CHAPITRE II
Si Norbert avait tant hésité à se démettre du généralat, l'on peut croire —pourquoi non? — qu'il y avait dans son atermoiement une raison à laquelle le cœur, chez lui aussi, n'était point étranger.
A sang-froid cependant il ne tarda pas à se rendre compte que ce dédoublement s'imposait de par les circonstances. Son expérience du début l'en avertissait : des occupations si continûment absorbantes que celles de l'évêque eussent fini, un peu plus tôt un peu plus tard, par lui en dicter l'impérieuse obligation.
Ce n'était pas une sinécure, certes, que de présider aux destinées de l'Eglise de Magdebourg, en ces premiers lustres du xii« siècle.
On sait l'ampleur de la fonction épiscopale à cette époque. Nulle charge de l'Etat, de la cité, du diocèse où le pontife n'ait souvent à intervenir pour décider, confirmer, abroger, annuler; nulle fonction de la justice où il ne soit consulté en appel ou en cassation. Il lui faut, tour à tour, entendre les doléances et plaider les droits des vassaux opprimés, des héritiers
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frustrés, des créanciers lésés, des débiteurs insolvables. Et c'est encore à lui qu'on s'adresse pour sceller officiellement testaments, fondations, contrats, chartes. Au surplus, il doit souvent subir de nombreux déplacements : accompagner l'empereur en partance pour quelque ville lointaine, présider les conciles de la province, réconcilier les serfs avec leur seigneur ou les seigneurs entre eux. Bref, l'épiscopat comprend alors une partie administrative purement laïque, qui fatalement absorbe, au détriment de la cause de Dieu, le temps et les forces du bénéficiaire à vrai dire surmené.
Le nouvel archevêque n'était pas homme à demimesures. Il ne lui échappe pas que l'échange de bons et loyaux services entre l'Eglise et l'Etat n'est jamaiis politique inutile, et que la conciliation sert les intérêts de l'un comme de l'autre. Il ne lui serait pas même venu h la pensée d'alléger le fardeau des sollicitudes alors inséparables du gouvernement d'un diocèse; tenue de l'état-civil, justice, instruction et assistance publiques, garde des sceaux : tout cet ensemble, il le savait, relevait de sa charge et lui incombait sans partage.
Mais ce à quoi on ne le vit point céder, c'est ceci : jamais il ne troubla, par une intervention qu'il eût estimée sacrilège, l'ordre des choses. Au-dessus de tout, la gloire de Dieu et de l'Eglise. N'était-il pas pontife pour cela d'abord? Sa conscience l'en assurait; l'expérience du passé lui démontrait à l'avance que le succès de sa mission totale serait à ce prix.
Dans son administration, les affaires religieuses primaient donc les affaires séculières. Il en vint à se convaincre qu'en matières purement ecclésiasti-
ques, les interventions judiciaires ne lui manqueraient pas.
Il s'aperçut bientôt, en effet, que les revenus de la mense épiscopale étaient dilapidés. Or, c'était à celte source que s'aHmentaient, somme toute, ce que nous nommons aujourd'hui le bureau de bienfaisance et la caisse du denier du culte. Le jour de son sacre, il avait, sur les Evangiles, juré solennellement de sauvegarder intact ce capital, et au besoin de le protéger contre le pillage ou l'exaction. Fort de la droiture de son intention, certain que les preuves déjà fournies de son désintéressement personnel le mettaient h l'abri de tout soupçon de cupidité, il résolut d aller vite en besogne et de frapper juste.
Par ses soins, lut constituée une commission de revendications. Il en répartit les membres à travers son vaste diocèse. Leur fonction était rigoureuse : ils devaient interdire aux détenteurs de biens ecclésiastiques de continuer à en percevoir l'usufruit, sans avoir au préalable exhibé leurs titres héréditaires de nature à légitimer ce privilège.
Le coup était porté droit. Comment le parer? Le ban et l'arrière-ban des feudataires éclatèrent en protestations. Il était plus facile de se plaindre du procédé que de se soumettre, sans péril, aux conditions édictées par lui. Ce fut donc un beau concert de récriminations.
Mais Norbert résiste. Contre les entêtés, n'a-t-il pas en réserve les anathèmes de l'Eglise; il ne se fait pas faute, au besoin, de le rappeler. On le sait homme à tenir parole. Ceux que la conscience ne suffit pas à alarmer cèdent tant à la crainte de 1 excommunication qu'au danger du dépouillement
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et de rimpopularité qui s*ensuivent. Tout compte fait, ils estiment que la restitution réclamée est un moindre mal; s'entendre bannir de la chrétienté, mettre hors la loi, rejeter du sein de la sainte Eglise, proclamer « maudit dans la ville, maudit dans la campagne, maudit dans sa maison, écarté de la messe et de la communion, privé de tout commerce avec ses coreligionnaires, menacé de la sépulture de Vane, » voir leurs sujets déliés de toute obligation de fidélité envers eux: voilà quel serait le pire ; il faut l'éviter à tout prix, et de préférence consentir à rendre gorge.
