CHAPITRE V
Comme nous avons eu déjà Toccasion de Tindiquer, Tune des caractéristiques de notre saint est son intelligence vive, ouverte, douée de toutes les spontanéités de Timagination et aussi de toutes les puissances de la réflexion. Esprit à la fois artiste et méditatif, il se laisse entraîner avec délices aux charmes de la poésie aussi bien qu^aux spéculations de la philosophie et se livre avec passion à Tétude. Sa formation littéraire, ébauchée par le prêtre son premier éducateur, il Ta continuée lui-même, malgré la pénurie d'instruments d'étude et en dépit de l'absorption de son activité par les exercices corporels de sa jeunesse féodale. Dès que son entrée dans la cléricature lui a rendu sa liberté intellectuelle, il répare largement le temps perdu et se replonge avec fougue dans ses occupations préférées. Il réalise cet idéal de la vie religieuse, partagée entre la prière et l'étude. La collégiale de Saint-Martin avec son atmosphère de recueillement et de travail, avec les traditions intellectuelles léguées par les puissants génies qui ont illustré son cloître, avec son école florissante et renommée, avec les richesses de sa bibliothèque où sont accumulés les nombreux et
admirables maDUScrits, monuments de toute la littérature de Tantiquité tant chrétienne que profane; est un terrain où ses aspirations peuvent s'épanouir à aise.
Le voyez- vous, après les contemplations de la nuit, après les psalmodies de l'office 'divin, s'enfermant dans sa pauvre cellule et là, assis sur son escabeau, lisant avec avidité et inscrivant ses notes sur les tablettes, ses compagnes inséparables. Aujourd'hui il est absorbé dans la lecture d'un manuscrit dont l'écriture soignée et les délicates enluminures disent la valeur : c'est Y Enéide. Avec quelle passion son esprit enthousiaste s'abreuve-t-il des beautés littéraires du poème, et, sans être rebuté par les images païennes sous lesquelles il se cache, se laisse-t-il subjuguer par les charmes de ce génie et enivrer par le rythme harmonieux de ce latin inimitable. Les heures succèdent aux heures; et, sans s'en apercevoir, Odon reste plongé dans sa lecture qu'il n'abandonne que lorsque le signal de l'office vient le rappeler du monde des chimères aux réalités de sa vie religieuse. Pour la première fois peut-être, il fait un sacrifice en se rendant à cet appel et en quittant les œuvres humaines pour les louanges divines. La nuit arrive : — il va faire son pèlerinage habituel au tombeau de saint Martin; — et furtivement les images de Didon, d'Ënée flottent devant son esprit et viennent mêler leurs ombres humaines aux clartés d'en haut. C'est une crise qui se produit dans cette âme. Mais cette âme de bonne volonté. Dieu entend la conserver pour lui seul. Il lui révèle le danger à éviter et lui montre la voie à suivre. Odon vient de s'étendre sur sa natte pour prendre son repos : à peine est-il endormi, qu'une vision mystérieuse se
présente à lui ; un vase aux formes élancées et élégantes, aux artistiques ornementations, est là devant ses yeux ; dans son émerveillement, Odon s*approehe pour contempler de plus près ces magnificences; il recule d'effroi et d'horreur à la vue d'une multitude de serpents, gîtes dans l'intérieur de ce vase à l'aspect si séduisant. Les reptiles sortent en bouillonnant de leur repère, entourent le jeune homme, et dressent contre lui leurs têtes sifflantes et irritées, sans pourtant lui faire du mal. Odon s'éveille en proie h une vive émotion; il se jette à genoux. Dieu qui a envoyé le songe, ne laisse pas son œuvre incomplète; il fournit à son serviteur les lumières pour en pénétrer le sens et les énergies pour en retirer les fruits. Ce vase si merveilleux d'aspect, n'est-ce pas cette poésie chafmeresse qui a enivré son esprit de ses images ravissantes et des cadences harmonieuses de ses périodes? Dans ces serpents cachés sous ces dehors admirables, il reconnaît les faussetés sensuelles du paganisme qui, après l'avoir enveloppé de toutes leurs séductions, le menacent de la blessure mortelle. Il a compris; il a prié; avec les lumières qui l'ont éclairé, son âme a reçu les grâces qui donnent les forces des viriles résolutions et des généreux sacrifices. Dès le lendemain matin, il rapporte à la bibliothèque le séduisant manuscrit : — il a vu, avec assez de clarté pour en faire une règle de sa vie, que le travail du religieux doit avoir pour but, non la satisfaction de son propre esprit, mais la gloire de Dieu et le bien des âmes. Si le sacrifice imposé paraît ici un peu excessif, n'oublions pas qu'Odon est destiné à devenir un réformateur, chargé d'indiquer les voies à suivre et les dangers à éviter; et sachons que Dieu, dans son
amour jaloux, entend garder ses droits pour Lui seul.
