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CHAPITRE IX

ANACHORETE ET CENOBITE

La profession monastique vient mettre fin pour les deux amis à cette vie pleine de douceurs qu'ils ont menée jusqu'ici, où ils ont mis en commun les ardeurs et les tendresses de leurs âmes, et où s'appuyant fraternellement Tun sur Tautre, ils ont fait leurs continuelles ascensions vers le ciel.

Adhégrin est désigné pour faire partie de la phalange d'élite que Bernon transplante à Cluny. Il est bien dans son élément, le* rude moine assoiffé d'austérités et d'immolation, dans ce monastère à peine ébauché, au milieu de cette pauvreté qui ne fournit que la nourriture la plus sommaire à la table monastique : débuts petits et merveilleux d'une œuvre immense, source de mérites et de sainteté pour les moines de la première heure et de bénédictions pour l'avenir.

Après avoir édifié les premières années du monastère naissant par l'exercice de toutes les vertus monastiques et par la pratique des plus effrayantes mortifications, Adhégrin disparaît de la scène, où Jusqu'ici, nous l'avons vu jouer son rôle.

Dans le chapitre premier de la sainte règle, saint Benoît, après avoir parlé des moines, « des céno-

bites qui viennent militer dans la vie commune du monastère sous Tautorité de leur abbé »9 mentionne une catégorie supérieure de ces soldats du Christ, « celle des anachorètes ^ de ceux qui ne cédant pas à une vaine ardeur de novice, mais déjà rompus aux luttes spirituelles, vont engager, dans la solitude, sans le secours d'aucun être bumain, le combat singulier contre les puissances des ténèbres et les tentations de la chair ». Cet état d'héroïsme permanent que saint Benoît, Tenfant intrépide, affronta et supporta pendant les longues années de son fécond ensevelissement dans la grotte de Subiaco, Adhégrin sent au cœur la sainte ambition de le prendre pour lui. Le vétéran des combats de la terre, le rude champion du Christ est tout armé pour les luttes du désert. Il obtient donc la permission d'embrasser la vie érémitique, avec toutes ses abnégations, ses héroïsmes, ses désolations humaines, ses ascensions divines.

Suivons-le quelques instants dans la retraite qu'il s'est choisie, dans le théâtre obscur de ses luttes, de ses mortifications et de ses contemplations. Aussi bien sa vie va-t-elle se perdre en Dieu et il ne portera plus fa l'œuvre d'Odon qu'une coopération surnaturelle, imperceptible aux regards humains. Il a examiné avec une curiosité jalouse tous les environs du monastère et les profondeurs inaccessibles de la sombre vallée, il a découvert dans l'anfractuosité de la roche abrupte une grotte étroite, obscure, où quelques gouttes d'eau, stillant de la voûte de pierre, çnt creusé sur le pavé leur petit réservoir encorbellé de quelques mousses aquatiques. C'est la qu' Adhégrin dispose son mobilier d'ermite : la pierre qui servira de dur oreiller à sa tête endolorie, l'es-

cabeau où il reposera ses membres fatigués, le petit réceptacle où il renfermera tout son arsenal de pénitent, ses cilices, ses ceintures aux longues pointes s'incrustant dans la chair, ses disciplines ensanglantées — puis son psautier qu'il récite tous les jours en entier — et enfin les sommaires réserves de sa provende quotidienne. Tous les dimanches, il se rend au monastère pour assister aux divins offices, prendre a la table eucharistique sa part de réfection céleste ; puis il repart emportant pour sa nourriture de la semaine la farine avec laquelle il pétrira son pain, et quelques poignées de haricots qu'il fera cuire sans assaisonnement; il se contentera pour boisson de cette eau qui tombe goutte à goutte sur le pavé de la grotte. Cette vie si épouvantable aux yeux de la faiblesse humaine, le saint moine va la mener sans défaillance pendant de longues et longues années. A ces saintes et terrifiantes rigueurs viennent se joindre les désolations spirituelles dont Dieu use envers ses âmes privilégiées, pour les purifier de plus en plus et les rendre de plus en plus dignes de son amour. Que ces épreuves sont crucifiantes pour le pauvre solitaire qui, au milieu de la tourmente, ne sent aucune main amie pour le relever, aucun cœur compatissant pour le consoler. Un jour, il est là, affalé aux pieds de son crucifix; il déguste la coupe amère : la désolation, le délaissement l'oppriment, — il est seul, — Jésus, le compagnon de tous ceux qui souffrent, lui aussi, s'est retiré, — il est seul. Et la perspective ténébreuse de la damnation éternelle est là qui envahit son âme et la broie. Il pousse vers le ciel ses gémissements suppliants : il y a trois années que, par amour pour Dieu, il mène dans sa pauvre caverne