L'initiative de Norbert eut en somme son plein succès. On le devine, il s'en était pris à forte partie; les intéressés ne lui pardonneraient pas de si tôt un contrôle que, longtemps encore, ils disqualifieraient d'indiscrète intrusion. Accumulée, la rancune prendrait corps et n'attendrait plus que l'heure de se ruer vers le Saint en tempêtes et débordements violents. Déjà, çà et là, sa réputation subissait des atteintes; à la dérobée, on le discréditait du manoir du burgrave à la chaumine du manant. Les acclamations de Pâques fleuries dont on l'avait accueilli au jour de sa triomphale prise de possession, se mueraientelles si tôt en vociférations haineuses de vendredi saint?
Il avait rappelé la noblesse au respect du bien d'autrui. 11 lui fallut aussi de toute rigueur, inviter son clergé au respect de la discipline ecclésiastique. Ici plus qu'ailleurs, la plaie de la clérogamie menaçait de s'étendre, et le célibat des clercs paraissait lettre morte. En dépit des directions récentes de Grégoire VII, des menaces et des anathèmes du concile de Latran (i 128), il y avait beaucoup à redire sur ce
point délicat. Nombreux, les prêtres, diacres ou sous-diacres à qui leur admission aux ordres sacrés ne semblait imposer nulle contrainte, et dont la conduite extra-canonique était patente.
Norbert remémora d'abord aux délinquants la fausseté de leur situation et la grièveté retentissante de leurs incartades. Il en appela à la rigueur des lois, annonça qu'il ne reculerait devant aucune mesure susceptible d'en assurer l'observance, si radicale pûtelle paraître, et fût-ce au prix des pires sanctions. On le vit bien par la mesure comminatoire qu'il promulgua bientôt : tout clerc incontinent se verrait ipso facto privé de son bénéfice.
Il faut en convenir tristement : ici, le succès ne couronna qu'en partie ses louables efforts. Parmi son clergé, il y avait d'une part la catégorie des endurcis, et par ailleurs ceux dont la faiblesse se parait fallacieusement d'un droit de prescription. A ces derniers le retour à la pratique de l'abnégation totale fut relativement aisé.
Les premiers firent acte d'adhésion, mais pour la galerie seulement; au vrai, c'est à huis clos qu'ils se livrèrent désormais au débridement de leurs passions. Puis à la longue, il leur devint odieux de s'astreindre au secret, et leur mécontentement fit bientôt chorus avec celui des seigneurs irrités. A l'heure voulue, il en sortirait une campagne de dénigrement et de diatribes violentes, amorçant de loin une véritable conjuration.
Par sa partie septentrionale, l'archidiocèse de Magdebourg faisait plutôt figure de vicariat apostolique en pays de mission. Les Wendes s'y étaient établis. De là, ils ne s'étaient jamais fait scrupule
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de rayonner et avaient semé, un peu partout dans les environs, leurs temples au service desquels vaquait un sacerdoce constitué. Par rangs d'importance les sanctuaires païens se groupaient autour d'une église principale, Rethra, dont l'emplacement se situait sur le territoire de Norbert.
Inquiet du sort de ses fils idolâtres, et désireux de les gagner à la civilisation chrétienne, le Saint s'entendit avec le roi Lothaire pour la préparation d'une expédition qui s'engagerait au delà de l'Elbe. Elle fut décidée pour les premiers mois de 1127. On se dirigea vers le Nord, du côté du lac de Muritz, puis, de là, vers Rethra, sans rencontrer la moindre résistance. Sitôt affrontés, les Wendes promettaient d'abandonner leur faux dieux et leur culte superstitieux, et de se comporter désormais en fidèles sujets de l'empereur et de l'archevêque; ou bien, ils disparaissaient dans leurs cités lacustres, et laissaient indolemment les soldats de Lothaire incendier le temple national et la capitale.
Pauvres procédés de prosélytisme! A bon droit ils répugnent, on le sait, à notre temps : cette carte forcée ne saurait plus rien nous dire que de tyrannique, et comme résultat final, que d'instable. Il est curieux de constater que Norbert, une fois de plus évadé de son siècle, dut emporter d'une telle tentative de contrainte la même impression pénible. Plus tard, en effet, lorsque bien plus sagement il confiera la conquête de ces âmes barbares aux missionnaires de Prémontré, il insistera sur l'obligation grave qu'il leur avait dès l'abord intimée : celle de gagner des adeptes à l'Evangile « à l'aide d'un enseignement pur de tout alliage profane ».
Ainsi, par une grâce de discernement spéciale, le Saint se trouvait-il en avance sur ses contemporains, en un sujet important de son ministère de charité.
