CHAPITRE III
Le temps est l'épreuve de l'immortalité de la terre. Plus sûrement encore que le creuset pour l'or, il se chargea la longue de dissocier de ses scories le mérite avéré, et surtout de le distinguer de ses fades contrefaçons. Lui, on ne le prend pas en défaut.
L'éloge funèbre de Norbert fut confirmé par l'avenir. Il ne comportait donc pas seulement le décor du convenu, de l'artificiel, dont on a coutume d'enguirlander officiellement le cercueil d'un personnage de qualité. Non, à mesure qu'ils s'écouleront, les siècles corroboreront, par des témoignages non suspects, la louange qui désormais s'est attachée à son nom ; et cela, jusqu'à ce que l'Église en consacre la proclamation, en inscrivant Norbert au catalogue de ses Saints.
Déjà en rappelant sa mémoire, plusieurs fois il arrive à son successeur sur le trône épiscopal de Magdebourg d'accolei à son nom le titre anticipé de « bienheureux >,. En ii4i, sept ans après sa mort, un prélat bénédictin de Tournay écrit de lui « qu'il travailla si efficacement à la gloire de Dieu, que nul, depuis les Apôtres, ne produisit en si peu de temps,'
des fruits aussi abondants de perfection et d'apostolat ». Et, passant de l'éloge du missionnaire à l'éloge du fondateur : « Sa conversion, ajoute-t-il, ne date pas de trente ans, et cependant son Ordre compte déjà près de cent monastères. »
Au siècle suivant, le cardinal Jacques de Vitry consacre tout un chapitre de sa fameuse Historla Occidentalis aux chanoines de Prémontré, et glorifie d'abord « le juste » qui les institua.
Même accord que sous la plume des érudits, dans les attestations de la tradition orale. D'ailleurs, celleci s'alimente à bonne source: celle des prodiges qui se renouvellent sans cesse au tombeau du Saint; déjà les religieux de la collégiale Sainte-Marie sont obligés d'en consigner le souvenir dans un registre des miracles. Elle se prolonge ainsi au delà du tombeau la réputation de thaumaturge qui très tôt s'était attachée au nom de Norbert, et qui alla jadis jusqu'à proclamer à son actif plusieurs résurrections. Plus encore que l'autre, cette intervention posthume ne prouve-t-elle pas une participation à la toute-puissance divine?
En 1200, stimulés sans doute par le succès des Cisterciens heureux d'avoir obtenu dès 11 74 la canonisation du Bienheureux Bernard, dont la mort ne remontait qu'à cinquante ans, les Prémontrés sollicitèrent, du Saint-Siège, la même faveur, pour leur glorieux Père... La démarche n'aboutit pas. Au lieu de mentionner solennellement sa/e/e à chaque anniversaire de Vohit, les calendriers liturgiques de rOrdre et du diocèse de Magdebourg continuèrent prosaïquement d'assigner au 6 juin une « commémoraison du seigneur Norbert ».
L'ÉLU
Au début du xvi* siècle, un chapitre général tenu à Prémontré décida de renouveler à Rome des instances respectueuses. Elles ne devaient être couronnées de succès qu*en 1 582. A cette date, le 28 juillet, le pape Grégoire XIII signa et scella de l'anneau du Pêcheur une bulle ainsi conçue : « Sur le rapport de témoins dignes de foi... nous savons que le bienheureux Norbert, homme d'une sainteté éminente, de son vivant archevêque de Magdebourg, institua, il y a plus de 4oo ans, l'ordre de Prémontré. C'est pourquoi nous estimons juste, nécessaire même, de vénérer sur la terre un Saint, honoré comme tel dans les cieux, et dont la vie, très agréable à Dieu, s'illustra de nombreux miracles. En conséquence, nous autorisons l'abbé Général de Prémontré et tous les supérieurs de l'Ordre... à célébrer la fête de saint Norbert, confesseur pontife, le 6 juin, jour anniversaire de son départ pour le ciel, sous le rit double avec octave, et à en faire le suftVage commun selon le rit monastique de l'Ordre. Nous lui permettons d'inscrire son nom auguste dans le calendrier du même Ordre ; d'ailleurs, à la date dite, ce nom se , trouve déjà consigné dans plusieurs martyrologes consacrés par l'usage de V Eglise catholique. Donné à Rome, l'an de l'Incarnation 1682, le cinq des calendes d'août. »
On aura remarqué la mention non protestataire du culte extra-liturgique rendu, ici ou là, à la mémoire de Norbert. Précieuse, cette formule restera pour le panégyriste embarrassante : elle constate en effet que l'acte de Grégoire XIII n'est pas, à proprement parler, une canonisation, mais seulement la ratification d'un fait déjà acquis à l'histoire.
