CHAPITRE III
LES PRihlICES DE l'aPOSTOLAT
La première étape eut lieu à Huy, bourg situé dans la vallée de la Meuse entre Liège et Namur. Un scrupule tourmente Norbert : il se prend à regretter de n'avoir pas fait l'abandon de ses biens dans leur totalité absolue. Si modeste que soit la réserve qu'il s'est attribuée, elle lui pèse, et de plus en plus. A la stupéfaction de ses deux compagnons de route, il se décide h donner aux pauvres de l'endroit et la mule qui portait les menus bagages et la minime somme d'argent; il se contentera désormais, quanta lui, des ornements indispensables à la célébration du Saint Sacrifice.
Cependant la rumeur commençait à circuler partout du récent attentat perpétré par l'Empereur Henri V contre l'indépendance du Saint-Siège. Elle avait fini par gagner même les régions septentrionales de la chrétienté.
Non sans vraisemblance, on racontait qu'après la mort de Pascal II, le souverain toujours avide d'autorité spirituelle, avait tenté d'imposer son candidat au conclave d'élection, puis n'avait pas hésité, devant les dénégations du scrutin, à susciter un antipape, sa créature, lequel avait pris le nom de Grégoire VIIL
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Obligé de fuir, le pontife légitime Gélase II, régulièrement élu, avait dii s'exiler de Rome, puis deritalie, et s'était réfugié en France, b Saint-Gilles de Languedoc.
Plus que tout autre, notre Saint, alors aux écoutes d'En-haut, fut contristé par cette nouvelle. La noblesse de ses sentiments lui inspira l'idée que le premier but de son voyage se trouvait du coup providentiellement désigné par ces tragiques circonstances. L'affaire en valait la peine : à titre de sujet de l'empereur, il irait porter au Vicaire du Christ un hommage de réparation.
Sans se laisser arrêter ni vaincre par les rigueurs d'un hiver exceptionnellement pénible, il part. De la neige jusqu'aux genoux, sans rien abandonner de ses austérités de règle, il traverse les pays de Chanipagne, de Bourgogne, du Lyonnais, du Velay, du Vivarais, et, vers la fin de novembre, atteint au
terme du voyage.
En le voyant a ses pieds, et en entendant de si filiales doléances, le pape proscrit pressentit l'homme de Dieu et s'enquit de lui... Alors Norbert confessa ses premiers égarements, l'instantanéité de sa conversion, ses résolutions de perfection; puis, se mettant à la disposition du Père des fidèles : « Que votre Sainteté, suppUa-t-il, m'ordonne d'embrasser le genre de vie qu'elle désire : je suis prêt à devenir, selon qu'elle le décidera, ou moine, ou chanoine, ou ermite, ou encore pèlerin à Rome, à Jérusalem, a Saint-Jacques de Compostelle. »
Puis un noble débat s'élève entre eux. EcarUnt de l'avenir du quémandeur chacune de ces destinées, Gélase déclare son désir de l'attacher a son
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service, à sa personne. Norbert décline l'honneur, au souvenir des dangers qu'il avait rencontrés à la cour de l'empereur teuton et de l'archevêque de Cologne. Devant ces excuses d'un intérêt majeur, le pape finit par céder. Mais, pour lui prouver son estime el le mettre désormais à l'abri de toutes tracasseries ultérieures de la part des Ordinaires, il lui délivra sur-le-champ le pouvoir d'exercer le saint ministère dans toutes les limites de l'Eglise romaine, mère et maîtresse des autres Églises.
Missionnaire apostolique, le Saint se réjouissait de pouvoir cette fois semer sans encombre la parole de Dieu partout où l'Esprit l'inciterait; mais dans le secret de l'ame il se promettait, à l'école du Messie « prédicateur des pauvres » de préférer, au choix, les auditoires composés de gens simples : vilains, colons, hommes de mainmorte.
L'hiver se prolongeait, un hiver mémorable. Mais rien ne pourrait désormais empêcher le départ de l'apôtre.
Sa résolution est prise : sans retard il va remonter vers le Nord. Ne parlant couramment que l'idiome teuton, il veut regagner leS pays dont il est capable de se faire entendre; c'est entreprendre une course héroïque, tant sévissent la neige et le froid. N'importe : si brûlant était son amour de Dieu, explique le premier biographe en une antithèse d'un relief charmant, que l'excès du froid n'était point un obstacle, non plus d'ailleurs que l'accablement de la fatigue ou les tiraillements de la faim.
Ses deux compagnons de la première heure sont toujours là : il faut reconnaître qu'à suivre un pareil guide, leur fidélité est à toute épreuve. A
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Orléans, étape que l'on a gagnée d'une traite, le petit groupe 'acc^roh au passage d'un clerc sous-diacre %Jrs Pâques fleuries de l'an . , .9, l'on parvient dans le Hainaut, à Valenciennes. C'est trop de contention : le missionnaire ne réussit plus a comprimer les élans de son zèle; il faut qu^l --"l'Evangile. Il demande à parler dans une église de la 'S, et entretient l'assemblée du mystère de la
^Irsorintervention miraculeuse d'En-haut, soit nar lé seul prestige d'un accent que renforce et re- Taus se toujo'urs le^aractére d'un Saint, cette merveille se produisit : le prédicateur « -P™ - l^" gue allemande, et l'auditoire, qui n entendait que la laneue d'oïl, le comprit.
Du coup sa popularité s'impose; en masse on viem le consulter' L'on projette de '« circonvenir de le contraindre à fixer là sa tente. Te n était pas fe dessein de l'apôtre. Toutefois la maladie de ses trois compagnons de route le contraignit a séjourner
fTiiplaue temps dans la cité.
