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CHAPITRE IV

Odon sera à Dieu, — à Dieu sans réserve et pour toujours, — cette résolution vient d'être prise àTunanimité, sans discussion et sous la grâce de Dieu, dans ce conseil de famille. Ni l'intéressé, ni ses parents n'admettent la possibilité de nouveaux délais dans l'exécution : on se reproche trop dans le fond de la conscience les larcins faits par la faiblesse humaine sur les droits de Dieu, et on ne veut plus en commettre de nouveaux. Odon va donc embrasser la vie religieuse et ses parents sont tout prêts à rendre à Dieu le dépôt qu'il leur a confié, et qu'un moment ils ont voulu garder pour eux.

Où va se faire cette oblation? Dans quel cloitre va s'immoler cette victime qui brûle de consommer son sacrifice et de faire en tout la volonté de Dieu? Les circonstances personnelles et locales ne comportent pas de longues hésitations, et la solution semble

ici s^imposer d'elle-même : les événements du passé se représentent à la pensée, vivants et lumineux, et indiquent la voie de l'avenir. Odon appartient à Dieu — mais il appartient aussi à saint Martin. La dévotion personnelle de chacun ne songe pas à contester ses droits au grand thaumaturge. La vénérable basilique de Tours avec les reliques du saint est là sous les yeux d'Odon, elle semble l'attendre et l'appeler. Et lui, le dévot serviteur de saint Martin, du premier élan de son cœur, répond à cet attrait ; dans la sincérité de sa volonté, il s'écrie ; cest là le lieu de mon repos définitif : cest là que je choisis ma demeure,

A l'ombre de la Basilique que saint Perpet éleva au vil® siècle, splendide reliquaire de pierre pour les ossements vénérés de son illustre prédécesseur, groupe ses bâtiments claustraux, vaste et sévère, le moustier de Saint-Martin. Il a joué un rôle non obscur dans l'histoire et apparaît auréolé de la sainteté du grand et populaire patron de la France : il a bénéficié de la protection du saint et de la dévotion universelle qui fait confluer à son tombeau des -milliers de pèlerins. Les trois cents moines Bénédictins qui s'y sont abrités dans les débuts ont mené une vie d'austérité, de régularité et de travail intellectuel. Grâce aux hommes éminents qui ont figuré successivement sur le trône abbatial de Saint-Martin, et surtout à Alcuin, l'admirable coopérateur de Charlemagne dans son œuvre, les études se sont épanouies d'une manière merveilleuse dans le vieux moustier et ses écoles ont joui d'une réputation largement étendue. Les Papes ont multiplié les privilèges et les exemptions, et les aumônes des fidèles assuré la prospérité matérielle de la communauté.

Malgré toutes ces bénédictions du ciel et ces faveurs de la terre, le monastère ne résiste pas à l'influence générale et ne tarde pas à manifester ses déchéances religieuses. Avant même la fin du règne de Charlemagne, pendant qu'Alcuin apporte a Tabbaye le prestige de sa haute personnalité et de son influence considérable, le mouvement fatal se dessine. Peu à peu le personnel se réduit; la discipline s'altère; le joug de la règle semble dur ; bien des volontés aspirent à Talléger : les demandes de dispenses se mut* tiplient. Se sentant impuissant à résister au courant et à ranimer des énergies désormais éteintes, Tabbé demande et obtient la sécularisation de son troupeau. La transformation s'opère brusquement : le monastère devient la collégiale de Saint-Martin et ses moines, changeant de vêtements et d'appellation, sont de simples chanoines. Malgré les tristesses de cette déchéance, elle a un résultat inespéré : elle arrête les progrès du mal. Les religieux^ ne sont plus moines, mais ils sont chanoines réguliers et vont le rester : la règle de saint Benoit leur a paru trop austère pour leurs énergies, trop intransigeante pour les mœurs du temps ; celle de saint Augustin leur offre un modus sfwendi qui leur paraît acceptable; ils l'adoptent loyalement et y demeurent fidèles. Bientôt même, par suite des dégénérescences des monastères voisins, la collégiale de Saint-Martin finit par briller d'un éclat relatif. Malgré l'introduction des abbés laïques à sa tète, ses doyens ont toujours eu liberté complète d'action pour le maintien de la régularité et n'ont pas failli à leur mission.

