CHAPITRE II
LE DEUIL MONDIAL
Sitôt que fut connue la fatale nouvelle, on entonna la louange du défunt, et, fait plus significatif même à cette époque, l'on se mit en mesure de revendiquer, de deux côtés à la fois, des droits à la possession de ses restes mortels.
Pendant que de tous les quartiers et faubourgs de la ville, la foule se précipitait vers le cadavre exposé, sur son lit de parade, à la vénération des fidèles, les chanoines réguliers de la collégiale Sainte-Marie émettaient la prétention d'inhumer leur Père dans le caveau de famille ; mais les chanoines séculiers de la métropole faisaient opposition, et en appelaient à la tradition exigeant que l'archevêque défunt dormît son dernier sommeil dans la crypte de l'église cathédrale.
Le conflit fut dirimé par le rappel opportun d'une disposition testamentaire du défunt : maintes fois, de son vivant, il avait exprimé le désir de reposer parmi ses enfants. Encore fallut-il recourir à l'arbitrage de l'empereur. A bon droit, ce dernier décida pour la prépondérance du titre de fondateur d'Ordre.
Suivant la coutume du temps, le corps de Norbert
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fut transporté successivement à découvert dans cha-« cun des monastères de la cité, pour la célébration de Toffice des morts. Le transfert processionnel dura de six à huit jours. Or, l'on était au cœur d'un été torride, et la moindre trace de corruption n'apparut pas sur le visage du défunt. Cette particularité ne manqua point de frapper la masse des témoins, surpris qu'il eiit gardé dans le trépas la beauté de ses traits et la fraîcheur de sa carnation.
Les obsèques eurent lieu le lundi suivant, au milieu d'un immense concours de peuple en larmes. Au grand chancelier de l'empire furent rendus les honneurs princiers que de droit : le cercueil était porté par des comtes; de plus, la plupart des nombreux prélats et des princes qui venaient d'assister h la diète de Mersebourg s'étaient empressés, de là, à la cérémonie des funérailles.
La célébration de l'office liturgique fut confiée aux évoques sufFragants du vénéré défunt; ils l'accompagnèrent ensuite jusqu'à sa dernière demeure.
Mais il s'en faut que le deuil se soit limité à la ville et au diocèse de Magdebourg. L'homme qui venait de s'éteindre avait trop longtemps servi la cause et les intérêts de l'Eglise universelle et de l'Etat pour que l'Eglise et l'Etat ne s'attristent point officiellement d'une telle perte.
Dès qu'ils en surent le malheur, le pape Innocent II et l'empereur Lothaire III exprimèrent la même douleur et ne cachèrent pas leurs regrets. Mais c'est du haut en bas de la hiérarchie sociale que retentirent les accents de la plus vive admiration pour les « dicls et gestes » de Norbert le Saînt, de Norbert le Grand,
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A Fenvi Ton rappelait ses titres nombreux à la reconnaissance publique, les qualités d'esprit et de cœur qui l'avaient rendu cher à Dieu et aux hommes; sur toutes les lèvres, l'oraison funèbre se muait d'elle-même en un panégyrique dont les éléments épars s'agglutinaient à mesure. Selon qu'ils avaient été témoins de tel ou tel aspect de sa physionomie, les uns vantaient sa sainteté de vie, les autres sa prodigieuse activité, d'autres encore ses beaux talents d'orateur, d'excitateur et d'entraîneur des âmes, de diplomate avisé, de conseiller autorisé des princes et du Saint-Siège.
Dans les cloîtres, l'on évoquait les nuances délicates de sa piété et ses aspirations inlassables vers la perfection; par anticipation, on lui décernait tous les droits à la canonisation ecclésiastique.
Dans les chaumières, on s'entretenait de son abord facile, de son désintéressement personnel, de sa compassion émue pour les misères du peuple.
Dans les châteaux-forts, le charme et la distinction de sa personne, sa courtoisie, sa science et son éloquence naturelle défrayaient la conversation à son sujet.
A la cour du pape et de l'empereur, il fut longtemps question des éminents services rendus par lui k la cause de l'Eglise et de la nation.
Enfin, fiers de l'amitié qui unissait au fondateur de Prémontré leur illustre propagateur saint Bernard, les moines Cisterciens s'employèrent à exalter aussi, avec le plus sympathique empressement, la gloire de Norbert.
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Écoutons d'abord ce que Ton vante, dans les cloîtres, de sa sainteté.
La sainteté, Norbert se l'était assignée dès le premier instant de sa conversion, comme le but capital pour ne pas dire exclusit de son existence. Par étapes laborieuses, ce «fils du tonnerre ^ » convint avec lui-même de s'acheminer coûte que coûte vers les cimes de la perfection.