Aussi Odon, disant adieu à toutes les lectures profanes, se confine- t-il dans Tétude des lettres sacrées, dans le vaste et fécond champ des Saintes Écritures et des Pères de rÉglisc. Ses facultés restent les mêmes; leur orientation s*est seulement précisée. Poète, il a été; poète, il sera; mais ses poésies diront les louanges de Dieu et les exaltations surnaturelles de son âme, elles chanteront les gloires des saints. Il fait de rapides progrès dans la science; son esprit goûte de plus en plus les mille beautés des écrivains sacrés. Sa mémoire heureuse s'orne de textes des Saints Livres; et il sait en émailler sa conversation de manière à la rendre à la fois charmante et féconde pour tous.
Sa sainteté et ses développements intellectuels conquièrent à Odon un grand prestige auprès de ses confrères qui admirent ses vertus et sentent combien ses facultés prééminentes donneront de lustre au chapitre. — Est-ce h dire que ces sentiments sont partagés par tous ? Ce serait une illusion de le croire : les religieux sont des hommes et les monastères, s'ils sont les parvis du ciel, ne sont pas encore le ciel; si les vertueux admirent les vertus des autres, ceux qui le sont moins y voient un reproche secret ^pour leurs faiblesses humaines et en ressentent, au fond du cœur, une envieuse amertume qui sait bien se manifester à Textérieur. L'austérité d'un religieux, son ardeuf pour le travail, ses supériorités intellectuelles excitent contre lui les antipathies de tous ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas le suivre dans cette voie. Odon en fait l'expérience. Il entend autour de lui les allusions malveillantes, les appréciations jalouses : — Pourquoi, chuchote-
t-ODy ces présomptions? pourquoi cette ambition de s'introduire de force dans un terrain qui n'est fait pour lui? — Parce qu'il a excellé jadis à parader sur son cheval, à manier des armes, à décapuchonner un faucon, s'ensuit-il qu'il soit capable d'étudier les saintes lettres? Qu'il ait l'humilité de retourner à son psautier et de n'en pas sortir. — Si le cœur d'Odon est douloureusement impressionné par ces appréciations peu fraternelles et mauvaises, il n'en continue pas moins, sous l'œil de Dieu et dans toutes les ardeurs de son âme, sa vie de prières et de saintes études.
Bientôt il a épuisé toutes les ressources que lui offre la collégiale pour l'acquisition de la science; les éminents lecteurs des diverses chaires de l'école de Saint-Martin lui ont communiqué tout ce qu'ils possédaient eux-mêmes de science sacrée ou profane ; il faut qu'il aille chercher ailleurs les compléments qui lui sont nécessaires. Le Doyen, qui a suivi avec un profond intérêt les progrès d'Odon dans le domaine de l'âme et dans celui de l'intelligence, a décidé de fournira ce religieux d'élite les moyens de compléter son bagage scientifiqiie et littéraire, sans lequel il ne pourrait porter ses fruits dans l'avenir.