SAINT ODOrC. ''

une existence à faire frémir la nature; et pendant ce long espace de temps, Dieu a semblé avoir délaissé son rude athlète; pas une consolation n'est venue rafraîchir son âme brisée ; pas un rayon n'est venu éclairer ses ténèbres. Il est prostré sur le sol; ses forces sont épuisées; le sombre désespoir est là qui s'empare de cette âme et va la précipiter dans Tabime. Mais Dieu qui a contemplé avec amour les tortures de son serviteur, les héroïques résignations de sa souffrance solitaire, a jugé l'épreuve suffisante ; et comme au divin Sauveur, abîmé dans Tagonie de Gethsémani et poussant au ciel ses cris de détresse et ses fiât! amoureux, il envoie la consolation dont les douceurs surabondantes font oublier en un instant les longues et dures épreuves. L'ange lumineux se présente au pauvre ermite anéanti : sa voix douce lui murmure à l'oreille du cœur : a Pourquoi cette tristesse? Pourquoi ce désespoir? — Hélas! gémit la pauvre créature, voilà tant d'années que, pour l'amour de Jésus-Christ, j'ai entrepris cette vie de sacrifices et de combats, et que je n'ai mérité aucun regard de compassion* Mon Dieu s'est détourné de moi : il ne veut pas accepter mon service. Il ne m'aime pas ! »

Et ces paroles brûlantes s'échappent du cœur désespéré de la pauvre victime. Mais alors se penchant vers lui, le messager céleste l'enserre dans ses bras, le presse contre son cœur ardent et lui dit : a Courage, bon et fidèle serviteur. Dieu t'aime d'un amour infini, d'un amour proportionné à tes souffrances. — Vis de cet amour I » Et les délices surnaturelles inondent l'âme avec une véhémence capable, si la compassion divine ne la modère, de mettre terme à une vie terrestre. Adhégrin a vaincu les désespé-

rances infernales et, sorti de la nuit obscure, jouit des lumières et des extases de l'union divine. Ses luttes ne sont pas terminées; mais il n'est plus seul pour les soutenir : un jour l'ennemi se précipite sur lui et veut Técraser sur la roche qui dresse sa pointe aiguë au fond de l'abîme : Adhégrin se voit perdu, mais son cri de détresse est entendu et saint Martin arrive qui met le malin en déroute et, souriant, ramène l'ermite dans sa grotte.

Pendant ce temps, Odon privé de la présence et des conseils, mais non des prières, de son saint ami, poursuit, dans l'humilité de la vie commune, sa mission. Il a trente ans, et entre dans la vie monastique en pleine ferveur d'âme et dans l'épanouissement de son intelligence. Sa mission sera de rester dans le monastère où il aura à se sanctifier en sanctifiant les autres. L'abbé Bernon le place à la tête de l'école des jeunes ohlats de Baume; nul ne peut être plus apte à leur apprendre les vertus et les sciences du cloître. Quelques traits épars dans la chronique éclairent de leurs naïves lueurs cette portion de la vie monastique d'Odon.

En voici un que, malgré sa vulgarité, nous ne saurions passer sous silence ; car il nous fait connaître les délicates sollicitudes de l'éducation monastique et l'admirable humilité du saint. Les fonctions de maître de l'école, qui ont été ^confiées à Odon, comportent l'instruction et la surveillance. Après avoir passé la journée au milieu de ses oblats, leur avoir donné ses leçons, les avoir surveillés au chœur, à l'étude, dans leurs jeux, il couche auprès d'eux et n'a pas la nuit pour se reposer de sa garde incessante et pénible. Les coutumiers de Baume prescrivent que, lorsqu'un enfant aura à se lever pendant

la nuit, il devra être accompagné d'un frère et du maître, portant à la main un flambeau allumé. Or, une nuit, le flambeau lui faisant défaut, Odon croit pouvoir se contenter de la lumière très suffisante du dortoir. Le lendemain matin, au chapitre des coulpes, après les confessions ordinaires, une voix s'élève sifflante et irritée : c'est celle de ce frère qui a tenté de détourner Odon de la vie religieuse et qui a conservé dans son cœur le désir de la vengeance :

« Je proclame le frère Odon pour la faute grave qu'il a commise la nuit dernière en accompagnant un oblat sans lumière. »

