CHAPITRE PREMIER
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L'empereur Henri V était mort l'année précédente, exactement le 9.3 mai iiiiS. Avec lui s'était éteinte la dynastie de Franconie. Des cinq prétendants à la couronne, Lothaire III, duc de Saxe, avait fini par emporter la majorité des suffrages; il fut couronné à Aîx-la-Chapelle. Il lui fallut d'abord, par les armes, affermir son pouvoir contre les compétitions de ses concurrents; de ces derniers, deux semblaient particulièrement rebelles, et se montraient aussi réfractaires à sa suzeraineté qu'inconsolables de leur échec électoral.
C'est sous la présidence de ce prince accompli, à qui l'histoire a successivement donné le beau titre à^ ennemi de Vinjustice et à^ami de la çérité, que venait de s'ouvrir à Spire une diète solennelle des princes et des évoques.
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Le Saint-Siège^ s'y trouvait représenté par deux légats. Au nombre des prélats, Ton remarquait deux cardinaux, dont l'un deviendrait plus tard pape sous le nom de Lucius II. Parmi les députations des villes éloignées, se distinguait, par son chiffre imposant, celle de Magdebourg : nombre de notables et de membres du chapitre métropolitain étaient venus là, de la lointaine capitale de la Saxe, pour obtenir que fût enfin réglé le différend qui troublait leur Eglise depuis plus d'un an.
Voici quel était l'objet du litige en question. Les chanoines avaient h élire un archevêque; or ils n'arrivaient point k s'entendre sur le choix du plus digne. 11 est vrai ; un clerc avait fini par grouper sur son nom la presque unanimité des voix; mais son élection définitive était tenue en échec par des partisans à outrance du respect des interstices : à leur sens, il était aniicanonique qu'un simple sousdiacre accédât d'un seul bond k la plénitude du sacerdoce. Pour cette raison, ils s'opposaient k la promotion de Conrad.
On sait quelles agitations voisines de la frénésie les affaires de ce genre provoquaient parfois au Moyen Age. Celle-ci ne semblait pas, il s'en faut, en voie de conclusion. En vain le nouvel empereur s'y était-il déjk employé avec tout son zèle. La diète de Spire y réussirait-elle mieux?
Norbert venait d'arriver dans la ville. Malgré l'immense concours de peuple et parmi le grand nombre d'étrangers, sa présence ne tarda pas k être signalée. La nouvelle circula rapidement et parvint jusqu'aux oreilles du roi. A un tel voyageur il était impossible de passer inaperçu : en lui, le rayonnement
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de la sainteté trahissait toute tentative d'incognito.
La cour et le clergé firent assaut de prévenances. Le noble voyageur fut convié k prêcher k la cathédrale et ne réussit pas k décliner l'invitation. Au jour dit, il parla donc, et certes, d'un sujet brûlant d'actualité; le programme d'études pratiques proposé aux séances de la diète lui fournit son thème et ses développements. Il mit en relief et les devoirs des princes, et la soumission des sujets, et le gouvernement des églises, e^ le choix des pasteurs. On sait que, chez lui, l'éloquence alliait, en une séduction puissante, l'onction du sentiment k la force de persuasion. Une fois de plus, il conquit d'emblée son auditoire. Son moindre triomphe ne fût pas celui-ci : la dispute des gens de Magdebourg se trouva instantanément apaisée.
Libéré de ses engagements et quitte envers ses augustes hôtes, il se disposait k prendre congé, lorsque Lothaire le retint auprès de lui.
Comment ne pas obtempérer au désir du roi? Or l'affaire de Magdebourg se présentait k son tour de rôle; tout k l'heure, la diète allait avoir k en discuter. A son sujet, la procédure se simplifiait, puisque d'un commun accord, les plaideurs, ramenés au calme par le discours de Norbert, s'en étaient remis aux légats du pape de la nomination d'un archevêque. Ceux-ci, au besoin, n'auraient donc plus qu'k se prononcer pour l'un des deux candidats en ballottage; k leur nom, il est vrai, la rumeur publique commençait k joindre avec insistance celui de Norbert.
