‹ Saint Odon (879-942)Chapitre 21 sur 37 · SAINT MARTIN ET SAINT BENOIT REMETTENT TOUTES CHOSES AU POINT · texte numérisé non relu

SAINT MARTIN ET SAINT BENOIT REMETTENT TOUTES CHOSES AU POINT

Odon, rentré dans sa solitude de Saint-Martin, a beau mettre dans sa vie toutes ses ardeurs, tout son zèle pour le service de Dieu; il a beau s'astreindre à toutes les prescriptions de la règle assez large qui régit sa communauté; il a beau remplir de travail et d'étude les heures libres de ses journées : une sorte de malaise opprime son àme, le jette dans une tristesse et dans un trouble qu'il cherche à combattre et dont il ne parvient pas à se débarrasser. Un doute se pose à son esprit, qu'il ne peut ni chasser ni résoudre. — L'appel de Dieu s'est fait entendre à son cœur; et de cela, il a une certitude de jour en jour plus grande : car chaque jour au<rniente en lui le bonheur de sa donation à Dieu et la soif de se donner davantage. Dans la bonne volonté de son âme, il a répondu à cet appel et a quitté tous ses biens de la terre pour conquérir le seul bien véritable, pour être à Dieu et par là, posséder Dieu. Mais ne s'est-il pas trompé dans le mode d'exécution de la volonté supérieure? Est-il là où le veut le divin Maître? La vie, qu'il a embrassée pour obéir, lui cause des désillusions; il n'y trouve pas

cette abdication de rindépcodance humaiae, ce dépouillement absolu de tout le créé, cette pauvreté, cette obéissance qui constituent ses conceptions de la vie religieuse ; il sent que ses efforts personnels d^austérité et de dépouillement ne peuvent combler ces lacunes organiques de l'institution elle-même.

Mais voici que le Ciel se dispose h intervenir pour venir en aide au serviteur de bonne volonté, dissiper les ténèbres et lui rendre la paix à laquelle il a droit. De par Dieu, saint Martin et un autre bienheureux qui apparaît pour la première fois en ce récit, saint Benoît, vont joindre leurs efforts bienfaisants, de manière à amener cet être humain qui leur appar* tient à tous deux, là où il doit accomplir sa mission sur la terre.

Qu^admirables sont les voies de Dieu pour produire ses résultats grands et petits dans le monde! Avec quelle condescendance, quelle patience, quelle ingéniosité il dispose les événements pour un but que lui seul connaît! L'homme ne comprend rien à ces stratégies divines. Cependant quand, au soir de sa vie, il jette un regard en arrière, il découvre de mystérieuses et admirables corrélations entre tel fait, alors inaperçu ou incompris, et les transforma* tions ultérieures de son àme ou les directions de sa vie. Ces terrestres échappées de vue sont les pré^mices des admirations qu'excitera dans le Ciel la contemplation nette et complète de toutes ces merveilles de la Providence. C'est un tableau de ce genre que nous avons à esquisser ici.

Pendant l'absence d'Odon, le comte Foulques-le- Roux, que nous avons vu intervenir h plusieurs reprises dans les étapes de la vie de notre saint et qui lui a témoigné une si profonde et paternelle

affeetion^ a senti le poids des années courber ses épanles et les ombres du soir de la vie obscurcir sa vtie; il a associé à son autorité son fils Foulques. Ce nouveau comte est Tami d^enfance et de cœur d'Odon^ Pendant de longs jours, ils ont vécu côte à côte et ont été élevés ensemble. Ces tendresses des jeunes années sont devenues la douce et forte affection de rage mur. Aussi est-ce avec grande joie que Foulques accueille son chanoine à son retour dans le pays. Leurs relations s*établissent, fréquentes, intimes, expansives. Un jour un nuage vient les assombrir et un obstacle les suspend douloureusement.