A peine eut-il entendu d'En-haut le brusque rappel à Tordre, qu'il s'éprit de réflexion; la réflexion amena la prière fervente et celle-ci obtint la grâce d'illumination qui lui fit comprendre l'urgence de consulter un guide dans les voies mystérieuses du retour sincère à Dieu. Au directeur de son âme, il soumit le bilan de ses faiblesses et de ses aspiralions; tout en lui assurant le secours indispensable à sa gouverne personnelle, cet aveu d'humilité inclina vers lui les trésors de la miséricorde et de la tendresse divines. La solitude fil le reste.
Le résultat, le voici. Jusqu'à la coopération providentielle de tous ces principes rénovateurs, Norbert avait vécu d'une vie tantôt superficielle, tantôt mondaine, laquelle n'était rien moins qu'une contrefaçon de vie authentique. Désormais, ce ne sera plus
I. En souvenir des circonstan'^es de sa conversion en coup de foudre, un panégyriste du xvii» siècle appelle saint Norbert : NoppipTo; Boavepye'ç id est filius tonitrui. C'est pour une tout autre raison que le Christ avait surnomme' de la sorte les fils de Zëbëdée.
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d'un point de vue borné ou d'un observatoire à la table d'orientation faussée qu'il appréciera le pourquoi et le comment de l'existence. Mauvaises conseillères là-dessus, les passions déréglées; insuffisante même, la raison, en un sujet qui la dépasse. Mais puisque Dieu a parlé, la foi en sa révélation ne serait-elle pas indiquée?
La foi, — non pas une foi purement spéculative^ ou de façade, ou de décor, ou de dilettante, mais une foi se réalisant en œuvres de piété et de miséricorde, en une activité toujours attentive aux intérêts de Dieu, aux aguets des besoins du prochain, — cette foi-là fut vraiment la note prédominante, la caractéristique décisive de la sainteté de Norbert. « Ce qui excelle en Bernard, c'est la charité; ce qui excelle en Norbert, c'est la foi », tranchera bientôt l'adage.
La foi le conduisit à l'amour, et la satisfaction de l'esprit au rassasiement du cœur.
Si l'Evangile dit vrai au sujet des avances amoureuses de l'Incarnation, des abaissements ineffables d'un Dieu fait homme pour conquérir le cœur des humains, des inventions industrieuses du Christ pour perpétuer sa présence parmi no«s, pénétrer dans notre poitrine, continuer sur l'autel à se sacrifier pour nous : si tout cela est exact, ah î combien Norbert l'avait senti, éprouvé, cordialement compris à n'en plus jamais douter, à faire litière de tout le reste ; et avec quelle force la conclusion s'imposait à lui désormais, que cette pensée primerait toutes les autres, que tout autre sujet de préoccupation lui semblerait parallèlement mesquin et que sa vie à lui, Norbert, graviterait de plus en plus^
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à corps perdu, autour de ce point d'attache : le Christ.
Prolongement du Christ historique, le Christ eucharistique eut surtout une influence considérable dans la formation et l'aliment de sa piété. La dignité qu'il apportait à célébrer les saints mystères en est un gage, que le ciel se plut à ratifier, nous l'avons vu, par plusieurs interventions miraculeuses. Au surplus, du Sacrement de l'autel il fut tour à tour le docteur, l'apologiste, l'apôtre. Enfin, à n'en pas douter, il fit de sa dévotion préférée un héritage de famille; ce legs, il le transmit à ses religieux en leur recommandant d'en assurer eux-mêmes la perpétuité.
Dès l'origine, ils y furent fidèles : les premières constitutions, rédigées par le successeur immédiat de Norbert dans le gouvernement de l'Ordre, traduisent cette préoccupation dominante, et traitent, au chapitre premier, du Saint Sacrement.
Par le pinceau de Rubens, l'art devait immortaliser le fait, en assignant au Saint comme principal attribut iconographique une monstrance amoureusement contemplée par lui et simultanément proposée à l'adoration des fidèles. Si le chef-d'œuvre disparut à la Révolution, la maquette demeura classique; de talent moindre, peintres ou statuaires postérieurs n'y ont jamais risqué de retouches.
Le culte de Notre-Dame fut aussi particulièrement cher h Norbert. Emule d'Anselme et de Bernard, interprète d'un siècle sensible à l'honneur et à l'exaltation de la Bienheureuse Vierge, le Saint se piqua de zèle pour n'être en rien dépassé par ses rivaux. Et ici encore, sa conduite ne refléta que sa juste pensée.
