‹ Saint Odon (879-942)Chapitre 18 sur 37 · POINTE DO COTE DB LA TERRE. EDUCATION FEODALE · texte numérisé non relu

POINTE DO COTE DB LA TERRE. EDUCATION FEODALE

Alors se produit dans Tâme d'Abbon un phénomène trop humain pour exciter beaucoup de surprise. Ses regards s'attachent avec amour sur son Odon, sur cet enfant qui vient de lui être ramené, après une si longue et douloureuse séparation. C'est un gentil garçonnet bien découplé, à la taille bien prise, aux yeux pétillants d'intelligence, doux, mais bien décidés. Aux caresses de son père et de sa mère, il répond avec les gentillesses et les affections de son petit cœur.... Un rêve troublant d'avenir passe devant les yeux du vieillard. Certes, il n'a garde d'oublier les caractères miraculeux de la naissance de son fils, les oblations que lui, Abbon, a faites de ce cher enfant dans Tintime de son àme et dans le silence solitaire de la chambre de là-haut; il ne révoque pas en doute les droits de Dieu sur cet être et la sorte de mainmise sur lui dans la vision mystérieuse du prêtre. Loin de lui cette félonie envers Dieu. Mais Dieu lui accorde un délai ; il ne fait qu'en profiter. Et puis, cette oblation qu'il a faite à Dieu de son enfant n'équivaut pas à la vocation d'Odon; il ne fera rien pour entraver l'appel de Dieu ; mais il est peut-être plus déterminé aujour-

d'iiuî qu'il ne Tétait hier a respecter et à garantir la liberté de son fils quand il sera d'âge à se prononcer. C'est que ses yeux se sont arrêtés émerveillés sur les grâces naturelles de l'enfant, et une vision paternelle le lui a montré s'élançant, revêtu de la cotte de mailles, sur le fougueux destrier et se précipitant, à la tète de ses hommes d'armes, sur les bataillons des Sarrasins ou les hordes des Normands. Quelles réserves inépuisables possède le cœur humain de finasseries byzantines, de subtilités avocassières, pour motiver et légitimer à ses propres yeux lâchetés, concessions, capitulations ! — C'est l'histoire universelle.

La conclusion de tout ceci, c'est que, peu de temps après, nous trouvons le petit Odon parmi les jeunes nobles élevés dans la cour du comte d'Anjou. Nous avons déjà dit les sentiments d'affectueuse estime que professait le comte Foulques pour son vassal, le vénérable Âbbon. Aussi a-t-il accueilli avec un joyeux empressement sa requête. Du reste, cette charge d'éducateur des jeunes barons est tenue à grand prix et honneur par tous les grands seigneurs féodaux ; ils voient dans ce groupe charmant, qui fait l'ornement de leur cour, le témoignage de la considération dont ils jouissent pour le présent et un précieux moyen de préparer les prépondérances de leur propre race dans l'avenir. C'est donc le cœur et les bras ouverts que le comte Foulques-le-Roux reçoit Odon et le fait élever avec ses propres enfants dans le noble château d'Angers. Cette solution remplit de joie Abbon et Sri via, qui peuvent ainsi procurera leur Odon une éducation complètement digne de son rang et conserver avec lui, grâce au voisinage, des relations aussi douces qu'utiles pour tous. Mais

elle ne sera que temporaire, et, au bout de deux SDS, la Providence va la modifier de manière à compléter pour cet eofant les mystérieuses préparations de l'avenir.

Un Jour, arrive au château d'Angfers, accompagné d'une noble et brillante escorte, le duc Guillaume d'Aquitaine. C'est le prince le plus puissant et le plus renommé de tout le royaume; son autorité s'étend sur tout le midi des Gaules, et les documents contemporains le désignent sous l'appellation de très valeureux comte de Gothie, duc d^ Aquitaine. Son existence a été très mouvementée; mêlé, par sa situation personnelle, à toutes les luttes qui ont convulsé le pays, il y a joué un rôle prédominant et y a apporté toutes les fougues et les brutalités de cette époque. Mais, à mesure que l'âge a commencé à attiédir ces fougues, à atténuer ces brutalités, la grâce a opéré ses effets sur cette âme où la foi est restée ardente; son cœur a été profondément ému des exemples de sainteté et de surnaturelle douceur qu'a donnés au monde féodal un de ces saints suscités par Dieu pour la régénération d'une société, un des principaux seigneurs du Midi, saint Géraud d'Aurillac. Géraud a été l'ami d'enlance de Guillaume, élevé auprès de lui dans la brillante cour d'Aquitaine; au milieu des saintes et fécondes occupations de sa vie, le baron-moine va souvent visiter le puissant duc et lui apprend, par ses exemples et ses conseils, comment doit se conduire un noble chrétien qui entend rester fidèle à son honneur humain et au service de son Bien.