Le jeune comte qui a commencé son gouverne* ment dans les voies de la justice et de la piété et qui doit conquérir auprès de ses contemporains et dans rhistoire la magnifique épithète de Bon accolée à son nom, cédant à un mobile indéfinissable, commet une action qui détonne étrangement sur toute sa vie et reste une énigme pour Thistorien, en même temps qu*une manifestation éloquente de la misère humaine. Il dérobe au trésor de Saint-Martin deux petits vases en or d'une très grande valeur artistique, qui ont tenté sa cupidité; avec une obstination impie, il refuse de réparer son sacrilège et de restituer à rÉglise ce qu'il lui a pris. Il reste sourd aux doléances respectueuses et attristées du Doyen et du Chapitre. Le démon, aux suggestions duquel il n'a pas su résister, Tentraine de plus en plus dans la voie de la perdition. Odon fait une démarche auprès de ce prince qu'il aime tant ; mais son appel éloquent, cordial, chaleureux, laisse le comte insensible et le religieux se retire le cœur oppressé par le brisement de relations si douces et par le danger de cette âme

si chère. C'est alors que les puissances célestes entrent en scène pour mettre en déroute les légions infernales et tirer de tout ceci les conclusions voulues de Dieu. Le châtiraent de l'attentat ne se fait pas attendre ; le comte Foulques tombe très gravement atteint d'un mal inconnu, dont les remèdes humains sont incapables d'arrêter les progrès. Au bout de quelques jours de souffrances croissantes ei d'efforts stériles, l'issue fatale se présente avec ses sombres certitudes à tous les yeux, répandant partout la désolation. Foulques se fait porter auprès du tombeau du grand thaumaturge, de celui qu'où n'invoque jamais en vain. Cette fois, le saint reste sourd ou impuissant. Le comte doit se faire rapporter chez lui avec une aggravation de ses souffrances et une profonde désespérance au cœur. Il ne lui reste plus qu'à mourir. Comme Ëzéchias, alors que le prophète lui a annoncé sa fin prochaine, il tourne sa face vers la muraille et se prend à verser des larmes abondantes. C'est si dur à la pauvre nature de voir s'évanouir dans l'air pur de l'aurore tous les rêves de l'avenir, de penser que, dans peu d'heures, de toute cette grandeur humaine, de toutes ces richesses, de tout ce faste, de toutes ces joies, il ne restera plus qu'un cadavre qu'on s'empressera d'enfouir sous terre et de dérober sous la pierre funéraire et la pompe glaciale de ses sculptures et inscriplions. Mais voici que, dans cette chambre funèbre, où, en dehors de la respiration saccadée du malade, le silence règne, un personnage entre. C'est Odon. Il vient d'apprendre que son ami est en danger de mort et il accourt. Il s'approche du lit; il prend la main froide et blanche du moribond et, fixant sur lui un regard inexprimablement tendre,

d'une voix émue mais empreinte d'une surhumaine autorité, il lui dit :

« Comte Foulques, vous que j'aime de toutes les ardeurs de mon àme, ne vous laissez pas aller à un découragement et à une tristesse indignes de vous, ne pleurez plus, ou plutôt pleurez sur un malheur digne de vos larmes. Vous avez naguère, pour obtenir la vie, élevé vers le Ciel des mains suppliantes : mais avez-vous songé alors que ces mains n'étaient pas pures, qu'elles avaient commis le sacrilège et qu'elles retenaient le larcin fait à Dieu? Voilà ce que vous devez pleurer. Humiliez-vous ; demandez pardon de votre péché ; restituez à saint Martin ce que vous lui avez enlevé; réparez noblement votre faute. Et alors, moi Odon pauvre pécheur, je vous le déclare, au nom de votre père saint Martin, vous guérirez. »

Les paroles émues d'Odon pénètrent dans le cœur du comte, qui a l'air de sortir d'une sorte de léthargie spirituelle; il reconnaît l'énormité de son crime, s'en frappe la poitrine, en demande humblement pardon. Il ordonne qu'on le transporte de nouveau auprès du tombeau de saint Martin. Soutenu par Odon et par ses serviteurs, il se lève de sa couche, se prosterne sur le pavé de la basilique et là, d'une voix brisée par la maladie et le remords, il renouvelle sa confession publique, fait son humble amende honorable, restitue les deux vases dont la possession a failli l'entraîner dans l'abîme et y joint, en réparation de sa faute, de généreuses donations à la collégiale. Au même moment, une secousse mystérieuse agite ce corps prostré sur le sol. Il se redresse : les yeux éteints brillent: les membres inertes reprennent leurs forces. Le comte Foulques se lève. Il est guéri. Pendant qu'une stu-

peur surnaturelle s^empare de tous les assistants et que de toutes parts s'échappent des cris d*enthousiasme et d^admiration, Odon qui ne veut pas laisser s'égarer sur la terre la reconnaissance pour ce miracle, entonne Thymne d'actions de grâces à saint Martin et s'éclipse lui-même dans la foule.

