CHAPITRE Vni
Il y a un an qu'Odon et Adhégrin sont entrés dans la famille de saint Benoît. L*abbé Bemon sort un jour, accompagné de plusieurs moines, de son cloître. Il vient de recevoir d'un jiaut personnage un rendez-vous qu'il ne saurait refuser. Ce personnage n'est autre que le très robuste homme Guillaume le Pieux, comte de Gothie et duc d'Aquitaine, dont nous avons déjà fait connaissance. Il sent les années . accumuler leur poids sur ses épaules courbées et lui dire que la (in approche ; obéissant aux pensées de foi, d'expiation et de piété qui ont illuminé sa vieillesse, il redouble d'ardeur dans ses œuvres pies et a résolu de leur donner un couronnement digne de lui : il a conçu le projet de fonder sur ses domaines, dans des proportions grandioses, un de ces foyers monastiques d'où la prière s'élèvera pure et incessante pour lui et pour les siens. C'est pour réaliser ce projet que dans le courant de l'année 910, il a convoqué auprès de lui Bernon, abbé de Baume, et Hugues, abbé de Saint-Martin d'Autun, dont il connaît la prudence et la sainteté, et dont souvent il sollicite les conseils. Le duc se trouve dans son manoir de Cluny, au pays de Mâcon; cette résidence
qui lui est advenue en 888 par héritage est son séjour de prédilection ; nulle part il ne trouve des forêts plus étendues, plus sauvages, plus giboyeuses; nulle part il ne peut se livrer avec plus d^entrain à U chasse^ dont les violents exercices ont conservé leurs attraits pour sa verte vieillesse. Après avoir accueilli les vénérables abbés avec une respectueuse défé* rence, après avoir témoigné au frère Odon qui fait partie de la suite de Bernon, que son cœur n^a pas oublié le gentil damoisel de la cour d'Aquitaine, Guillaume expose ses projets : il supplie en conséquence ses hôtes de parcourir en tous sens la contrée avoisinante pendant ces quelques jours employés par lui à courre cerfs et sangliers et de lui désigner le lieu le plus favorable à Térection du monastère. Les moines se retirent, prient, se consultent; éclairés des vouloirs de Dieu, ils reviennent trouver le prince.
<t Nous avons cherché, et nous avons trouvé, nous avons prié et à chacun de nous le Seigneur a fait entendre sa réponse définitive : c'est ici même ; c'est à Cluny que doit s'élever la maison de Dieu. Nulle solitude n'est plus apte à l'établissement de la vie religieuse, au milieu des forêts, que les moines auront à défricher et qui les sépareront des vains bruits du monde. Nnlle contrée ne sera plus comblée des bénédictions d'en haut. »
Le sourcil du duc s'est froncé, il ne s'est pas attendu à cette proposition :
« Y pensez- vous, mes très chers et vénérés Pères ? Vous me demandez Cluny, cette résidence de mes prédilections, où je viens prendre pour mes vieux ans les renouveaux de la jeunesse, ces forêts uniqucs, qui n'ont pas leurs semblables pour la chasse
dans toute Téteodue de mes domaines; c^est là que résident les meutes de mes chiens....