%^eut bientôt la douleur de les perdre; dune délicatesse maternelle, ses soins touchants n avaien rien pu contre l'épuisement d'un organisme mis a bout par les marches forcées des semaines précédente Teslarmes auxyeux,il pourvut honorablement aleur s^ulture. Puis, miné lui-même P- '^ ««-^^ J chagrin, à son tour il tomba malade et dut sta tionner quelque temps encore à Valenciennes^
Or le diocèse de Cambrai, à la juridiction duquel
était ' rattachée la ville, avait alors pour prélat un
iïneur Burchard que Norbert avait bien connu
ails à a cour du roi de Germanie. Les devoirs de
son ministère venaient de l'amener en tournée pastorale à Valenciennes même.
Les deux amis se visitèrent et se reconnurent sans peine. A l'ancien collègue, Burchard témoigna une admiration émue en même temps que les plus affectueuses attentions.
L'évêque avait un chapelain que la vue de Norbert fit plus qu'émouvoir. Hugues de Fosse — c'était son nom — tomba sous le charme, fut ravi par tout ce qu'il apprit du Saint, et postula d'être associé à sa destinée.
C'est en la compagnie de ce nouveau disciple que notre missionnaire, une fois rétabli mais retenu sans doute dans le diocèse par Burchard, se mit à parcourir le Hainaut et le Brabant pour y annoncer la bonne nouvelle de Jésus-Christ. Il avait employé ses loisirs de valétudinaire à l'étude de la langue romane : la tâche qu'on lui confiait n'était donc plus au-dessus de sa portée. Mais surtout l'intrépidité de sa foi, l'héroïsme de son abnégation parlaient haut et clair pour le succès de la cause.
Qu'on le regarde à l'œuvre, et sans oublier que la conduite de l'auxiliaire se calque sur celle du chef. Avant tout, l'apôtre ne recevra jamais la moindre rétribution ni le moindre présent, en échange de son ministère. Le surplus des offrandes apportées à l'autel pour la célébration des saints mystères est, séance tenante, distribué aux miséreux et aux lépreux de la contrée. Pour eux, ils ont assez de l'hospitalité que Ton consent à leur offrir, et encore est-ce à la condition qu'on leur permette d'user, sans se mettre à table, des aHments grossiers et de l'eau pure dont se contente leur frugalité.
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D*ailleurs, en fait de pécule, tout leur serait à charge et à encombrement; la chapelle portative, un psautier pour la récitation de l'office, quelques manuscrits ou recueils de piété : voilà de quoi suffire à leurs besoins. De la sorte, rien n'entravera leur marche; rien ne les empêchera de voler h la conquête
des âmes.
Ils y vont à pas de géants, en triomphateurs. A leur arrivée dans la cité,à la bourgade, au hameau, tinte la cloche du beffroi ou de l'oratoire : la population est de la sorte informée. Leur réputation les a précédés. On accourt aux envoyés du Seigneur : c'est à qui les serrera de plus près. Sitôt qu'ils ont touché borne, ils parlent. En termes très simples, à la portée du plus grand nombre, ils rappellent les âmes au devoir de la pénitence, de la charité, de la justice. Ils disent la brièveté de l'épreuve et l'immensité de la récompense.
Ce n'est pas tout; le programme se complique des remèdes à procurer aux calamités plus particulières de l'époque. Il s'agit de provoquer les usuriers à restitution, de décider les ennemis à la réconciliation. Souvent, délicate est l'intervention, car elle doit s'exercer sur la fougue intraitable des seigneurs qui luttent de château à château, poussés par le seul besoin d'utiliser leur humeur batailleuse.
Il ne faut pas oublier que c'est en effet sur le milieu féodal qu'opèrent nos deux missionnaires, c'est-àdire un monde dévot sans doute, mais à tendances brutales; l'Église elle-même n'a-t-elle pas eu de la peine à lui imposer naguère la trêve de Dieu? Elle vient de faire mieux encore, en l'envoyant à la délivrance des lieux saints et en assignant ainsi à ses
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aspirations sanguinaires un but noble entre tous.
Le progrès de la civilisation ne va guère que par étapes; et la bonté, cette fleur délicate du christianisme aux pétales faits de douceur et du pardon des injures, ne s'épanouissait pas sans contrainte sur des tempéraments frustes, encore trop livrés aux sauvages instincts.
A travers les rangs de ces demi-barbares, Norbert passe comme le messager de la paix^. Un jour, à Fosse, non loin de Namur — Fosse était la cité natale de Hugues — il apprend que plus de cinquante personnes viennent d'être les victimes de dissensions sanglantes entre concitoyens, et que l'influence du clergé et des magistrats s'est en vain épuisée à conjurer l'esprit de représailles qui fermente et bouillonne au fond des Ames.
Il intervient, arrête et désarme, par son habileté pleine de tact, un jeune homme qui courait venger le meurtre de son frère et devient lui-même, sur l'heure, agent de pacification
Aux bords de la Sambre, à Moustier, une rencontre à main armée est projetée entre deux groupes d'adversaires irréductibles, et pour telle date déterminée. Hugues et Norbert projettent de s'y rendre. La nouvelle s'en ébruite ; il y aura — qui en douterait?— un grand concours de peuple. Les uns veulent voir de près le Saint, dont la réputation d'homme de Dieu s'affirme de plus en plus ; les autres ne désespèrent pas encore d'obtenir, au dernier moment, le rapprochement des frères ennemis; d'autres enfin se sentent attirés par la curiosité d'un spectacle plus