CHAPITRE VII
Laissons nos deux voyageurs poursuivre d*étape en étape leur pénible pérégrination, et, les précédant sur cette longue route qui va de la Touraine au fond de la Bourgogne, allons faire connaissance avec le centre de vie religieuse où Dieu les appelle, avec le nouveau cadre où va s'épanouir leur existence.
Dans une vallée sauvage et pittoresque du diocèse de Besançon, aux pieds des abruptes falaises dont les grottes aux sombres profondeurs et aux élégantes stalactites font la réputation et donnent son nom à la contrée*, au confluent de la Seille et du Dard qui viennent embrasser les noires murailles de leurs eaux claires et tapageuses, s*élève un monastère, dont Taustère aspect prend bien sa place au milieu
!• Grotte Éalma- Baume.
des rudes profils des montagnes environnantes et des pauvretés matérielles de ces contrées incultes. Point n'est besoin pour nous de remonter dans le passé de ce vieux moustier, pour en préciser les origines et l'histoire primitive; laissons donc de côté l'intervention de saint Colomban dans la fondation de Baume, la personnalité à^Euticius que le moine Jean nous présente comme le législateur primitif : ce sont amples matières aux investigations des érudits, mais questions n^intéressant pas notre récit. Qu'il nous suffise de savoir que, malgré les illustrations de son passé, le monastère de Baume a subi de lamentables déchéances et que, de toute sa prospérité matérielle et de toute son antique sainteté, il ne subsiste que de tristes ruines, lorsqu'un saint abbé du voisinage vient en solliciter et en obtient la cession, dans le but de revivifier ces ruines et de rendre à Dieu son domaine perdu : cet abbé est Bernon.
Certes, ce n'est pas une figure vulgaire que celle de ce grand et saint homme, dont l'action a été si considérable alors et va devenir prépondérante dans tout ce que nous avons a redire ici. Saint Bernon est le préparateur et l'initiateur du grand mouvement de réforme monastique qui va s'opérer A l'égard de notre héros, il joue le rôle, un peu effacé, mais indispensable, de précurseur : si son renom se perd, éclipsé par la gloire de son disciple, sans lui, saint Odon n'aurait pu accomplir son œuvre. C'est Bernon qui prépare le terrain, forme Odon à la vie monastique et va lui confier en mourant l'œuvre qu'il a entrevue.
Bernon est lui aussi issu d'une race illustre entre toutes : selon toutes probabilités, son père est ce comte Âudoy qui, sur ses terres bourguignonnes, a
offert un asile sî généreux et si empressé aux reliques de saint Maur, chassées par la tourmente normande hors de leur moustier de Glaufeuil. Chose extraordinaire I la cause principale des dégradations sociales et des dégénérescences religieuses du x^ siècle, nous Tavons constatée dans sa féodalité. Eh bien! pour sa lutte contre les désordres lamentables que nous venons de signaler, c'est dans les rangs mêmes de cette féodalité qui se dresse devant elle avec ses passions indomptées, avec ses violences sauvages, avec ses ambitions inassouvies, que rÉglise va prendre ses instruments, ses chefs de combats, ses triomphateurs. Ah ! c'est que dans cette féodalité, il n'y a pas seulement que des vices à combattre ; il y a aussi des vertus à promouvoir et à diriger vers le but : dans les bouillonnements constitutifs de ces races guerrières, il y a des réserves prodigieuses de vitalité, qui aujourd'hui sont les passions rugissant contre l'obstacle et le supprimant dans le sang, mais qui demain peuvent devenir, avec la grâce d'en haut, des héroïsmes dans la lutte contre le moi humain et contre les vices de l'humanité, et enfanter ces sublimités de douceur, de patience, de pauvreté et de mortification qui stupéfient et déconcertent. Dans le baron brutal du x*^ siècle, qui abrite ses passions de barbare sous le masque d'une impiété gouailleuse, qui ne cherche qu'à &'emparer des biens d'Église, il y a en germe les désintéressements et les héroïsmes du chevalier chrétien du xii^ siècle et les sublimes abnégations d'un Godefroy de Bouillon. Quelle puissance ne vont pas avoir auprès des prince^ et des barons de leur époque, les Géraud d'Âurillac, les Bernon, les Odon, hier encore leurs compagnons, leurs amis, aujourd'hui
leurs adversaires, mais des adversaires qui les connaissent h fond, qui les aiment de toutes les ardeurs de leurs âmes et qui les combattent parce qu'ils les aiment ?