Il régla que chacun de ses monastères serait à ja-
mais placé sous le patronage de la Madone, qu'une messe devrait y être célébrée chaque jour en son honneur, et que sa virginale pureté serait dans l'Ordre Mïi litre spécial aux hommages qu'on lui consacrerait. En désaccord d'opinion avec saint Bernard qui désapprouvait son ami, il est certain que Norbert professait le privilège de l'Immaculée Conception, qu'il en inculqua la croyance et le culte à son entourage, et qu'il fit une obligation de l'admettre à quiconque postulerait de se placer sous sa houlette.
Enfin, la troisième dévotion qui transfigure la physionomie morale de Norbert, c'est l'amour de l'Eglise. On peut dire de lui qu'il a eu la hantise de l'approbation de son chef suprême. A cinq reprises différentes, nous l'avons vu se prosterner aux pieds du pape, exposant ses doutes, attendant une directive à laquelle nulle autre, à son sens, ne suppléerait. Pour le reste, il s'efforce de répudier avec soin, toute parole, tout geste, toute attitude, de nature à le mettre, pour la galerie, en contradiction de pensée avec le vicaire du Christ. Norbert est par excellence un ecclésiastique.
Pour l'honneur de l'Eglise, il n'hésiterait pas à offrir sa tête. Pour le maintien de la suprématie du seigneur apostolique, juge des princes et des peuples, arbitre des guerres et des révolutions, vengeur de l'injustice et du mensonge, il s'est montré capable de toutes les entreprises, même du déplacement ultime dont les fatigues, selon toute prévision, ,hâteraient inévitablement sa fin.
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Prêtons maintenant roreille aux propos à bâtons rompus et aux doléances sans apprêt, souvent si expressives, des roturiers.
Embrigadés, pour la revanche d'un fonctionnarisme rabroué, par une partie de la bourgeoisie et du clergé, ils avaient, il est vrai, en deux ou trois circonstances, rendu son rôle ingrat, voire impossible à leur archevêque. xMais les yeux s'ouvrirent et finirent par voir net dans le jeu déloyal des agitateurs.
On a remarqué qu'après l'apaisement des mouvements d'insurrection dont ses ennemis avaient tenté d'encercler Norbert, la plèbe fut, relativement à son autorité, d'une soumission qui ne connut plus de déclin. Ne serait-ce pas que, si maniable pour l'ordinaire, le peuple finit toujours par se rendre compte des mobiles qui l'ont, de l'extérieur, actionné?
Quoi qu'il en soit, les fidèles de Magdebourg en firent l'expérience : l'intrépidité du pontife à maintenir à fond la revendication de certains droits, son sang-froid en face du danger, les persuadèrent à la longue, et mieux que d'interminables discours, que dans sa politique l'intérêt personnel n'entrait jamais en ligne de compte. Contre l'évidence de son abnégation, on avait eu vraiment mauvaise grâce à susciter pareille campagne de dénigrement.
Non, il était visible au contraire que, seule, la conscience de ses responsabilités était sa conseillère. D'ailleurs, à le voir si peu soucieux de lui-même, si complètement à Dieu, à l'Eglise, au prochain, si facilement accessible et secourable à autrui, condes-
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cendant, serviable, la persuasion s'établit peu à peu qu'il était, au-dessus de toute calomnie, l'homme d'une idée, l'homme du devoir, et non le prélat ambitieux, entêté, cupide, que ses ennemis avaient cherché à mettre au ban de l'empire par une falsification mensongère.
Son empressement à la réconciliation, la douceur de ses procédés à l'égard des meneurs et de leurs victimes, achevèrent d'emporter la conviction, une conviction qui, jamais plus, ne se laisserait circonvenir.
Dans les manoirs, entre les barons et leurs clercs, la conversation roula de longs jours sur sa noblesse d'origine, laquelle se trahissait, même sous le sac de la pénitence, par le charme de sa distinction, le bon ton dont il ne se départait jamais, l'élégance et la simplicité de son langage, l'aisance de ses manières.
Séduisantes en la personne du converti, de l'anachorète, du chanoine fondateur de Prémontré toutes ces qualités excellèrent en l'apôtre.
Norbert fut un orateur à qui ses contemporains ont reconnu sans conteste un talent merveilleux et puissant. Il en tira de beaux succès. C'est par eux que son passage dans telle ou telle cité, à Laon, à Anvers, à Spire, à Magdebourg, à Rome, se transforma si rapidement en véritables triomphes. Sans doute, son évangélisation était d'abord l'irradiation magnétique de sa vie; à l'exemple de son Maître, lequel cœpH Jacere et docere,,,, il eût rougi de ne pas commencer par prêcher d'exemple. Et cette
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logique rigoureuse, qui harmonise sur sa conduite la parole publique d'un homme, n'a jamais à craindre de
stérilité.