Odon s'est prosterné au milieu du chapitre et garde le silence. Bernon veut mettre à l'épreuve ce moine qu'il soupçonne très vertueux et qu'il veut faire avancer dans la perfection :

« Frère Odon, je vous ordonne de dire pourquoi vous avez commis un si grave manquement. »

Bien humblement, Odon reprend :

« Je me suis imaginé que la lumière du dortoir qui éclairait tout l'appartement était suffisante pour remplacer le flambeau absent. »

D'une voix sévère, l'abbé prononce sa sentence :

« Mon frère, vous avez gravement manqué à vos devoirs et oublié la responsabilité à vous confiée. Pour expier votre faute, vous resterez excommunié tout un jour. »

Voilà le pauvre frère séparé de la communauté, privé de toutes ses fonctions pendant cette journée de dure pénitence, savourant les amères douceurs de l'humiliation. Au sortir du chapitre du lendemain, où l'abbé lui signifie la fin de sa pénitence et sa rentrée dans la vie normale, on voit Odon aller

se prosterner aux pieds de son accusateur, et lui dire d'une voix bien humble et bien douce :

« Mon frère, pardonnez- moi le scandale que je vous ai causé. Soyez béni du bien que vous avez fait à mon âme ! »

Cette scène n'a pas échappé à Toeil de Bernon ; répreuve qu'il a tentée a réussi, au delà de ses espérances. Il est maintenant fixé sur la vertu d'Odon et devant cette humilité si fermement ancrée dans Tâme, il bénit le ciel qui lui a donné un Vrai moine. Dès lors il s'attache à lui par les sentiments d'une paternelle prédilection, et fait reposer sur sa tête les perspectives de l'avenir.

La vie religieuse, à part certains cas très rares, où Dieu demande à son serviteur un sacrifice exceptionnel, se compose chaque jour d'un très grand nombre de petites actions; le mérite de ces dernières dépend du mobile qui les inspire, du caractère sur* naturel que l'homme sait leur donner. Recueillons avec respect et amour, dans la chronique du moine Jean, le trait célèbre des mies de pain^ qui nous redit l'admirable fidélité d'Odon dans tous les actes de sa vie monastique et sa valeur aux yeux de Dieu.

D'après le coutumier, les moines doivent recueillir dans le creux de leur main, avant la fin du repas, les mies de leur pain tombées sur la table et les avaler, pour ne pas laisser perdre des aliments autrement inutilisables et ayant reçu la bénédiction du début. Odon est à sa place au réfectoire ; son frugal repas est pris avec promptitude et une absolue indifférence ; et puis il concentre toute son attention dans la lecture qu'un moine fait pendant toute la durée du repas, du haut de la chaire du réfectoire ; il s'y absorbe tellement, qu'il en oublie toute chose.

Quand, d'un coup de son martelet de bois, rabl)é donne le signal de la fin du repas et de la lecture, Odon s'aperçoit que les mies de pain sont oubliées à sa place ; pendant que le lecteur s'incline en prononçant la conclusion monastique : Tu autem, Domine, miserere îiobis^ il n'a que le temps de les recueillir dans sa main. Que va-t-il faire de ces mies? Le coutumier lui défend de les jeter par terre ; mais il lui interdit aussi de prendre une nourriture quelconque entre les repas. Ce cas de conscience, que les délicatesses de son âme se refusent à résoudre, Odon se détermine à le soumettre à son abbc ; tenant sa main fermée et cachée sous son scapulaire, il se joint à la communauté qui passe processionnellement sous les cloîtres et va terminer au chœur son hymne d'actions de grâces. Plus d'un sourira peutêtre de pitié devant cette naïve inquiétude, devant ce problème qui sera réputé puéril et qui trouble le serviteur du Christ : Dieu sourit aussi, mais avec amour, devant les délicatesses de la fidéUté de son moine ; il va montrer combien ces choses si petites au regard humain sont grandes à ses yeux.

Odon vient s'agenouiller devant son abbé, lui demande pardon de son oubli, lui expose bien naïvement et bien filialement sa difficulté et ouvre la main pour lui présenter l'objet de son doute. Mais, ô prodige ! les mies que le fidèle serviteur a recueillies et conservées dans sa main, les voilà transformées en autant de perles brillantes. Saisi d'une religieuse émotion qu'il fait partager à tous, à la vue de ce prodige, Bernon recueille avec respect ces pierres précieuses venues du ciel, les fait sertir dans une étoffe de prix qui sera un des joyaux les plus estimables de Cluny, et, dans la suite des siècles, tant

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qu'il y aura des noviciats bénédictins, les maîtres

répéteront à leurs disciples ce miracle, témoignage

de la sainteté d'Odon, et du prix qu'attache Dieu à

la fidélité de ses serviteurs dans les petites actions

de tous les jours.