Avant la fondation des Universités qu'au xii^ siècle la sollicitude du Saint-Siège et le zèle des rois doivent faire surgir, nombreuses et brillantes, sur le sol de la France, il existe pendant tout le haut moyen âge, en dehors des écoles monastiques ou épiscopales, des centres où le haut enseignement se donne avec un éclat permanent et attire autour des chaires des docteurs une foule de jeunes gens, la plupart clercs, désireux d'apprendre. Parmi ces centres intellectuels, Paris brille au preniier rang ! il a conservé de la fameuse École palatine de Char-
lemagne le prestige et les traditions et attire dans ses chaires tous ceux qui se sont fait un nom dans la science. La notoriété du docteur entraine la foule des étudiants.
. C'est donc vers Paris que, muni de Tobédience de son supérieur, le bâton de voyageur à la main, Odon se dirige. Parmi les docteurs en renom, qui, du haut des chaires des écoles parisiennes, distribuent leurs savantes leçons, brille d'un éclat tout particulier le moine Remy d'Auxerre. ce Malgré les calamités de cette période très désastreuse, dit du Boulay, dans son Histoire de l'Université de Paris, malgré Je siège de la ville par les Normands et malgré leurs dévastations, les disciples affluent de toutes parts auprès du maitre renommé. » Pendant un temps, cédant aux sollicitations de son ami Foulques, archevêque de Reims, il abandonne pour les écoles de cette ville sa chaire parisienne, autour de laquelle les désastres de la guerre ont fini par faire le vide. Dès la fin de la tourmente, il reprend sa place et à la foule qui se presse de nouveau pour recueillir ses enseignements il apprend les éléments et progressivement découvre les plus profonds arcanes des arts libéraux^ de ce quadrwlum qui forme le couronnement des études a cette époque; il rompt les esprits aux difficultés des spéculations philosophiques, dont il va puiser les principes dans la> dialectique adressée par saint Augustin à son fUs Adéodat. Homme d'une vertu admirable, il se complaît dans l'étude des Saintes Écritures, et, pendant que sa parole nourrit les intelligences de ses élèves des austères expositions de la philosoplûe, sa plume échauffe leurs cœurs et éclaire leurs âmes par ses nombreux commentaires de l'Ancien et du Nouveau
Testament. C'est h lui que notre Odon s'altache. Bientôt le maître et le disciple se sont rapprochés, se sont appréciés, se sont liés. Dans ces entretiens intimes, pleins de charmes et de fruits que d*un commun accord ils multiplient, mieux que dans les leçons publiques, Remy verse dans Tàme d'Odon ses ardeurs et ses lumières, sa science et son amour de Dieu. Quand, descendus de la hauteur de leurs spéculations, les deux amis se reposent dans les charmes de la musique qui, elle aussi, a sa place dans le quadriçium, artistes et religieux Tun et Tautre, ils s'y plongent avec délices et en pénètrent toute la théorie, heureux de travailler à la perfection de la louange divine et à la dignité du culte liturgique qui, pour Tun et pour l'autre, constituent les bases de la vie.
Deux ans plus tard, Odon a brillamment terminé ses études; du rang d'élève, il est passé à celui de maître. En proie à une reconnaissante émotion, il se sépare de Remy; et il repart pour Tours; il y revient modeste, avec son bâton à la main; mais il rapporte un ample et glorieux bagage de science et de vertu. Devant tous ses titres dont la renommée a précédé son retour, devant cette prééminence de savoir et de sainteté qui s'impose à tous, l'envie garde le silence, et tous accueillent avec respect et allégresse le confrère dont ils sont fiers. Avec une ferveur accrue, Odon reprend sa vie austère, humble et laborieuse. Peu de temps après, il est nommé Ecolâtre et Préchantre du Chapitre ; parla il reçoit la charge de communiquer aux autres les trésors qu'il vient d'acquérir. Cet enseignement il le donne avec éclat et le renom de Técole de Saint-Martin retrouve le lustre des anciens jours.