L'embarras du choix continuait k se manifester
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par des abstentions et des flottements de scrutin. Soudain, le plus en vue des deux candidats officiels aperçoit Norbert dissimulé dans Tombre d'un pilier, tout à son recueillement habituel et perdu en Dieu. Il se lève, le désigne à toute rassemblée, le proclame le plus digne : « C'est lui, s'écrie-t-il, qu'il faut élire et non un autre! »
A cette proposition inattendue répond une formidable acclamation : a Oui, oui, Norbert archevêque!... », répète-t-on de bouche en bouche. Et avant que le Saint ait eu le temps de prendre contact avec la réalité et de risquer la moindre objection, les notables de Magdebourg s'emparent de sa personne, déchaînent autour de lui un délire d'ovations, et décrètent, d'un ton d'autorité qui n'admet pas la moindre réplique : « Oui, c'est lui que nous choisissons pour évéque et père ; c'est lui que nous nommons notre pasteur! ». Devant cette manifestation, un des légats pontificaux confirme instantanément le choix : il se lève et « au nom de la Trinité, Père, Fils, Esprit, déclare évêque le seigneur Norbert, homme d'une vertu éprouvée, que Dieu n'a conduit ici que pour cette fin » ; puis) l'empereur ratifie k son tour la consultation, et déclare l'élu mis en possession du bénéfice majeur.
Cependant le bénéficier s'applique toujours à reprendre ses sens. Est-ce un rêve?... La rapidité de la scène dont il est le principal figurant le laisse interdit, consterné. Incapable de parler, il va tenter de fuir. Mais il est sous bonne garde. On a vite fait d*éventer la ruse. On le ramène et les applaudissements crépitent de plus belle.
Du moins lui permettra-t-on de conduire à terme
la mission pour laquelle il est en route et de s'acheminer d'abord vers Ratisbonne? Ce prétexte est interprété comme un faux-fuyant : non, Norbert ne doit plus penser qu'à son épouse à lui : l'Eglise qui lui est confiée. Inutile de songer à quitter Spire sinon pour Magdebourg. Un des disciples est alors chargé de mener à bien le mariage du comte de Champagne, pendant que l'autre portera à Prémontré la nouvelle de la promotion.
Et lui, sans autre enthousiasme que celui d'une inconsolable docilité à la Providence, après avoir salué le roi et les légats, se dirigea vers son diocèse, escorté des évêques ses suffragants. Plusieurs journées de marche l'en séparaient... Du plus loin qu'il entrevoit se profiler sur l'azur la silhouette dentelée des beffrois et clochers de la ville, il quitte sa selle, se déchausse et s'avance nu-pieds vers les remparts.
A sa rencontre venait une foule immense, manifestant en tempêtes d'acclamations sa joie d'accueillir enfin un pasteur et un tel pasteur : car son renom de sainteté allait partout le précédant. Mais l'allégresse se nuança bientôt d'une joyeuse surprise. A mesure que la caravane se rapprochait, on signala de Norbert la pauvreté d'accoutrement et de monture. Quoi, c'était là le nouvel archevêque, cet homme enveloppé d'une bure grossière, aux pieds nus, voyageant à âne ? Quelle humble prise de possession ! Comme cette absence d'apparat et de magnificence contrastait avec les coutumes du temps ; mais combien n'était-elle pas, sans doute, plus digne d'un disciple du Dieu pauvre de Bethléem, de Nazareth, du Calvaire ! Et le peuple, qui a le sens inné de
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TEvangile, percevait la beauté secrète de la leçon de choses et redoublait d'ovations.
Moins que d'autres encore, la multitude des miséreux s'en fût scandalisée.