Cependant cette scène merveilleuse va avoir un complément plus merveilleux encore. Auprès du comte se tient Adhégrin, son fidèle ami et conseiller. Adhégrin est le type accompli du chevalier. Pas un ne pousse avec une fougue plus follement hardie son destrier au milieu des rangs ennemis. Ses hauts faits d'armes sont légendaires et les cicatrices sillonnant sa face en sont les glorieux témoignages. Ses yeux clairs, francs et droits, disent les loyautés de son âme. Jamais il n'a manqué à sa parole, jamais il n'a trahi la vérité. De sa haute et puissante stature, il domine tous ses compagnons sur le champ de bataille, comme à la cour. Dans ce moment-ci il ne domine plus personne. Il est là, prosterné la face contre terre ; une violente émotion l'a saisi et agile ses membres athlétiques de mouvements saccadés : il se redresse; ses yeux ardents se fixent en haut : il semble écouter une voix intérieure qui l'élève au-dessus de la terre et lui intime les volontés du Ciel. Puis le baron se lève et, mettant un genou en terre devant le comte d'Anjou, il dit :

« Sire comte, voici quarante ans qu'au service de vous et des vôtres, j'ai peiné, j'ai combattu, j'ai versé largement mon sang, j'ai rempli loyalement mon devoir de vassal. Voici qu'un autre maître me réclame à son tour. Ce maître, c'est mon Seigneur, comme c'est le vôtre ; c'est celui qui vient de vous guérir, c'est Jésus-Christ. Vous et moi, lui devons

fidélité et obéissance. Pendant que frère Odon qui vient d'être Tinstrument de ses miséricordes à votre égard et qui nous prêche par ses paroles et par ses exemples, obtenait votre conversion, il obtenait la mienne : il m'a fait comprendre que les choses de la terre ne sont rien, et que celles de l'éternité sont tout. Aussi quand le divin Maître m'a dit au cœur : « Suis-moi », j^ai répondu: « Me voici ». Je le suivrai donc pendant le reste de ma vie. Je veux dès aujourd'hui me donner à Dieu et à saiut Martin. Sire comte, relevez-moi de mes devoirs de. vassal envers vous, pour que je puisse accomplir ceux envers nos barons du Ciel. »

Le comte, attachant sur son cher et fidèle chevalier des yeux humides d^émotion :

« Adhégrin, lui dit-il, tu me demandes le plus grand sacrifice de ma vie. Mais tu me le demandes au nom de Dieu et de saint Martin. Or à Dieu et à saint Martin, je n'ai rien à refuser. Je te donne donc à eux. Tu seras là pour expier mon péché et tu prieras pour moi, qui t'aime et t'aimerai toujours. »

Dans nos temps de foi débile, d'égoïsme calculateur, on sera peut-être étonné de la spontanéité de ces résolutions, et de ces brusques transformations de vie. C'est que ces âmes à la foi vivante, aux viriles énergies, sont simples, bien ouvertes pour recevoir les paroles d'en haut, bien ardentes pour leur obéir. Adhégrin n'hésite pas plus à répondre à l'appel de son Seigneur du ciel, qu'il n'a hésité, dans le cours de sa vie, à répondre à l'appel de son seigneur de la terre quand il s'est agi de tout quitter pour aller batailler contre ses ennemis et braver la mort à son service. Pas besoin n'a été alors de longues délibérations. Le temps d'endosser l'armure

de combat, de sauter sur son destrier, de pousser son cri de guerre, et c^ était fait. Ainsi en est-il à rheure actuelle.