Mais en Norbert il y avait plus. Son langage d'humaniste avant la lettre, proféré par un organe délié et puissant, se trouvait en outre souligné par un jeu de physionomie aussi varié qu'expressif, un regard projetant au dehors les découvertes de l'introspection, un geste toujours interprète de la pensée.
Cette pensée était elle-même nourrie de l'Ecriture Sainte, entendue le plus souvent dans son sens mystique, suivant le goût du temps, et coulée sans recherche ni emphase, en une diction d'une nuance multiple ; tantôt pressant, tantôt insinuant, l'orateur devenait aussi selon les circonstances, onctueux et suppliant.
Le don de fascination transparaissait même dans sa charge de directeur d'âmes, de réformateur du clergé. Au bref, il impressionnait quiconque lui était présenté pour la première fois.
Il eut été intéressant de rechercher, dans les écrits du Saint, des échos affaiblis de sa prédication. Que sont-ils devenus? Leur petit nombre fait souhaiter, comme un butin que sa rareté rend plus précieux, qu'on les retrouve enfin quelque jour.
Habile à diriger les âmes dans les voies du salut et h les conquérir au Christ, Norbert ne fut pas moins apte h gérer les affaires de l'Eglise et de l'Etat.
Il avait été formé à bonne école. La cour de l'empereur Henri V, où il passa ses jeunes années, lui avait fréquemment confié tantôt des missions, tantôt
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des négociations diplomatiques; grâce à son tact inné et à tel esprit d'observation toujours à l'éveil des événements, il s'en était acquitté à la satisfaction générale. Il est vrai, l'homme d'Etat qu'il promettait alors fut enseveli, de par sa conversion et les conséquences de sa conversion, dans l'obscurité d'une vie cachée ; mais il ressuscita sur le siège archiépiscopal de Magdebourg, et se manifesta plus habile encore par les mille industries d'une administration impeccable : aptitude à saisir le côté pratique des affaires, à pourvoir à la sage utilisation des hommes, promptitude à tirer le parti le meilleur d'une difficulté en apparence inextricable.
On peut dire qu'il joua pour Lothaire, bien que moins à l'ombre du décor, le rôle de VEmincnce grise, et que, durant quatre années (ii3o-[i34), il fut l'inspirateur, bienveillamment consulté et écouté, de la politique de l'empereur en matières religieuses. Le titre de grand chancelier, qui lui fut conléré durant l'expédition d'Italie, ne fit que consacrer un service de surérogation ajouté, dès les années précédentes, à tant d'autres.
Mais, comme toute sa conduite émanait du plus pur désir du triomphe de la justice et de la vérité, il se trouva que l'Eglise en fut autant bénéficiaire que la nation. Il n'y a nulle exagération à le saluer comme le principal défenseur de l'orthodoxie dans la triste affaire du schisme d'Anaclet : Norbert n'eut alors de cesse que le pape légitime fût rentré à Rome. Missionnaire par vocation, il s'employa de toutes ses forces à rénover le sens chrétien et la pureté des mœurs en Germanie Septentrionale, ou à en pénétrer les barbares non encore gagnés à l'Evangile, et
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cela, avec rintelligente discrétion qu'il savait mettre en toutes choses. De celle-ci, son fameux émule en prosélytisme eut, deux ans avant la mort de notre Saint, l'occasion de rendre témoignage : voici en quelles circonstances.
Le successeur de Frédéric de Carinthie, jadis protecteur de Norbert, venait d'être élu au siège archiépiscopal de Cologne. Avant d'accepter honneur et charge, il crut prudent, au moins pour la sauvegarde des apparences, de consulter un sage, et s'adressa, pour avoir son avis, à Bernard de Glairvaux. Bernard exposa dans sa réponse \e pour et le contre, puis termina sa consultation par cette échappatoire* aussi courtoise qu'habile : « Dans votre voisinage, vous avez le seigneur Norbert ; vous ne sauriez mieux faire que de vous en remettre à son opinion. Ce vénérable prélat est d'autant plus propre à pénétrer les mystères divins qu'il est bien plus près de Dieu, personne n'en saurait ignorer, que nous ne le sommes nous-mêmes. »
Enfin, les cloîtres cisterciens ne tardèrent point à retentir des témoignages de la particulière dilection
I. Il faut bien l'avouer : ce Brunon mettait dans un cruel embarras son correspondant. Rien ne lui manquait du prestige extérieur capable de rehausser la dignité épiscopale : maître es sciences sacrées et profanes, possesseur d'un fief étendu, il était par surcroît de la famille d'Altona. Bernard n'ignorait point cela ; mais il savait aussi que sa conduite antérieure n'avait nullement préparé l'élu, il s'en fallait et de beaucoup, à la pratique des vertus réclamées pour la réception des saints Ordres.