Kn osant protester contre le luxe insolent de certains évêques du \ii« siècle, Tabbé de Clairvaux ne s'était-il pas fait l'interprète discret de trop légitimes récriminations ? « Si je me taisais, avait-il audacieusement déclaré, les loqueteux et les faméliques se lèveraient pour crier avec un poète païen : Dites-moi, pontifes, ce que fait l'or aux freins de vos chevaux ? Pendant que nous souffrons lamentablement du froid et de la faim, pourquoi tant d'habits de rechange étendus sur vos perches ou serrés dans vos armoires ?... Tout ce qui s'ajoute à vos vanités est un vol fait à nos besoins. Vos palefrois marchent chargés de pierres précieuses et vous n'avez cure de nos membres nus. Des anneaux, des clochettes, des chaînettes, des courroies aux boucles d'or et dWgent... pendent au cou de vos mules; et vous n'avez pas assez de pitié au cœur pour procurer à vos frères une ceinture qui recouvre leurs lianes et cache leur nudité ! »
Cette fois, — une fois de plus, — l'avocat des serfs victimes des fréquentes famines de l'époque, pouvait s'applaudir de son ami Norbert; la conduite de l'un était digne de la pensée de l'autre.
Cependant le cortège avait marché. Le pont-levis franchi, il se dirigea vers la cathédrale, puis de là vers le palais archiépiscopal.
Ici se place une piquante méprise, dont le récit vola dès le soir mêmfe de lèvre en lèvre et affermit à jamais la popularité du nouveau prélat.
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La foule compacte continuait donc à manifester son enthousiasme et entendait applaudir son héros jusqu'au bout. Au sortir du lieu saint, conduit par ses suffragants auxquels s'étaient joints le bourgmestre et les échevins, Norbert allait atteindre la porte qui donnait accès sur les jardins de sa nouvelle résidence, lorsqu'un remous inévitable se produisit dans les rangs serrés de la multitude. Plus que de raison, l'archevêque s'en trouva séparé des dignitaires qui lui servaient d'assistants ; ces derniers touchèrent au but plus tôt que lui. Quand il fut possible de regagner le terrain perdu, Norbert, qui se disposait à franchir enfin le seuil de son chez soi, se vit à brûle-pourpoint appréhendé par le portier. Pris pour un va-nu-pieds, il fut sommé d'avoir, sur l'heure, à ne pas obstruer le passage des princes et des seigneurs.
On juge de la confusion du brave homme lorsqu'il eut pris conscience de sa gaffe. Honteux de son zèle maladroit, pris à partie par les plaisantins, il se disposait à laisser là trousseau de clefs et tablier, et à fuir loin des quolibets qui pleuvaient et de la disgrâce qui ne 'manquerait pas de le frapper. Mais, sans même le gourmander, le Saint le retint près de lui et le rassura par de douces paroles : « N'ayez nulle crainte, mon frère, lui dit-il ; votre sagacité a vu plus clair dans mon cas, que ceux qui m'ont contraint d'habiter ce palais somptueux ; ce n'est pas à moi, pauvre religieux, que celte résidence convenait, et vous me rendez justice, quanta vous, en le confessant tout haut. »
C'est le i8 juillet qu'avait eu lieu la prise de possession de l'archevêque élu ; huit jours après, ce fut
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son sacre; en la fête de saint Jacques le Majeur, Norbert reçut la plénitude du sacerdoce des mains de Tévêque de Naumbourg, son suffragant, lequel devint, à dater de ce jour, son ami.
Non plus que l'élection, la consécration ne lui fit rien changer à son genre de vie. Il tenait à pouvoir retrouver dans ce vaste et fastueux appartement sa pauvre cellule du couvent, s'y livrer en paix à ses austérités, à ses oraisons accoutumées. Il ne modifia rien même à son costume ; aux instances qui furent plusieurs fois tentées pour l'en dissuader, il résista victorieusement.