Aussi rien de ce côté ne vient élever un obstacle ou imposer une hésitation dans le cœur embrasé d'ardeur et assoiffé de sacrifices d'Odon. C'est dans

le cloître de Saint-Martin qu'il va dire adieu au monde et ensevelir sa vie. Cette résolution qu'il a prise aux pieds de son crucifix excite une vive et sincère allégresse dans Tâme de ses parents, qui y trouvent, en même temps que la satisfaction de leur dévotion envers saint Martin, Tatténuation humaine du sacrifice inévitable et par eux accepté; grâce a la perspective que leur bien-aimé ne s'éloignera pas du pays et sera toujours un peu à eux, ils se voient, dans TaVenir, prosternés au fond de la Basilique, à l'ombre de quelque pilier, jetant furtivement un regard sur le chœur canonial et faisant passer leurs louanges et leurs supplications par le cœur et les lèvres de ce fils qu'aujourd'hui ils donnent au ciel.

Tous croient faire du définitif; et ce définitif n'est qu'un provisoire disposé par la Providence pour la formation de son serviteur et la préparation de l'avenir.

Elles sont fréquentes, au milieu de cette société à la foi profonde, à la vitalité énergique, souvent jusqu'à la violence, ces transformations brusques de vie : ils sont nombreux ces concert is^ y qui, subjugués par la grâce, viennent dépouiller aux pieds de l'autel la cotte de maille et l'épée des combats pour se revêtir du froc monastique, et ces barons altiers et violents qui se font les doux, les humbles, les patients de Jésus-Christ. Malgré la fréquence de tels spectacles, l'arrivée d'Abbon et de son fils au cloître de Saint-Martin, et la requête qu'ils viennent y pré-

I. Conversiy moines qui commençaient leur conversion de mœurs, c'est-à-dire leur vie religieuse à Tâge mur, en opposition avec les oblatî^ enfants conGës par 'leurs parents au monastère pour leur éducation et puis pour la vie religieuse si la vocation persistait.

senter y cause une vive allégresse. C'est de longue date et dans Tintimité que le doyen connaît et aime le vénérable Abbon; il sait les brillantes qualités du postulant, la vivacité de son intelligence, les délicatesses de son cœur; il a été mis au courant de toutes les voies par lesquelles il a poussé ses pointes de jeunesse avant d'arriver au terme; il se rend compte tout bas combien cette adjonction va produire dans la communauté d'heureux résultats pour la ferveur et la régularité, et n'oublie pas le prestige que va procurer au monastère la conversion du jeune Odon, le pupille aimé du comte Foulques. Aussi est-ce le cœur et les bras ouverts qu'il accueille le jeune homme tout brillant d'amour et de désirs d'immolations : il le conduit dans la cellule de l'hôtellerie : c'est là qu'il va se préparer dans le silence et le recueillement à la solennelle inauguration de sa nouvelle existence.

Le jour tant désiré se lève. Une foule brillante et amie remplit la basilique; toute la noblesse de la contrée est là, témoignant sa respectueuse sympathie pour le vieux leude et les siens, prenant sa part et recevant sa leçon de l'oblation qu'un des siens va faire de son être à Dieu. Les regards se fixent émus sur ce jeune baron de dix-neuf ans qui s'avance, vêtu de ses brillants atours, les yeux étincelants d'une ardeur céleste ; à ses côtés, son père ne songe pas à dissimuler la larme de religieuse émotion qui coule le long de sa face austère, et sent que ce jour est le couronnement de sa mission d'icibas ; le comte Foulques qui n'a pas oublié les jours du passé est là aussi pour assister Odon qu'il aime d'une tendresse paternelle, et prendre sa part au sacrifice.