— Eh bien, sire! répond Bernon avec la sainte liberté des moines et son franc parler Féodal, chassez de Cluny vos chiens, pour y mettre des moines. Quand vous vous présenterez devant le tribunal du Souverain Juge, aimerez-vous mieux être escorté par les aboiements de vos molosses ou par les Laudes des moines? »
Le duc sourit à la saillie du vieil abbé, et, réprimant dans son cœur les vaines revendications de sa passion cynégétique, il dit aux hommes de Dieu :
a Qu'il soit fait selon votre parole ! »
Quelques jours plus tard, une imposante assemblée entoure dans le palais de Bourges, le duc GuiU laume et Ingelberge sa femme : on y voit à la tête de tous les barons de leur cour Madalbert, archevêque de Bourges, Adulard, évêque de Clcrmont, etc. Aux pieds du trône de Til lustre duc, le lé^^ite Odou^ tenant la place du chancelier, lit le testament^ c'est-à-dire le diplôme de la donation solennelle faite par Guillaume le Pieux de son domaine de Cluny, sis sur la rivière de la Graône, avec sa chapelle dédiée à la Vierge et ses dépendances aux saints apôtres Pierre et Paul, pour la fondation d*un monastère Bénédictin. De nos jours, les progrès des codes de lois, les envahissements irrésistibles d'une nauséabonde et vulgaire paperasserie ont passé sur tout leur niveau; tous les actes de la vie civile, qu'il s'agisse des servitudes du mur mitoyen ou d'une fondation intéressant l'honneur et le bien de toute une contrée sont enveloppés par l'inévitable clerc de notaire dans les compendieuses lampées de langage barbare, pédantesque, horripilant qui con--
stituent sa puissance et son domaine professionnel. Aussi nous ne pouvons nous défendre d'une émotion attendrie devant ces diplômes des âges passés, qui malgré leur poussière vivent d'une vie intense et personnelle. Tous ceux qui y interviennent y apportent leur empreinte. Le prologue de Facte appartient au rédacteur de la charte, au lévite qui tient la plume et la place du chancelier ; et là il a toute latitude pour exposer les vues surnaturelles, mobiles de la donation, la pensée des fautes de Texistence, celles de la mort et de la reddition des comptes qui s'apprêtent, le paiement des dettes et les expiations indiquées par le Sauveur, Taumône et la prière. Puis s'aidant de sa plume libre et diserte, les donateurs font leurs donations, comme ils veulent, avec les caractères, les conditions et les réserves qu'ils entendent; ils usent de leur pouvoir personnel et de la puissance ecclésiastique qui préside à cet acte pour assurer la pérennité à ce dernier et menacer les violateurs de ses dispositions de sévères revendications pécuniaires et des foudres redoutées des plus terrifiantes excommunications. Il n'est pas jusqu'aux témoins qui viennent nous faire connaître! leurs personnalités et leurs vertus, en inscrivant bien humblement leur qualité de peccator entre leur nom et leur titre épiscopal.
Cette donation, Guillaume et Ingelberge la font pour l'amour de Dieu, pour les âmes, tout d'abord de leur seigneur féodal, Eudes roi des Francs, puis de leurs ascendants et de leurs descendants, pour celles de tous leurs vassaux, pour la prospérité et l'intégrité de la religion catholique, pour tous ces fidèles, nos frères, qui, à travers les siècles, forment la grande famille du Christ. Ils veulent qu'à
Cluny soit érigé un monastère, où des fils de saint Benoit observent avec fidélité la Sainte Règle et en fassent le vénérable domicile de la prière et de la louange divine ; les moines qui sortiront pauvres du siècle n^auront à apporter au monastère que leur bonne volonté. Tous les cinq ans, les moines de Cluny auront à porter dix sols d'or à Rome pour le luminaire de la confession des Saints Apôtres. Les donateurs prescrivent que chaque jour, dans le monastère, les œuvres de miséricorde soient exercées avec un très grand zèle en faveur des pauvres, des indigents, des étrangers, des pèlerins : ils établissent solennellement que ce lieu de Cluny sera exempt de toute juridiction civile et ecclésiastique, en dehors de celle du Saint-Siège. Nous donnons ici la traduction de rinvocation que le duc adresse en terminant aux Saints Apôtres et qui résume la mission de Cluny dans l'avenir :
... « Je vous en supplie, ô saints apôtres Pierre et Paul, et vous, pontife des pontifes, chef du siège apostolique, par Tautorité canonique et apostolique que vous avez reçue de Dieu, déclarez exilés de la communion de la sainte Église de Dieu et de la vie étemelle, les voleurs et violateurs de ces choses que, dans la joie de mon cœur et dans ma bonne volonté, je vous donne. Soyez les tuteurs et les défenseurs du lieu de Cluny, des serviteurs de Dieu qui y vivront ensemble et de tous les biens qui leur sont confiés au nom de la charité, de la clémence et de la miséricorde du très pieux Jésus notre RédempteuV.... »
Immédiatement Bernon se met à Tœuvre : les moines travaillent avec les ouvriers du duc, creusent des fondations, élèvent des murailles, construi-
sent des bâtiments claustraux, une église, le tout bien modeste, mais pourtant plus considérable que ne semblent le comporter les conditions de la donation. Et puis, il va s'y établir avec une douzaine de moines. Ici il n'a pas besoin de réformer; il suffit de former; il ne doit pas détruire; il n'y a qu'à édifier. Poussé par son zèle pour la gloire de Dieu, et par une inspiration secrète de la grâce d'en haut, il veut faire de Cluny un monastère exemplaire pour la régularité, une réserve catholique de vie bénédictine. Cette œuvre, il la pressent, il l'ébauche et va la léguer à celui qui doit la réaliser.