Une des caractéristiques de la sainteté d'Odon, que nous pouvons recueillir dans les vestiges de cette période de sa vie, est son zèle ardent pour le gain des âmes. En travaillant sans relâche, dans le recueillement du cloître, à sa propre sanctification, notre saint n'oublie pas qu'il y a, en dehors des murs de clôture, des âmes que Dieu veut à son service et qui ne savent pas entendre cet appel ou ne peuvent pas y répondre; il songe à son bonheur présent et aussi à ses jours passés, alors que Dieu a opéré ses miracles pour le sauver malgré lui. Il se sent brûlant de charité pour ces élus de Jésus-Christ et d'ardeur pour la gloire de Dieu. Il se fera un pêcheur d'âmes et portera, dans ces conquêtes spirituelles, un peu de cette fougue du baron, qui ne connaît pas les obstacles quand il s'agit d'un frère à sauver et de Dieu à glorifier.

Deux âmes lui sont chères entre toutes, ce sont celles de ses vénérables parents ; il se souvient de tout ce qu'il leur doit, de la générosité de leur sacrifice ; il pense à la vie de solitude amère qu'ils mènent, les deux pauvres vieillards, dans le donjon, un moment si joyeux, maintenant si morne. Une inspiration secrète, qu'il ne peut chasser de sa pensée, lui dit d'aller rendre à ces deux êtres, si aimés et si aimants, le bien qu'il en a reçu. Il soumet son désir à son abbé : Bernon sait qu'il peut compter sur son moine ; il est convaincu que des lumières d'en haut éclairent ses voies ; il accorde donc sans hésiter

la permission demandée. Odon refait donc cette route que nous connaissons. Le chroniqueur est très sobre de détails sur cette expédition de saint Odon» Nous pouvons nous représenter la surprise et les joies délirantes de cette rencontre imprévue ; nous contemplons par la pensée ces trois êtres à genoux dans la salle du donjon, unissant leurs actions de grâces à ce Dieu, pour lequel ils ont tant souffert, mais qui leur accorde tant de joies aujourd'hui. Alors le fils se lève; lui, le moine, redit, en des accents éloquents et émus, à ces deux vieillards qui atta^ chent sur lui leurs regards humides, les magnificences et les délices du service du Seigneur, les petitesses des choses de la terre, les grandeurs de cette vie religieuse, qui consiste à se dépouiller du créé pour se revêtir de Dieu et à parvenir, par l'abnégation, la mortification, aux perpétuités ineffables de Tamour divin. Et puis, Odon parle des ouvriers de la onzième heure, à qui le divin Maître dit : Pourquoi restez-{fous oisifs sur la placef Alors les figures des vieillards s'illuminent d'un enthousiasme céleste :

<K Serait-il possible ? Nous !

— Oui, c'est possible, puisque Dieu m'envoie vous le dire.... »

Et le lendemain Odon reprend la route de Bourgogne, emmenant avec lui les deux vieillards qui lui ont donné la vie terrestre et devant qui il vient d'ouvrir la vie religieuse. Après avoir laissé Silvia dans un monastère de la contrée où elle recevra le voile sacré et qu'elle embaumera de ses vertus \

I. Il est probable que la y'ie religieuse d'Abbon ne fut pas de longue durée, car il n'en est plus fait mention dans la suite : tandis que le moine Jean après nous avoir dit l'entrée

Odon conduit Abbon à Baume; et, peu de jours après, par délégation de Tabbé, qui veut lui laisser cette consolation et cet honneur, il donne à son vénérable père Thabit monastique et le forme à la règle Bénédictine.