Voilà le jeune homme prosterné aux pieds du

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doyen et, en présence de tout le chapitre, sollicitant d^une voix bien émue, mais bien ferme, a la miséricorde de Dieu et la fraternité religieuse ». Dès que le doyen a donné son acceptation à l'humble requête du postulant, ce dernier détache son baudrier, embrasse son épée qu'il va déposer devant la châsse de saint Martin, se dépouille de ses vêtements de noble écuyer et reçoit l'humble livrée de serviteur du Christ : cependant le doyen et ses ministres font tomber sous les ciseaux sacrés les flots soyeux et abondants de la chevelure du jeune homme qui reste avec les humiliations humaines et les glorifications surnaturelles de la tonsure cléricale. Le baron Odon a vécu : — il reste à sa place un pauvre clerc, qui, prosterné devant Dieu la face contre terre, dans les exaltations de son àme, se donne.

Puis le comte Foulques se lève et, d'une voix émue, il dit : « Odon, mon bien aimé, — avec l'assentiment de ton père, tu viens de te donner à Diea — mais tu m'appartiens aussi comme mon vassal. Moi, ton seigneur féodal, j'approuve et confirme la donation que tu viens de faire de ta personne : en témoignage de cet assentiment et de mon affection, c'est moi qui me charge de pourvoir à ton logement et à ta nourriture dans l'église collégiale de notre bienheureux sire saint Martin. Toutes ces choses viennent d'être réglées : la cellule la plus rappro** chée de la Basilique t'est destinée. C'est là que tu prieras pour moi, frère Odon. »

A ces mots, il presse sur son cœur le jeune clerc, qu'Abbon bénit et embrasse en pleurant. Et le cha* pitre de Saint-Martin compte désormais dans son sein un religieux de plus.

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A partir de ce moment, Odon disparaît dans la solitude et les silencieux labeurs de sa vie religieuse. Certains détails rapportés avec grande discrétion, puisque c'est de la bouche même d'Odon et en faisant violence à son humilité que le moine Jean les a recueillis, \iennent soulever un coin du voile et nous révéler les prodiges de régularité, de mortification, de saintes énergies, qui font du jeune chanoine un modèle pour les anciens, et sont les gages des merveilles de l'avenir. Nous le voyons, dans sa soif d'immolations, obtenir de ses supérieurs la permission d'abandonner la cellule, à son goût trop commode, qu'il doit à la générosité du comte Foulques, et d'élever lui-même dans les dépendances du monastère, à deux milles de la Basilique, avec des planches et des branchages, une hutte étroite, pauvre et exposée à tous les frimas. C'est là qu'il organise sa vie humble et mortifiée, d'après ses conceptions personnelles du service de Jésus-Christ. Il passe ses journées à chanter au chœur avec ses frères les louanges de Dieu, prend sa part fervente à tous les exercices de la communauté, puis va se renfermer dans sa chère solitude, où rien ne vient le troubler, pour, se livrer à la prière, à l'étude et à la contemplation. Quand les complies ont terminé la journée canoniale, le temps du repos n'a pas encore sonné pour le rude athlète du Christ ; il se rend à la basilique, pour porter à son saint patron son hommage filial et solitaire ; là, quand les bruits de la vie humaine ont cessé, il prête l'oreille aux voix supérieures et, dans ses contemplations, va puiser en haut les illuminations divines. Tous les soirs, il fait ce trajet de deux milles, au milieu des obscurités de la nuit et des inclémences de la température, Re-