LA GLOIRE POSTHUME. isi
Qu'en faut-il penser ? La tentative de 1200 avaitelle abouti, comme certains auteurs l'insinuent, à un acte officiel insuffisamment enregistré, peut-être perdu dans la suite ? Ou bien le Souverain-Pontife veut-il fournir ici une justification surabondante de son initiative, en avouant qu'il lui suffit de rappeler ce que la voix de Dieu, par la voix du peuple, a proclamé depuis longtemps : Fox populi vox DeiP Cette deuxième hypothèse restera, semble-t-il, la plus probable. Qu'à cela ne tienne : on va se hâter de rattraper, pour ainsi dire, le temps perdu. Le 19 août de la même année, une indulgence plénière était momentanément accordée pour la fête de saint Norbert ; elle sera prorogée, dans la suite, par les successeurs de Grégoire XIII. Le nom du Saint fut inséré par la liturgie norbertine dans le texte du Confiteor et son office, composé. En 1621, Rome ordonna d'en transposer l'oraison et les leçons du second nocturne au bréviaire romain alors en réimpression. Enfin, pour l'Ordre, la fêle du 6 juin finit par être transférée avec son octave privilégiée, au 11 juillet suivant, afin d éviter la concurrence désobligeante des fêtes de la Pentecôte ou du Corps du Christ,
Ainsi, la canonisation officielle de Norbert avaitelle connu les délais et les détours de la temporisation. Il était dit que la destinée de ses restes mortels serait elle-même tourmentée.
En i54o, la réforme de Luther expulsa les Prémontrés de Magdebourg. La collégiale Sainte-Marie
SAINT NORBERT. jj
L'ÉLU
passa aux mains de disciples du moine apostat. A.vec arrogance, ils se nommèrent les dignes continuateurs des fils de saint Norbert, et donc les gardiens attitrés et du tombeau et de son contenu. L'Ordre s'émut vivement des risques de profanation courus dès lors par l'ineslimable trésor; coûte que coûte Ton se résolut à tenter une translation d'autant plus urgente que le fanatisme des hérétiques se doublait pour l'ordinaire d'une rage d'iconoclastes. A l'amiable ou de force, il faudrait qu'on y parvînt.
Après une première démarche infructueuse du monastère de Steinfeld, l'Abbé Général en résidence à Prémontré décida, en 1696, le prélat de Saint- Michel d'Anvers à revenir à la charge; son plan était que les reliques fussent transportées à Anvers, puis, d'une seconde traite, à l'archimonastère luimême, premier séjour du patriarche et capitale de l'Ordre. Cette fois encore, à la requête on se contenta d'opposer une fin de non-recevoir. Alors l'assaut fut décidé, et hardiment confié à l'abbé deStrahov.
Diplomate avisé autant que partisan déterminé, le P. de Questemberg s'assure d'abord la faveur de Ferdinand II; il en reçoit un passe-port en règle pour Magdebourg. Par déférence pour l'empereur, le sénat de la cité consent à accéder au désir du prélat; mais le prévôt de Sainte-Marie désavoue cette faiblesse, et, en manière de protestation, quitte secrètement la ville. Selon sa prévision, la nouvelle de son départ fut le signal d'une émeute, qui eût été fatale au quémandeur, s'il n'eût été protégé par son escorte de gens d'armes.
Le calme revint et le négociateur renouvela sa dangereuse tentative. Cette fois, le chapitre luthérien
semble plus conciliant. 11 cède, en effet, et Ton commence les travaux d'exhumation. Mais soudain les chanoines huguenots se ravisent, fomentent un second mouvement d'insurrection, arment des aventuners qui envahissent l'église et repoussent les « profanateurs ».
Rescapé par miracle du guet-apens, le prélat de Strahov rentre à Prague, résolu cette fois à attendre des temps meilleurs.
La guerre de Trente Ans sévissait alors. Sitôt que 1 armée danoise eût été défaite à Lutter, par crainte des représailles du vainqueur, la collégiale et le sénat de Magdebourg se hâtèrent de mander enfin au prélat que ses vœux légitimes étaient exaucés; en conséquence toute latitude lui serait désormais laissée pour le transfert en question.
Quelle confiance pouvait-on faire à une telle proposition ? N'était-ce pas aller au-devant d'un nouveau piège? A la réflexion, le P. de Questemberg accepta d en courir le risque à son corps défendant, quitte a en finir, et à faire donner cette fois, s'il en était besoin, la garde.
Mais cette dernière expédition atteignit enfin le but. Rien ne manqua à son plein succès. Le sénat municipal vint au-devant des invités- il les conduisit à l'égHse Sainte-Marie dont l'entrée était d ailleurs gardée par un détachement de l'armée impériale. Les chanoines jurèrent qu'ils n'avaient jamais forcé la sépulture. Les travaux commencèrent et bientôt le tombeau apparut aux yeux de tous.