Des religieux au zèle ardent, au dévouement infatigable, oui, il lui en fallait; et son cœur les attendait de l'Ordre qui lui devait tout. Il souhaitait de les préparer lui-même aux durs labeurs de la conversion des infidèles. C'est bien cela : il grouperait à son ombre certains novices réservés à cet apostolat lointain, quelques jeunes frères dont il pourrait partager, à ses rares loisirs, la vie conventuelle... Heureuse vision! Mais dans quel cadre lui donner corps et la réaliser? Où installerait-il son séminaire des missions étrangères?
Bientôt il crut avoir trouvé. En face même de son palais, il y avait une église dédiée à Sainte-Marie, et dont le ministère était confié à un chapitre de chanoines séculiers. Or, les desservants en étaient arrivés, eux aussi, à un tel degré de déchéance que s'imposait, de toute urgence, une sérieuse réforme. Norbert s'en était souvent inquiété. A la réflexion, il lui parut que la solution de la crise réclamait une intervention radicale : et, par exemple, une permutation du personnel.
Remplacer les chanoines désintéressés de leurs devoirs d'état au point de ne pas même entretenir leur immeuble, et les remplacer par des Prémontrés : dans sa pensée, ce serait résultat double.
Délicate était l'entreprise. Le Saint y mit toute sa politique de longanimité et de circonspection. Mais ni l'insistance magnanime de sa générosité, ni les offres d'une digne compensation ne parvinrent à ob-
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tenir Tagrément du chapitre. Celui-ci s'émut de ce qu'il traitait de visée occulte, et machina le plan d'une opposition irréductible.
La réaction avait à sa tête un certain archidiacre Atticus, lequel, on peut le croire, ne resta pas bras croisés. Contre le prélat, il élabora tout un système de diffamation, et s'efforça d'abord de le perdre de réputation auprès du roi Lothaire : si Norbert s'attachait tant à déposséder les chanoines alors en charge, expliqua-t-il à la cour, c'était, à n'en pas douter,' pour mettre à la place des étrangers qui, à ce titrei seraient exempts de l'hommage dû au suzerain, et n'en reconnaîtraient pas les droits sacrés... Au fait, la calomnie n'était pas si mal imaginée.
Néanmoins, Atticus en fut pour ses frais d'éloquence venimeuse et de coterie. Son bel échafaudage de protestations ne tint pas trois ans. Dès le début de^ 1129, Lothaire autorisa la substitution des chanoines réguliers de Prémontré aux chanoines séculiers de la collégiale Sainte-Marie. Tout au long, la charte de transmutation en énumérait les mollis : réforme des abus, rétablissement de l'ofïice et du culte divins, restauration matérielle de l'édifice. Elle déclarait en même temps que les précédents occupants avaient été, par fractions minimes, incorporés à d'autres églises de la ville, invités ainsi à se soumettre à la discipline claustrale, et, quant au vivre, assurés d'un revenu équivalent.
Ainsi aboutissait le rêve de Norbert. Il devait se réaliser à fond. A bref délai, le monastère de Sainte- Marie devint en effet une pépinière d'apôtres pour le pays des Wendes, sans préjudice des religieux d'élite qui sortirent aussi de là pour évangéliser indis-
tinctement n'importe quel pays de la chrétienté.
Autre mécontentement. Ce ne fut pas non plus sans indisposer contre lui tout un groupe de fonctionnaires parasites, qu'il enleva à leur gestion pillarde la gérance de la maison-Dieu pour en confier désormais le soin à ses religieux. Ici encore, il prit soin d'expliquer ouvertement sa conduite : il ne cédait nullement à quelque besoin d'accaparement excessif, mais il voulait que, désormais, selon le dispositif de la charte de fondation, les revenus de l'hôpital fussent employés à l'entretien des indigents, et non au lucre d'administrateurs concussionnaires.
On le devine : ce genre de centralisation n'était pas pour plaire à tous. La revendication des droits de la justice ne va guère sans provoquer les représailles des délinquants. L'orage qui remontait à l'horizon, allait bientôt éclater sur la tête du réformateur. Nous ne le suivrons pas du côté de la bourrasque, sans l'avoir accompagné d'abord dans un bref voyage qui lui réservait de douces consolations.
Durant l'été de l'année 11 28, les affaires de l'Etat l'amenèrent à Aix-la-Chapelle. De là, il se rendit dans sa petite patrie. Il n'y avait point reparu depuis dix ans. C'est sur l'invitation toute de tact et de délicatesse de son ami l'archevêque de Cologne, que l'ancien chanoine de Xanten vint présider, en pontife, la solennité d'une nouvelle dédicace, celle de l'église collégiale bâtie sur les gravats et les cendres de la précédente. Au vu et au su de tous, il rentrait en triomphateur là même d'où il avait fui naguère, éconduit par la malveillance de ses concitoyens.
Mais lui, toujours à son recueillement, n'évoquait
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le passé et le chemin parcouru que pour remercier l'auteur de tout bien, pardonner à ses ennemis, raviver, en son cœur fidèle, la vision rétrospective, tantôt riante, tantôt pénible, de son enfance et de sa prime jeunesse.