Guillaume connaît depuis longtemps Abbon et a respect et considération pour son passé plein de bravoure et son présent tout de loyauté et de vertu.

Aussi, quand le vieillard vient, accompagné du petit Odon, rendre ses hommages au duc, ce dernier prend Tenfant entre ses bras, et, émerveillé de ses grâces, il dit à Foulques : a Comte, tu vas me céder le gentil damoisel; c'est moi qui veux me charger d'en faire un brave chevalier et un loyal baron. » A cette bienveillante proposition, malgré l'angoisse latente que la perpectîve de l'absence inflige à son cœur, Abbon baise avec effusion la main du prince et lui exprime, en termes émus, sa reconnaissance; il sent combien ce changement, qui va porter tant de tristesse au manoir, est honorable pour lui et sera avantageux pour l'avenir humain d'Odon.Deux jours après, la brillante troupe repart pour le Midi ; elle compte une unité de plus, Odon, qui s'éloigne du pays, emportant dans son cœur et sur son front les larmes et les bénédictions de son père et de sa mère, entouré des témoignages d'affection profonde du comte d'Anjou et de ses fils.

Voici donc ce charmant enfant de neuf ans transplanté encore une fois, loin de la maison paternelle, dans un milieu nouveau, où ses dons naturels, la vivacité de son intelligence et les délicatesses de son cœur lui ont vite conquis les affections de tous. Certes, sa vie ne ressemble guère h celle qu'il a menée jusqu'à ce jour ; les études intellectuelles passent au second plan, si elles ne sont pas tout à fait abandonnées; du matin au soir, il apprend son métier de chevalier, il se forme aux connaissances professionnelles de la vie de baron féodal : tout d'abord , à l'équitation, il apprend à se tenir ferme sur son destrier, à bondir leste sur sa croupe élevée, à lier des rapports familiers, disons mieux, fraternels, avec le noble animal destiné à être, pendant son exis-

tence, son presque inséparable compagnon. Puis vient le tour de Tescrîme ; ses petites mains s'exercent progressivement au dur maniement des lourdes armes de combat. Enfin, des maîtres experts dans la partie Tinstruisent dans la science, si prédominante pour un baron de cette époque, de lâchasse, et Tinitient aux principes et aux arcanes de la vénerie et de la fauconnerie. Au milieu de Texubérance de son développement physique, dans le printemps de son existence, Tâme d'Odon s'enivre de grand air et d'exercice; ses occupations actuelles concentrent ses aspirations d'avenir sur les exploits des pairs de la Table ronde, dont le ménestrel vient le soir leur redire les gestes et les grands coups d'épée.

Néanmoins, malgré ses chevaleresques enthousiasmes, des troubles étranges se produisent dans cette âme d'adolescent. De vagues aspirations vers un idéal supérieur, et des réminiscences d'un passé lointain viennent mettre leurs points d'interrogation au milieu de ces délimitations préconçues de l'existence. L'âme rêveuse d'Odon se replie alors sur elle-même; elle semble écouter une voix intérieure qui lui dit tout bas que l'homme n'est pas uniquement sur la terre pour donner de grands coups d'épée et qu'il peut trouver de ses facultés un emploi supérieur à celui qui consiste, ainsi qu'il le décrira lui-même plus tard dans sa vie de saint Géraud, « à savoir conduire une meute de molosses, à tirer de l'arc, à lancer avec art gerfauts et faucons. » A mesure que Tintelligence du jeune baron se développe avec l'âge, les interrogations intérieures se multiplient, troublantes et anxieuses. La grâce de Dieu agit vigoureusement sur cette âme, à qui elle a laissé prendre le chemin de traverse, mais qu'elle

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veut à lui. Dans la cour d'Aquitaine, on a beau s'extasier sur les grâces précoces du jeune Odon, sur sa hardiesse, sur sa dextérité pour tous les exercices, la voix mystérieuse lui répète avec persistance : tu es ne pour mieux que tout cela.