Quand la pierre supérieure eut été descellée, le squelette se révéla intact et sans le moindre déboîtement. Seules, du vêtement, les broderies d'or
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étalent sans altération. L'abbé et sa suite tombèrent à genoux pour vénérer les reliques de leur père en Dieu. Puis il se relevèrent prestement, impatients de les emporter au plus vite.
Pour leur préparer une entrée triomphale k Prague, les restes vénérés furent provisoirement interposés chez les moniales norbertines de Doxan. Puis, au jour fixé pour la solennité, le 2 mai 1627, sur les épaules de huit prélats en habits pontificaux, la châsse alla prendre possession de son nouveau reposoir, pendant que les princes de Bohême plaçaient officiellement saint Norbert au nombre des protecteurs du royaume, et que l'empereur ordonnait des réjouissances nationales en son honneur.
A la lettre, le rescrit fut exécuté. Dans l'enthousiasme d'un magnifique élan de piété, la foule se porta au-devant du cortège. A la vue des miracles qui suivirent, elle manifesta une joie débordante; entre autres prodiges, six cents hérétiques abjurèrent en masse, pendant l'octave de la fête.
La châsse fut déposée dans un édicule édifié pour la recevoir, au centre même de l'église de Strahov. Plus tard, lors de la restauration de l'église en 181 1, l'édicule devait disparaître, et les restes précieux prirent place, au-dessus du maître-autel d'une vaste chapelle, en un sarcophage richement ciselé.
Dans la pensée de son propagateur, la dévotion à saint Norbert ne devait point se limiter aux frontières d'un royaume, mais gagner de l'extension dans l'Eglise universelle.
Il introduisit donc en cour de Rome une supplique postulant un grade supérieur pour la solennité du Saint; il demandait que, dans le calendrier litur-
gîque, elle fut admise à passer du degré seini-double au degré double. Après avoir pesé à loisir les considérants de la requête, la Congrégation des Rites voulut bien accéder à ce vœu, et, par un décret en date du i3 septembre 1672, ordonner qu'il en fût ainsi dans toutes les Eglises, tant régulières que séculières, de la chrétienté.
Pour l'Ordre, on rédigea dès lors le catalogue des fêtes suivantes, dont, à quelques variantes près, l'usage s'est perpétué d'année en année jusqu'à nos jours. Le 1 1 juillet, c'est la solennité du fondateur, avec octave de première classe; le 2 mai, vient la Translation de son corps, avec octave; le troisième samedi après la Pentecôte, on célèbre son triomphe sur l'hérésie de Tanchelin ; le 6 juin enfin, est commémorée la mort du Saint sous le rit double-majeur.
Faut-il être surpris que Strahov ait le glorieux privilège de passer désormais pour la capitale de l'Ordre de Prémontré, et que tout religieux caresse le rêve de ne point mourir sans être allé à Prague, pour gagner le point terminus du tramv^ ay 2, et faire, à l'abbaye du Mont-Sion, son pèlerinage au tombeau paternel?
Là aussi, comme il est indiqué, le Saint reçoit des hommages à part.
Tous les cinquante ans, une fête jubilaire évoque l'anniversaire de i6n>7 ; la dernière a eu lieu en 1877, et la prochaine se réalisera dans cinq ans, en 1927. Mais il s'en faut que ces échéances, assez distantes Tune de l'autre, constituent sur place le seul souvenir accordé au bienheureux Norbert. Chaque matin, pendant la psalmodie de Prime, une messe est célébrée en son honneur. Chaque soir, à l'issue des
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Vêpres, le chœur des religieux quitte les stalles, vient s'agenouiller en hémicycle aux pieds de Tautel, et chante à sa gloire le cantique suivant :
« 11 est ici, le vase choisi, rempli de TEsprit-Saint. Voici Norbert, l'ami intime de Dieu, voici le robuste et vaillant athlète qui triompha de l'antique serpent. Voici Vange de la paLv, le héros de la pénitence, puissant en œuvres et en paroles comme en miracles de toutes sortes. Enfants, venons à notre Père; clients, approchons-nous de notre Patron. D'une voix suppliante, crions-lui : ô saint de Dieu, ami de l'Epoux, Norbert, notre Père elnotre gardien, la gloire de notre montagne, par votre infaillible intervention, rendez-nous le Seigneur favorable. Ecoutez-nous, exaucez-nous, ô Norbert; et puisque vous nous honorez du trésor de votre corps, faites-nous ressentir la grâce efficace, sensible, de votre intercession ! »