cueillons dans la chronique un détail naïf qui vient nous dire et l'esprit de détachement d'Odon et en même temps ses saintes ardeurs pour Tétude : « Il fait, nous raconte le moine Jean, ses pérégrinations nocturnes, sans Tassistance d'un compagnon, sans même un bâton pour se défendre, mais il tient à la main les deux tablettes, rattachées entre elles par des charnières, dont se servent les scholastiques pour écrire sur leur genou. » Mais, ni le bâton qu'il ne possède pas, ni ses chères tablettes, ne sont de nature à le protéger contre un ennemi étrange qui vient l'assaillir un soir le long du chemin. L'antique adversaire de Dieu et des hommes est la qui guette le serviteur du Christ dans ses promenades nocturnes ; il veut enrayer et décourager une ardeur qui l'inquiète pour l'avenir ; il dresse ses embuscades et met tout son art dans la préparation de son coup de main. La lune brille dans son plein ; un froid vif et piquant accélère l'allure du jeune clerc regagnant son pauvre gîte. Sur les deux côtés du sentier, il aperçoit deux masses d'êtres animés qui s'agitent fiévreusement et font entendre des glapissements stridents. Odon continue sa marche, sans se laisser arrêter ou détourner par ce spectacle inattendu : il a du reste bientôt reconnu les ennemis qui s'apprêtent à lui barrer la route, et lui montrent leurs dents pointues dans les rictus de leurs museaux affinés. Ce sont d'innombrables renards qui s'exhibent de tous leurs fourrés, de toutes leurs tannières, et s'apprêtent avec bruit au combat : ce sont ses ennemis de jadis, alors qu'il découplait la meute sur les traces du goupil fuyard, ou qu'il lançait après lui le faucon, décapuchonné. Mais ici, il n'a ni molosses, ni gerfauts, et, forts de leur nombre et de la rage

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de celui qui les fait agir, les renards ne paraissent pas disposés k céder la place. Ccst alors que s'en* gage la lutte acharnée entre Thomnie de Dieu et les enragés suppôts de Satan. Il faut entendre le moine Jean, qui a recueilli des lèvres de saint Odon luimême le récit encore ému de cette scène nocturne, nous montrer toute la troupe des renards se précipitant sur le clerc pour tâcher de Tétrangler; et lui, ne pouvant continuer sa marche, fléchissant les genoux, livrant tout son corps aux morsures, et se bornant à garantir avec ses bras sa gorge, d'une blessure mortelle. Saint Martin, dont il implore du fond du cœur le secours, envoie à son dévot serviteur un auxiliaire inattendu : un loup se précipite sur la troupe des agresseurs, la met en rapide et complète déroute et, se plaçant à côté d'Odon, se constitue son fidèle et puissant garde du corps pour ses trajets solitaires. Ceux de ses lecteurs qui trouveraient étranges et difficiles à admettre de tels récits, le moine Jean les renvoie à saint Jérôme et à saint Grégoire le Grand qui rapportent des traits analogues de la malice du démon et de la bonté de Dieu.

Après nous être associés de grand cœur à Tapologie du vieux chroniqueur, nous accompagnons Odon marchant en assurance sous la protection de son formidable compagnon et regagnant sa cellule. Sa cellule, pour y pénétrer, il n'a qu'à en pousser la porte; aucune serrure n'en ferme l'entrée. Tout son mobilier, la natte qu'il étend sur le sol pour y prendre son bref repos, les disciplines et autres instruments de pénitence avec lesquels il crucifie son corps, la croix de bois qui domine tout cet intérieur, rien de tout cela n'est fait pour exciter les

convoitises des hommes et n'a guère besoin d'être garanti contre leurs entreprises.

C'est dans cet humble et bien pauvre refuge qu'Odon cache son existence, et dérobe aux yeux de ses semblables Texercice continuel et suréminent de toutes les vertus religieuses. Bien que non astreint par la règle canoniale à la pauvreté, il a dès le premier jour distribué aux pauvres tout l'argent que ses parents lui ont fourni pour ses besoins, et tous les riches présents que lui ont faits le comte Foulques et les seigneurs de sa cour. Par les énergiques ingéniosités d'une austérité inlassable, en expiation du passé et en sauvegarde 'de l'avenir, il mate sa chair : une demi-livre de pain et un peu d'eau constituent sa bourriture quotidienne. Chose étrange et déconcertante pour toutes les théories humaines, au sujet des nécessités de la vie, ce régime, que le monde doit tenir comme absurde et mortel, produit sur Odon des effets inattendus : par un phénomène qui est loin d'être une exception dans les vies de saints, ses membres reprennent leurs forces et leur élasticité; au soir de sa vie, il fera l'admiration de ses disciples qui, malgré leur jeunesse, essaieront vainement de tenir pied à leur vieux père, et d'avoir son endurance à la fatigue pendant ses longues et pénibles pérégrinations. Comme Daniel à la cour de Nabuchodonosor, Odon dérobe sous les splendeurs de son visage prospère, les merveilles de sa mortification.

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