Ces premiers succès, doublement chers à son cœur, inaugurent, pour Odon, Tapostolat oii la grâce rappelle et qu'il va poursuivre avec ardeur. Malgré certains caractères anormaux que nous y trouvons et qui peuvent exciter les étonnements et les syndérèses d'esprits du xx® siècle, nous ne pouvons résister au plaisir de relater une de ces conquêtes d'âmes qui nous fait admirer les ardeurs de celle d'Odon, sa méconnaissance des difficultés et les bénédictions de Dieu venant approuver et féconder les hardiesses de son serviteur. Nous allons laisser la parole au moine Jean, qui nous décrit, avec tant de vie et de naturel, cette scène d'un autre âge :

« Il arriva un jour que, pendant un voyage, Odon se retira, pour y prendre son repos de la nuit, dans la demeure d'un homme très noble de la contrée; les maîtres du logis étaient absents; il n'y avait que leur fille, qui était restée avec ses serviteurs et qui, pendant toute la soirée, paraissait absorbée par la considération des actes et des paroles du serviteur de Dieu. Ce dernier venait de se retirer dans la chambre mise à son usage, lorsque la jeune fille s'y précipite par une porte dérobée, se jette à ses genoux, lui disant qu'elle allait être donnée sous peu en mariage, et le suppliait, au nom de Dieu, dont elle était et voulait rester la servante, de la délivrer

de Silvia dans un monastère qu'il ne nomme pas, nous dit que : a s'il lui était permis d'écrire sa vie, il y aurait matière d'une histoire et non d'une simple mention »•

cette nuit même. En entendant ces paroles, le soldat du Christ fut en proie, dans son cœur, à un trouble profond, ne sachant ce qu'il devait faire. Il ressentait dans son âme sa piété habituelle envers Dieu, une grande compassion des larmes de la vierge ; il voyait devant lui le jugement de Dieu et la perte de cette âme ; il mettait en regard toutes les réclamations des parents et des populations contre le moine qui aurait une telle présomption. Mais, vaincu par Tamour de Dieu et par les sanglots de la vierge, il consent à Tenlèvement de cette dernière. Pendant la nuit donc, lorsque les serviteurs du château étaient plongés dans le sommeil, Odon et le frère qui l'accompagnait s'avancèrent sur leurs chevaux pendant que, par son ordre, ses écujers, ayant pris la jeune iille, le suivaient. Le lendemain, ils arrivèrent au monastère. Or, près du monastère, il y avait un oratoire et une hôtellerie où les plus nobles dames de la contrée venaient pour prier; c'est là qu'il laissa la jeune fille; puis il se rendit au monastère. Le lendemain, Odon vint, suivant sa coutume, rendre compte au père du monastère de tout ce qu'il avait fait. Ce dernier, en entendant ce qui venait d'arriver pour cette jeune fille, se troubla, demanda à Odon comment il avait eu la présomption d'agir ainsi sans permission, et lui adressa de sévères reproches. Odon se prosterna humblement à ses pieds, demandant son pardon. Enfin, à une nouvelle interrogation de l'abbé, il répondit : « Seigneur mon père, « depuis l'instant où vous avez daigné, malgré mes « misères, me recevoir dans votre famille religieuse, « tant que j'ai pu vous observer, )'ai constaté que « vous n'avez jamais d'autre souci que de gagner « des âmes. Les autres abbés cherchent à se pro-

« curer des ressources abondantes et à plaire aux « hommes; pour vous, fondé sur la piété et la misé- « ricorde, vous ne vous préoccupez que de plaire à « Dieu en lui gagnant des âmes; j'ai cherché à vous « imiter en cela, et j'ai voulu gagner cette vierge « pour la gloire de votre nom. Malgré la puissance a des larmes qu'elle versait, je n'ai pas oublié vos « reproches, que j'étais bien certain de ne pouvoir « éviter ; mais j'ai préféré être frappé par la verge « de mon père très miséricordieux que d'être contt' damné pour la perte de cette ânLe. Que ne puis-je « gagner au Christ toutes les femmes de cette pro- « vince et les arracher aux servitudes de la chair, « quand même je devrais, pour chacune d'elles, tt subir vos flagellations. » Par de telles paroles, il apaisa l'émotion du père abbé, qui, pourtant, lui donna cette obédience : «c Va, et puisque tu as su « l'arracher au monde, tâche de trouver les moyens « de la nourrir et de la confirmer dans de saints « entretiens pour qu'elle ne se repente pas de sa « résolution et ne revienne pas, cédant aux sugges- « tions du diable, au siècle. » Le Père Odon se mit donc à lui porter sa nourriture quotidienne, et en présence de frères, pour éviter le scandale, à l'instruire des préceptes de la vie religieuse. Au bout de quelques jours, il put l'emmener dans un monastère, où elle fut reçue parmi les vierges consacrées. » Le moine Jean ajoute qu'au bout de peu de temps, la nouvelle moniale termina, par une sainte mort, sa vie religieuse, et que l'intervention de l'apôtre saint Paul, venant cueillir cette fleur pour le ciel, témoigna combien l'œuvre d'Odon avait été bénie de Dieu et agréable à son cœur.

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