Quelques jours plus tard, la cérémonie de la véture canoniale, que nous avons décrite pour Odon, se reproduit pour Adhégrin, mais avec son caractère spécial : ce n'est pas un adolescent consacrant à Dieu la totalité d'une existence à peine éclose, c'est un vieux guerrier qui vient donner ce qui lui reste de joui*s à passer sur la terre. Avec quelle énergique générosité cette donation est faite ! la figure mâle et balafrée d*Adhégrin, ses yeux étincelants des feux intérieurs, sa voix ferme et sonore comme la trompette aux débuts de la mêlée, le disent éloquemment. Voici ces deux hommes différents d'âge, d'aptitudes, de caractères, devenus, par le fait de leur vocation, irères, et ils le sont de tout cœur. Ils vont s'aider mutuellement, mettre en commun leurs facultés diverses pour arriver au "but. Ce but, c'est-à-dire l'accomplissement de la mission affectée par la Providence, chacun serait impuissant à l'atteindre sans le concours du frère que saint Martin lui a procuré. Dès les premiers pas dans sa nouvelle vie, Adhégrin s est élancé comme un géant; il répudie tous les accommodements de la règle; les atténuations de l'austérité ne sont pas son affaire. Avant comme après, il reste le fougueux et indomptable chevalier. Pour trouver ce qu'il désire, c'est auprès d'Odon, son modèle et son guide dans sa nouvelle vie, qu'il va le chercher. Il obtient l'autorisation de partager la pauvre et étroite cellule que nous connaissons et qui, parle fait de cette cohabitation, va devenir plus incommode, mais plus riche en mortifications et en mérites pour les deux frères. Le moine Jean nous

fait contempler avec admiration a les deux cheva^ liers palatins se contentant des dénuments et des exiguïtés de la pauvre cabane ». Ils y trouvent Pua et Tautre un champ admirable pour leurs contemplations, pour leurs ascensions surnaturelles; ils se soutiennent, s'encouragent, s'éclairent réciproquement et puisent, dans cette fraternité d'âmes, des moyens inestimables de perfection.

Les voyez-vous tous deux absorbés dans l'étude d'un manuscrit? Odon en fait la lecture lente, émue, méditée. Presque à la fin de chaque phrase, les réflexions ardentes, la communication réciproque de vues et de lumières, interrompent la lecture et nous disent l'intérêt profond que présente ce manuscrit aux deux religieux. C'est que ce n'est pas une œuvre vulgaire que leurs yeux et leurs cœurs dévorent sur le parchemin jauni : c'est la règle de saint Benoît, la Sainte Règle ^ ces pages inspirées par Dieu au grand patriarche des moines pour l'établissement «t l'épanouissement de la vie religieuse en Occident. Quand ils entendent, au prologue ^ les appels si émouvants du bienheureux Père à ses enfants pour les inviter aux luttes et aux victoires surnaturelles, leurs yeux se mouillent de larmes et leurs cœurs se dilatent; et puis, quand ces pages si simples et si profondes leur disent la théorie du grand art de se dépouiller de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ, les magnificences de la louange divine, cette participation terrestre aux concerts du ciel, la composition de cette famille type qui se forme et vit au cloître, leurs âmes, jusque-là torturées par le doute, affaissées par la tristesse, se relèvent pleines d'enthousiasme. Hier ils cherchaient, ils poussaient vers le ciel leurs cris

d'anxiété et de supplication : le ciel les a exaucés; voici sa réponse.

Cette réponse s'impose tellement à leurs esprits et à leurs cœurs qu'ils ne songent à aucune objection, à aucun délai; et, surs de ne trahir en cela aucun de leurs devoirs envers saint Martin, ils se préparent à exécuter leur résolution. Mais où, et comment? Cette règle admirable, qu'ils ont voué dans leurs âmes d'embrasser pour le reste de leurs jours, existe-t-elle encore en dehors des folios du manuscrit qui leur a ouvert ces célestes visions ? Est-elle encore pratiquée au milieu de ces déchéances universelles? Ils promènent leurs regards sur toute la contrée environnante. Bien des monastères y élèvent leurs bâtiments claustraux; mais partout même navrant spectacle; partout des souvenirs de saintetés disparues, s'éteignant dans les relâchements lamentables. Tous ces asiles de la prière ont été successivement saccagés, brûlés par les Normands; leurs moines ont fui, emportant leurs trésors et les reliques de leurs saints. Après la tourmente, ils sont rentrés de leurs exodes plus ou moins lointains et prolongés; ils ont rapporté leurs trésors et leurs reliques, mais non plus les vertus d'antan. Ces fugues, ces séjours sous la tente de l'exil leur ont imposé des atténuations provisoires de la règle, et ce provisoire est devenu le définitif. Certes, non, ce n'est pas auprès de ces moines entachés du vice de la propriété, oublieux des austérités de la règle, vivant à leur guise et sans la bride de l'obéissance, que les deux chanoines, disciples enthousiastes de saint Benoit, vont chercher leur refuge. Cependant ils sont assurés que c'est Dieu qui leur a montré la voie à suivre, la vie à embrasser. Cet appel ne peut

pas être vain ; il doit être réalisable ; le cloître où ils doivent trouver ce qu'ils désirent et ce que Dieu leur commande doit exister. Il faut le découvrir. Ils se mettent sans délai à sa recherche.

