à peine, il révéla sa pénible surprise.

Mais le remords suivit de près le péché. Alarmé par sa délicatesse de conscience, le Saint se reprocha vivement d'avoir du même coup manqué à Dieu et au prochain. Sans attendre, il s'ingénia à réparer sa faute. D'abord il revint sur la sentence de condamnation pour ratifier cette fois sans restriction la conduite de son lieutenant; il ordonna le maintien de la mesure prise en son absence. De plus, il fît ajouter plus de cent pauvres à la liste du demi-millier déjà adopté. Enfin, avant de s'éloigner du berceau de l'Ordre, il précisa par écrit, dans ses moindres détails, la manière et la mesure dont le monastère aurait à s'acquitter de la grave obligation de l'aumône. En voici le texte, transcrit du plus ancien cartulaire de l'abbaye.

« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, la dîme de tous les biens et offrandes sera réservée aux pauvres à titre de part à Dieu. Si leur produit monte jusqu'à la somme de dix sols d'argent, on habillera dix-huit pauvres chaque année, huit l'hiver et dix l'été; à savoir pour l'hiver ; un, le jour de la Toussaint, un à Noël, un à la Circon^sion, un à l'Epiphanie, un à la Purification de Notre-Dame, un à l'Annonciation, un le samedi-saint, et un le jour de Pâques.

« Les bardes qui leur seront remises seront à l'état de neuf et comporteront : chemise, haut et bas de chausses, chaussures, tunique, chape, manteau ou fourrure.

« Les dix autres indigents seront pourvus en été :

l'un, au jour de l'Ascension, un autre, à chacun des sept jours de l'octave de la Pentecôte, celui-ci à la fête des saints Apôtres Pierre et Paul, et le dixième enfin, au jour de l'Assomption de Notre-Dame.

« A chacun de ceux-ci l'on remettra une chape, une chemise, des braies, des chaussures.

«A dater du jour de la distribution, le pauvre, à sa discrétion, pourra passer huit jours à l'hôtellerie, où il aura droit au vivre et au couvert.

« De cette dîme à Dieu ainsi répartie, le reliquat sera attribué aux hôtes et aux gueux de passage.

« Le jeudi saint, après avoir lavé les pieds des pauvres, chacun des prêtres et des diacres offrira, si le supérieur y consent, une pièce de son propre vestiaire. Un repas suivra, à l'issue duquel les pauvres quitteront, cette fois, le monastère. »

Par la volonté formelle de Norbert, cette ordonnance fut promulguée dans toutes les filiales de la maison-mère. Même pour les fondations à venir, il lui donna force de loi. Sans craindre jamais plus que d'excessives libéralités finissent par ruiner les abbayes, il ne cachait rien de sa persuasion du contraire ; « les prodigalités du donateur, aimait-il à redire, sont un capital de gros rapport. » Si c'est prêter à Dieu que de faire l'aumône, comment Dieu resterait-il en retard en fait de générosité? Son honneur y est engagé.

Cette fois, le testament était bien en règle : le Saint pouvait définitivement s'acheminer vers la région et la destinée d'où le retour n'était plus assuré. A défaut de directions personnelles, l'on pourrait du moins, en son absence, consulter le code de sa bienfaisance et de sa piété.

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L'intérim du gouvernement et de l'administration restait, comme par le passé, confié à Hugues. Oui, le Saint pouvait partir !

En son manoir de Château-Thierry, le comte de Champagne l'attendait. Norbert le rejoignit; sans délai, la colonne se mit en route vers le lieu du rendezvous. L'on devait se rencontrer aux marches de Germanie. Norbert chevauchait en tête, tantôt priant, tantôt conversant avec ses deux sociiis ; puis venait Thibaut, escorté de ses intimes, des gens de sa cour, de l'éHte de sa noblesse.

La distance fut couverte à franc étrier. Mais Finipatience du comte allait être suivie d'une grosse déception. Au point géographique prévu pour la jonction des deux cortèges, la princesse manqua. Seuls, se présentèrent des envoyés chargés d'excuser l'absente en raison, balbutiaient-ils, d'une maladie grave qui l'avait terrassée en chemin.

Que penser? Etait-ce là le dénouement définitif de l'idylle charmante? Fallait-il ajouter bonnement foi à ces explications ? Ne convenait-il pas mieux d'y lire une fin de non-recevoir, tardive sans doute, mais d'autant plus catégorique ?

Qu'on juge de l'émoi du jeune prétendant. Bien entendu, ni l'un ni l'autre de ces commentaires n'étaient de nature à le rasséréner. De façon ou d'autre il fallait sortir d'embarras. On parlementa; à l'unanimité, Norbert fut désigné comme le seul capable de dénouer la situation. Il se rendrait donc de nouveau à Ratisbonne, et là, sur place, saurait bientôt à quoi s'en tenir sur l'indisposition possible ou les dispositions intimes de la fiancée. Peut-être même parviendrait-il à la faire revenir, si d'aventure il en

était besoin, sur une résolution précipitée de la dernière heure...

Norbert se laissa toucher et gagner par les négociateurs, mais il fallut au Saint toute sa sympathique compassion pour le comte en si pitoyable posture.

Voici, qu'en effet, l'oracle de Rome se précisait, et l'on sait de quel cauchemar il troublait sa pensée. Pousser jusqu'à Ratisbonne... n'était-ce pas marcher droit au piège? N'était-ce pas se jeter, tête baissée, yeux fermés, au-devant d'un danger sans issue : péril de la promotion redoutée, péril de voir sa tente plantée loin, bien loin de son cher Prémontré.

Mais non plus qu'aux regrets du passé, les Saints ne sauraient s'attarder outre mesure aux appréhensions de l'avenir. C'est du présent qu'ils se sentent maîtres : ils le consacrent aux intérêts de Dieu ou du prochain.

Norbert fit ses adieux au comte, en lui promettant de promptes et rassurantes nouvelles. Aux frères de Prémontré il envoya sa pensée fidèle, et par le même message, leur fit tenir, pour les pauvres, l'argent que Thibaut avait exigé qu'il acceptât pour la continuation du voyage. Quant à lui, il lui suffisait de pouvoir compter, pour son maigre viatique, sur la charité des fidèles et la Providence de Dieu.

Et il allait, apaisant à grand'peine son âme tourmentée et son cœur inquiet. Pour tromper des pressentiments de plus en plus impératifs et pour s'en défendre, il ramenait la fougue de sa pensée vers les années si douces de sa conversion, de son abjection, du convivage fraternel; puis il en faisait avec ses deux compagnons le thème d'entretiens dont la mélancolie le réconfortait.

LE MISSIONNAIRE

Aux premiers jours de juillet, les trois cavaliers arrivèrent à Spire, et résolurent d'y faire étape.

Cest là qu'à son insu, suivant le mot gracieux de Camus, Tami de saint François de Sales, il arrivait « non pour le mariage du comte de Champagne, mais bien pour ses propres noces mystiques à lui ».

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