Son droit était imprescriptible : pontife, il lui était loisible de mener privément sa vie de religieux.
Pouvait-il aussi bien conserver le titre de général d'un Ordre dont la capitale était tellement loin de sa résidence ? La nouvelle fonction de pasteur étaitelle compatible avec l'ancienne; n'y avait-il pas à redouter, d'un tel cumul, une surcharge aussi peu profitable à l'une qu'à l'autre ?
A vrai dire, le problème se posait avec une acuité plus aiguë à Prémontré qu'à Magdebourg. L'exaltation du père avait marqué, pour la communauté des frères, le signal d'une crise de découragement prolongée. Les remèdes proposés restaient de nul effet. Certains religieux eussent envisagé comme un crime d'infidélité de vouer leur foi à tout autre que Norbert; d'après eux, il fallait donc, que celui-ci continuât à assumer, même de loin, le fardeau de la direction. D'ailleurs, leur piété filiale ne se consolait pas de l'éloignement paternel; la nostalgie s'affirmait incurable et se doublait d'a-
larmes^ : sa galère ne voguait-elle pas « en une région aux mœurs rudes et peu policées ? »
D'autres, à la tête plus ferme, pensaient que l'œuvre devait avant tout se survivre à elle-même, et qu'au chef retenu trop à distance, il conviendrait de donner, au besoin, un successeur.
Prévenu de ces débats qui menaçaient de s'aigrir en querelles intestines, Norbert finit par trancher le différend ; réflexion faite, il se ralliait à la seconde opinion. Il fallut faire part de sa décision.
Le porteur du message venait proposer au couvent une élection en règle. En toute liberté d'action, les
I. Certes, séparation et éloigneraent leur coûtaient; mais il faut leur rendre ce témoignage d'une affection désintéressée : leur cœur se fût moins ému d'une autre promotion... Dans leur pensée, celle-ci faisait de leur père un évêque missionnaire, voué aux inévitables avanies, voire à la perversité de ses diocésains. Décidément ces Saxons et ces Slaves, à qui Norbert est envoyé, ne leur disent rien de bon. Leur impression est saisie au vif et fidèlement transmise par les rédacteurs de la Fita Norberti, et cela, avec un luxe d'analyse étymologique qui ne recule pas, pour les besoins de la cause, devant une corruption de vocabulaire. Sous leur plume naïve, Sclavi deviendra clavi, Saxonum se muera en saxoruin; on devine le reste : des clous et des pierres, c'est plus qu'il n'en faut pour menacer i\orbert et alarmer ses fils. « Les uns, les Sclaves {= clavi) sont des clous qui le transperceront; des autres, les Saxons (= saxorum) il savourera la cruelle lapidation. » Et la plainte continue à se donner libre cours, pour fuser enfin en un aveu de duperie pieuse : « A l'exemple du patriarclie Jacob, il avait peiné, sept années durant, à la sueur de son front : n'avait-il pas droit " à la main de Rachel? Accablé de lassitude, il avait choisi la part la meilleure, celle de Marie, et le voici surchargé des occupations de Marthe et de celles de Lia. En vérité, on peut bien le dire : il n'est nulle sagesse, nulle prudence, nul projet humain qui ne puisse prévaloir contre les vues du Seigneur. »
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Irères devaient se considérer comme maîtres absolus de leurs suffrages. Cependant le fondateur les priait de prendre en considération le rôle tenu par Hugues dans la création de Prémontré, et la primauté que lui, Norbert, s'était toujours cru autorisé à lui attribuer par les témoignages de ses préférences et de sa dilection.
Hugues fut élu deuxième général de Tlnstitut, investi de sa charge par Norbert en personne, et détaché de la maison épiscopale de Magdebourg pour retournera l'abbaye-capitale, d'où il exercerait désormais l'autorité sur toutes les maisons de l'Ordre.
On était alors en 1 128 : le débat s'était éternisé. Il n'avait pas duré moins d'un an et demi.