En disant son adieu à la vie du monde, Bernon apporte à Tordre Bénédictin une partie de ses biens patrimoniaux, le riche et important fief de Gigny : il y élève un monastère; c*est là qu'il réunit les disciples qu'entraînent son exemple et la réputation de sa sainteté et qu'il les exerce à la vie parfaite. La règle de saint Benoît y est observée dans toute sa pureté, et la bénédiction de Dieu s'épand sur cette communauté où on chante si bien ses louanges et où on le sert avec tant de ferveur. Bientôt Gigny n'est plus suffisant à contenir sa population monastique : il doit songer à essaimer à son tour. C'est alors que Bernon obtient du roi Rodolphe et du pape Formose, la cession du monastère de Baume, qu'il relève de ses ruines matérielles et morales. De ce nouveau centre, où il a transporté sa résidence, le saint abbé fait surgir une intensité remarquable de vie religieuse : les disciples affluent de toute la contrée, et, séduites par les admirables fruits de cette réforme religieuse, des abbayes illustres, telles que Massay et le Bourg-Dieu sollicitent le concours de Bernon et se placent sous sa houlette.
Tel est ce centre Bénédictin dans son efflorescence, lorsque nos deux voyageurs débouchent dans la vallée et saluent avec émotion le lieu de leur repos et leur part d'héritage ici-bas. Le but qu'ils poursuivent de toutes les ardeurs de leurs âmes, l'antique ennemi du Christ est là qui emploie toutes ses ruses pour les en détourner. A peine se sont-ils engagés dans le sentier ombreux de la vallée mystérieuse
qu'un groupe de jeunes moines vient à leur rencontre ; Tun d*eux s'adressant à Odon, d*une voix pleine de surprise et de commisération lui dit :
« O malheureux! que viens-tu chercher ici ? Tu veux servir Jésus-Christ et sauver ton âme ? Par pitié pour toi, je t^en conjure, n'avance pas plus loin; retire-toi, lorsqu'il en est temps encore, de cet enfer, qui n'est propre qu'à la damnation des âmes. Tu ne connais pas l'nbbé Bernon ; ce n'est pas le père de la famille monastique; c'est le tyran qui régit son troupeau avec une verge de fer, qui, pour acquérir à ce monastère un fallacieux renom de régularité et à lui-même de sainteté, n'use envers ses moines que de discipline, d'excommunications, de prison, de jeûnes et de coups. »
Odon s'est arrêté, anxieux et troublé, devant cette communication inattendue; il sent le doute, l'inquiétude, l'effroi étreindre son cœur; il est près de renoncer à l'entreprise et de retourner sur ses pas. Mais Adhégrin s'élance au secours de son frère :
« Frère Odon, tu trembles, tu hésites, tu chancelles, toi! ... et tout cela à cause des paroles mensongères de ces fils de perdition. Ce n'est pas au nom de Dieu, c'est au nom de Satan, malheureux frères, que vous venez, méprisant la défense qui vous est faite par la Sainte Règle d'avoir des rapports avec les hôtes, nous détourner de l'appel d'en haut et nous dire vos calomnies contre le saint abbé Bernon que je connais et que je vénère. »
Les deux amis s'avancent, la main dans la main; les mauvais moines se retirent, confus, mais gardant dans leurs cœurs ulcérés une rancune profonde contre ceux qui les ont vaincus. Un moment après,
Odon et Adhégrin sont aux pieds de l'abbé qui les attend avec impatience, averti par les lumières divines et les serre avec une paternelle affection contre son cœur. '
Les voilà novices, ces deux vétérans de la vie religieuse : ils ont apporté au monastère, avec une immense ardeur et une très réelle soif de la- perfection, la connaissance intime de cette Règle, qu'ils sont censés apprendre; ils sont tout pénétrés de Tesprit du Grand Patriarche des moines. En peu de temps, les deux novices ont dépassé les plus fervents et les plus anciens religieux par leur humilité, leur austérité et leur régularité. Aussi, quand le temps de Tépreuve canonique étant expiré, Odon et Adhégrin sont admis au bonheur 'et à Thonneur de la profession monastique, de cette donation complète et définitive, si imposante dans sa simplicité archaïque, dans ses rites réglés par saint Benoit luimême, tous les moines, en donnant le baiser de paix aux nouveaux membres de leur famille religieuse, sentent que quelque chose de grand vient de se produire pour le monastère de Baume.