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qui de son vivant avait uni saint Norbert à saint Bernard, l'oracle de TOrdre de Cîteaux.
Norbert ne manqua jamais d'amis. Il eût été surprenant que par ses qualités de gentilhomme accompli ne soit pas rehaussé le charme de la sainteté ; elles excitaient les sympathies jusqu'à lui conquérir parfois les plus chauds dévoûments. Tout au long de son histoire la trace en est palpable : partout où il passe, on le voit s'associer quelques âmes éprises de la sienne. En France, en Flandre, en Germanie, en Italie, il compta parmi ses intimes de nombreux évêques : textes de chartes et d'épîtres sont là j^our attester encore, dans leur style d'un archaïsme aux images heurtées et souvent passionnées, le culte voué à sa personne, puis à sa mémoire.
Mais il faut bien en convenir : nul ne lui fut plus attaché que Bernard. Ce fut entre eux, dès la première entrevue, de la prédilection. Où leur première rencontre avait-elle eu lieu?
Peut-être, à la cour de quelqu'un de leurs amis communs : à Chartres chez le pieux évêque Geoffroy, ou à Laon chez Barthélémy de Vir, sinon chez le comte Charles le Bon, ou encore chez Thibaut comte de Champagne? La proximité de Prémontré et de Foigny, fondation cistercienne, dut être une occasion de revoirs périodiques. Frères d'armes, ils unirent leur zèle et leur science d'apologistes de la vraie foi, pour barrer la route aux extravagances d'Abélard, et lutter de compagnie, pour l'unité de l'Eglise,' contre l'antipape Anaclet.
Bernard survécut à son ami. Il reporta sur la famille du défunt un peu de sa sollicitude affectueuse. Au gré de ses perpétuels déplacements, il ne cessa de mani-
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fesler son estime pour l'Ordre de Prémontré, et de favoriser son recrutement ^ Plusieurs de ses lettres sont l'expression décisive de sa tendresse ; elles font regretter plus vivement que la disparition de la correspondance de Norbert nous prive d'en percevoir le doux écho.
Mieux encore que les larmes de Passistance et la solennité d'obsèques princières, ces concerts de louanges composèrent de près ou de loin, un splendide cortège à la dépouille de l'archevêque.
D'abord enseveli à l'entrée du chœur des religieux de Sainte-Marie, il en fut exhumé, quelques années après, pour être transféré, dans le chœur même, sous
I. « Grand .idmirateiir de Norbert, dit excellemment M. Vacandard, Tabbé de Clairvaiix ne l'est pas moins des Prémont re's. Ses lettres attestent l'estime et l'affection qu'il leur portait... Aussi, est-ce de toute son âme qu'il favorise l'extension de leur Ordre. Comme il avait donné à Norbert l'emplacement de Prémontré, il donna plus tard à ses disciples celui de Sept-Fon-
taines au diocèse de Langrres. et leur fit offrir.
par
la
reuie
Mélisende, Saint-Samuel en Palestine, outre mille écus d'or pour premiers frais d'établissement. C'est encore avec son appui qu'ils furent introduits à Saint-Martin de Laon en ii'i4, à Saint-Paul de Verdun en ii36, et à Beaulieu au diocèse de Troyes en ii4o. Il semblait que Cisterciens et Prémontré.-, dussent alors se partager la France du Nord, tant était rapide la propagation des deux Ordres. Afin de ne pas nuire au développement Tun de l'autre, ils s'engagèrent par un pacte amical, le 11 octobre ii/j^, à respecter dans leurs fondations futures, le territoire des maisons déjà établies sur un espace ou plutôt dans un rayon de deux lieues pour les abbayes et d'une lieue pour les granges. » Cf. Vacandard, Fie de Saint Bernard, t. l. P« '99? 3® éd. Lecoffre.
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l'autel de la Sainte-Croix. Un mausolée de marbre blanc portait, gravée en lettres d'or, cette épitaphe laconique : Ci-gît Norbert^ par la grâce de Dieu, éçêque de la sainte Eglise de Ma gdehour g, fondateur de l'Ordre de Prèmontrè, et restaurateur de ce monastère, décédé le 6 juin de Van du Seigneur 1 134.