Il sent en même temps s'éveiller les passions de la nature : devant ce réveil, il s'arrête effrayé; il constate ses déperditions naturelles, les faiblesses de sa résistance. Dieu lui découvre au fond de Tâme les déchéances de l'avenir et les catastrophes de la fin. — Un jour, il sent s'affirmer en lui un sentiment profond, réel et définitif de dégoût pour la vie qui s'ouvre devant lui ; il comprend le vide de tous ces jeux qui, hier encore, étaient si plein d'attraits et qui aujourd'hui brisent les forces de son corps, en même temps que les vitalités de son âme. Ëcoutons-le redire lui-même à son disciple Jean les vicissitudes de cette période de luttes :

« Le Tout-Puissant, qui accorde le salut, même à ceux qui ne le veulent pas, et qui appelle à lui ce qui n'est pas comme ce qui est, commença à m'envoyer des songes effrayants et à me montrer ma vie dirigée vers le mal; en même temps, il changeait l'exercice de la chasse en une véritable fatigue. Plus je me livrais avec entrain à de tels jeux, plus je revenais le cœur accablé de tristesse et le corps brisé de fatigue. »

Épuisé par cette maladie morale et physique, il sent le besoin de rentrer, pour réparer ses forces, au manoir paternel. Du reste, son éducation militaire se trouve à ce moment à peu près terminée. A cette époque, il n'est pas requis qu'un examen vienne constater la science acquise et mettre le sceau officiel à cette formation close. Odon reprend donc

ia route du Maine, avec répanouissement de ses seize ans, mais cachant, sans en faire confidence à personne, le mal intérieur qui le mine. Son retoui* ramène la joie et la vie dans le manoir. Abbon et Silvia contemplent avec une légitime fierté et une indicible affection ce fils de leur vieillesse, devant lequel la vie semble s'ouvrir, belle et glorieuse.

Pourtant, dans le regard que le vieillard attache sur Odon, on pourrait découvrir une tristesse inquiète, qui vient jeter son nuage sur ce bonheur : c'est que la grâce divine, qui travaille dans l'âme du jeune homme, ne reste pas oisive dans celle de son père. A l'aspect de cette jeunesse séduisante, de cette vie chevaleresque à son début, avec tous ses charmes, toutes ses illusions et toutes ses promesses, Abbon se den^ande tout bas s'il n'a pas dépassé le but, si, en substituant pour son fils à l'éducation cléricale de jadis la formation militaire et en le poussant dans cette voie nouvelle de l'existence, il n'a pas failli à ses engagements personnels, et s'il n'a pas même compromis le bonheur de son cher Odon, en lui faisant acquérir ses talents d'écuyer et de veneur aux dépens de la piété qui a embaumé ses premiers jours et s'est évanouie avec eux. A-t-il, en un mot, coopéré aux vues de Dieu sur cet enfant du miracle? A ces interrogations de la conscience, un soupir, bien vite réprimé, dit seul les troubles intérieurs. Un commun sentiment d'une pudeur craintive, peut-être un peu lâche, arrête les confidences sur les lèvres du fils et du père. Décidément, il faut que Dieu intervienne. Il va le faire.

Quelques jours plus tard, Abbon propose à son fils de venir partager avec lui les touchantes et vivifiantes émotions des vigiles de Noël à la basilique