Ce n'est pas chose anormale à cette époque que ces pérégrinations de religieux à la recherche du moutier répondant le mieux aux ardeurs ou aux lâchetés de leurs âmes. Saint Benoît parle lui-même, dans la Sainte Règle, des « moines gyrovagues », et prescrit également la conduite à tenir envers les moines étrangers se présentant au monastère et les efforts pour les retenir définitivement s'ils en sont dignes. Odon est immobilisé par ses fonctions à l'école et au chœur. C'est donc Adhégrin qui va être l'explorateur lancé à la recherche d'un monastère vraiinent Bénédictin, « dût-il aller, pour cela, jusqu'à Rome i».

Munis des lettres commendatives de son doyen, le bâton de pèlerin a la main, avec son ardeur encore juvénile en dépit des années, Adhégrin se met en route; il frappe à la porte de tous les moutiers qu'il rencontre sur sa route; il examine, il prie, puis il repart ; il cherche toujours et ne trouve pas. Pendant ce temps, Odon le suit par la pensée, l'accompagne de ses prières ; il emploie ce temps d'anxieuse attente à sa préparation personnelle ; il s'exerce à la pratique de cette règle qu'il considère déjà comme sienne et qui est comme imprimée dans son esprit, et à l'acquisition des vertus qu'il sera bientôt appelé à enseigner aux autres.

Un jour, la porte de la cellule s'ouvre et Adhégrin se précipite vers son ami, la figure ardente d'enthousiasme :

« A genoux, frère Odon, à genoux, pour dire

ensemble notre grand merci à saint Benoit et à saint Martin, qui ont guidé mes pas et m*ont fait découvrir ce que nous désirons et ce que je cherchais, au fond de la Bourgogne; ils m'ont fait arriver à un monastère bien pauvre des biens de la terre, mais bien riche des biens du ciel, que le saint abbé Bernon a relevé de ses ruines spirituelles et où il fait refleurir, dans son intégrité et dans son austérité, la règle de saint Benoit; j*ai été émerveillé de la régularité, de Tobéissance, de la pauvreté et de la mortification de tous ces moines. Crois-moi, frère Odon, c'est à Baume que le Seigneur nous appelle, c'est à Baume que nous devons aller. »

Point n'est besoin de longue^ réflexions à Odon pour partager les convictions et les enthousiasmes de son saint ami ; son cœur est vivement ému du récit de ce voyage monastique et de sa conclusion providentielle. Lui aussi répète : « C'est à Baume que nous devons aller. » La résolution une fois arrêtée devant Dieu, l'exécution ne s'en fait pas attendre. Quoique bien à contre-cœur, le doyen donne aux deux chanoines une autorisation qu'il ne peut leur refuser. Il pourvoit au remplacement d'Odon dans ses fonctions prédominantes; depuis son retour de Paris, ce dernier a formé des élèves capables de le remplacer sur sa chaire à l'école ou de tenir son bâton de grand chantre dans les cérémonies du chœur. Puis, à la iiâte, se font les préparatifs de départ, qui ne sauraient être longs, car les bagages des voyageurs sont sommaires; pourtant, ceux d'Odon ne sont pas si restreints qu'on pourra le croire. Dans un coin de la petite cellule, dont l'espace en est considérablement restreint, se trouve, entassé sur des rayons, un trésor dont Odon n'entend pas se séparer : ce

sont cent çolumes qui composent sa bibliothèque personnelle : copies exécutées par lui-même, manuscrits offerts ou acquis, sources abondantes de la science sacrée où Odon va sans cesse puiser pour ses études. De nos jours, quel savant, quel vicaire de campagnene sourira de pitié devant la bibliothèque du chanoine de Saint-Martin? En Tannée 912, il en va autrement, et le chroniqueur cite avec admiration cette richesse bibliographique qu'Odon rapporte avec une certaine vanité et une incontestable attache de cœur. Il loue un sommier sur lequel il charge lui-même son précieux dépôt, et puis le voilà en route se rendant à l'appel de Dieu.

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