de Saint-Martin. Contrairement aux craintes qu'il éprouve en la faisant, cette proposition est accueillie avec empressement par le jeune écuyer. La sainte nuit du salut du monde étant arrivée, quand Toffice commence, le père et le fils sont prosternés côte à côte sur le pavé de T église ; Abbon se rappelle avec émotion ces vigiles de Noël qu'il a célébrées à la même place, il y a quelque dix-huit ans en ça et qui ont de si grandes conséquences pour lui, les promesses Faites alors et négligées depuis ; il supplie la miséricorde divine de venir réparer les misères humaines et de reprendre son œuvre d'antan. Odon est prosterné aussi, en proie à une indicible émotion ; il s'est tout d'abord uni aux prières de la liturgie ; mais son âme n'est plus sur la terre ; elle contemple le radieux tableau de l'étable de Bethléem et la mère de miséricorde avec son divin fils dans les bras; il la supplie d'avoir pitié de ses angoisses et d'obtenir du Sauveur le pardon de toutes ses défaillances ; car, il le sent bien, sa vie, qui était à Dieu, il a voulu en disposer en dehors de Dieu. Par pitié, qu'elle lui donne les lumières et les forces dont il a besoin pour retrouver la voie et la suivre. Et la Vierge lui sourit, et le divin Enfant le bénit. Durant ces colloques entre le ciel et la terre, les longues vigiles se sont terminées; le célébrant et ses ministres se sont avancés vers l'autel : la messe commence. Au milieu du chœur, la schola des religieux, après le chant du Kyrie^ entonne l'hymne angélique. Tout à coup Odon, comme mû par une force invisible et inconscient, se lève de la place où il se tient prosterné, fait invasion dans l'enceinte réservée, prend place au milieu du chœur, avec ses habits brillants et sa soyeuse et abondante cheve-

lure parmi les vêtements sombres et les têtes rasées des religieux, qui le regardent avec étonne ment et avec bonté ; il mêle sa voix pure et exercée à toutes ces voix qui redisent avec les anges les louanges du Dieu trois fois saint. Mais tout cela n'est que le prélude de Taction ou plutôt des revendications de Dieu sur son inconscient transfuge. Pendant que, profitant de son invasion indue, il prend sa part aux chants sacrés, une douleur violente à la tête le terrasse et on est obligé de l'emporter, privé de connaissance, au logis paternel. Pendant deux longues années, ces douleurs se prolongent et réduisent à l'extrémité le vigoureux écuyer. Pour lui, il supporte avec patience et en expiation du passé ses souffrances; il y reconnaît la main de Dieu. La science humaine assiste, impuissante, aux progrès du mal étrange, irréductible. Dans le logis du vieil Âbbôn, on commence à entrevoir avec désespérance l'issue fatale, la mort de celui dont la naissance, dix-huit ans auparavant, a causé tant de joie. Le vieux baron, cachant les larmes qui tombent a mères le long de ses joues amaigries, s'assied près de la couche où son Odon est étendu, épuisé. Ils sont seuls. Le vieillard, d'une voix coupée par l'émotion, fait sa confession ; il raconte à son fils les merveilles de la naissance, les promesses, l'oblation solitaire, et puis les défaillances humaines, l'oubli de la parole donnée. Le fils écoute le récit avec une émotion profonde; on dirait qu'un voile vient de se déchirer devant lui; une illumination subite s'est faite dans son esprit; il comprend les troubles de son àme,les mystères et les incohérences de sa vie ; son regard fiévreux a repris sa limpidité; il s'est dressé sur son séant, les yeux fixés en haut, les mains jointes. Et

quand son père, se jetant à genoux, s'écrie : « O saint Martin, je vous ai donné mon enfant. Vous me le réclamez aujourd'hui bien rudement. Du fond du cœur, je vous le donne. j> Le jeune homme ajoute d'une voix forte et émue : « Saint Martin, j'étais à vous. Quelque chose me le disait au cœur; mais je ne le savais pas. Maintenant que je le sais, je suis à vous h la vie, à la mort! » Le père et le fils se tiennent embrassés, mêlant leurs larmes et leurs oblations. Pendant ce temps, Silvia, amenée par l'inspiration de la grâce, est entrée dans cette chambre de malade oîi s'accomplissent de si magnifiques choses; les intuitions de son cœur maternel lui ont révélé tout ce qui vient de se passer, et la solution providentielle des angoisses dont elle a toujours pris sa large et silencieuse part, et toute la famille se trouve confondue dans une même action de grâces, dans une adhésion généreuse et absolue aux mystérieuses volontés de Dieu.

La réponse du ciel ne se fait pas attendre. Les douleurs d'Odon s'apaisent et disparaissent. La vie revient, vie nouvelle avec son objectif bien déterminé, avec son mépris des choses de la terre et ses soupirs vers le ciel.

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