CHAPITRE X
DISPOSITIONS PRISES PAR BERNON POUR l' A VENIR
Malgré sa robuste vitalité ^ malgré cette puissance d'intelligence et de volonté qui fait tenir sans défaillance par ses mains séniles la houlette pastorale sur les nombreux monastères constituant sa famille religieuse, Bernon sent ses forces décliner et sa vie approcher de son terme. Cette fin de sa journée de travail terrestre, Thomme de Dieu la salue sans crainte, et c'est avec joie qu'au fond du cœur il répète les paroles de Tapôtre : Tai combattu le bon combat^ fai consommé ma course. Une chose, néanmoins, le préoccupe dans cette vue de la tombe ouverte devant lui : il a reçu une mission de Dieu ; il a entrepris une œuvre à laquelle il s'est consacré tout entier et qu'il n'a pas le droit d'emporter avec lui dans cette tombe. Cette œuvre, c'est la réforme monastique : il a fait refleurir la règle de saint Benoit dans tous les monastères soumis à son autorité ; ces résultats bénis, vont-ils disparaître ou être le germe d'un grand mouvement de salut? La part qui lui incombe dans la solution de ce problème se résume à la préparation de l'homme qui pourra continuer et développer son œuvre après lui. Certainement, il a auprès de lui son neveu bien-aimé,
Wldon, qui Ta suivi dans sa séparation du monde, qui a joint au sien Tapport de son avoir personnel, ce qui a permis la fondation de Tabbaye de Gigny avec ses riches dépendances : Widon est un saint moine, détaché des biens de la terre, d^une régularité et d'une mortification bien exemplaires. Mais, malgré Taffection profonde qu'il a pour lui, malgré Testime si méritée qu'il rend à ses vertus et qui Ta engagé à le choisir comme Prieur claustral de Giguy, Bernon se dit tout bas que son neveu est inférieur à la tâche de l'avenir ; suffisant pour maintenir dans un centre d'action limité les résultats acquis, il manque de cette largeur de vues, de cette puissance intellectuelle et de ce savoir indispensables pour les développements de l'œuvre réalisée. Depuis longtemps déjà, les préoccupations qui se lisaient jadis sur la face du vieil abbé semblent s'être dissipées; son cœur respire à l'aise, déchargé du poids qui l'a opprimé, et son regard se fixe confiant sur l'avenir. A mesure qu'il l'a étudié avec une attention émue, il a compris qu'Odon est cet homme qu'il a demandé au ciel et que la Providence lui donne. Ce religieux, si humble, si mortifié, si régulier, joignant à son éminente sainteté, h son^zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, une intelligence supérieure, un savoir exceptionnel, des relations avec les principaux personnages de son temps, est l'homme prédestiné pour continuer l'œuvre réformatrice; c'est lui qui réalisera les grandes choses dont Bernon n'a dans son cœur qu'un vague et indéfini pressentiment.
Dès que cette solution s'est imposée h son esprit, il se livre sans relâche à sa préparation, c'est-à-dire à la formation d'Odon, en vue de la mission qu'il
lui réserve. Mais la chose n'est pas aussi simple qu'elle peut le paraître tout d'abord. A tout moment, Bernon se heurte contre un obstacle persistant; cet obstacle, c'est l'humilité toujours en éveil de notre saint. Quand l'abbé lui confie une mission importante, tout en protestant de son incapacité personnelle, Odon n'a qu'à s'incliner devant l'obédience' donnée et à l'accomplir le mieux possible. Mais quand Bernon laisse pressentir une partie de ses vues par les ascensions qu'il veut faire faire à son moine dans la hiérarchie sacrée, celui-ci se renferme dans sa citadelle d'humilité; il supplie; il plaide sa cause avec chaleur, éloquence et persuasion. Pour triompher de ses saintes résistances, il faut en venir aux grands moyens.
Saint Benoît dans sa règle, donne à l'abbé d'un monastère le droit de faire promouvoir au sacerdoce tel de ses sujets qu'il estimera digne de ces fonctions sacrées. Assurément, pour le cas présent, nul n'est plus indiqué que le frère Odon pour recevoir l'onction sainte : ses vertus, sa science théologique, son éloquence, sa dévotion ardente envers la sainte Eucharistie sont autant de manifestations de la volonté divine à cet égard. Mais, si l'on a rencontré beaucoup de difficultés pour faire accepter à Odon les ordres inférieurs, maintenant qu'il s'agit du sacerdoce, de ce sacrement qui élève la pauvre créature humaine à une si écrasante dignité, la résistance est absolue. Le pauvre moine est là, la figure inondée de ses larmes, se roulant aux pieds de son abbé, sollicitant sa pitié pour son âme en danger de damnation en face de cette dignité, de cette responsabilité; il cite dans son plaidoyer l'exemple de nos Pères dans l'ordre monastique, qui n'ont pas franchi
le suprême et effrayant degré et sont restés diacres jusqu'à la fin de leur vie, saint Maur et saint Benoit lui-même. Ne se sentant pas au cœur la force d'imposer à son cher Odon la si douloureuse contrainte, Bemon appelle à son secours Turpion, évêque de Limoges. Ce prélat est tout dévoué à l'ordre bénédictin et, ainsi que son frère Aymon, abbé de Saini- Martial, il a pour Odon une intime amitié. Ces relations, dont nous ne saurions préciser l'origine, vont avoir sur l'orientation de la vie de notre saint une notable et salutaire influence. Devant Tévêque et l'abbé qui, à des titres si éminents pour lui, représentent l'autorité de Dieu et lui en intiment les ordres, Odon n'a qu'à s'incliner. Turpion confère à son cher ami les onctions sacrées et, en dépit de toutes ses résistances, en fait un prêtre pour Téternîté. Ce dernier passe toute cette journée prosterné sur les dalles du sanctuaire; il semble ne plus s'appartenir et avoir perdu la conscience de la réalité des choses. Le lendemain quand la cloche appelle les moines à l'office nocturne, Odon revoit comme dans une vision la scène de la veille; il veut la chasser comme un rêve obsédant; mais la vue de l'étole qui est pendue à son cou, insigne permanent de son état et de sa dignité, le ramène a la réalité de la situation et il se prosterne en gémissant et en pleurant. Cet état de prostration en face des responsabilités imposées se prolonge tellement que Bernon envoie à quelques jours de là Odon remplir une mission auprès de l'évêque de Limoges. Les deux amis se retrouvent; dans leurs entretiens intimes, dont Odon nous révélera la substance, ils versent dans le cœur, l'un de l'autre, les flammes de l'amour divin dont ils sont embrasés : ils gémissent tous
deux sur les vices de leur temps^ sur la diminution de la foi, sur la dépravation des mœurs. Odon redit avec une sombre éloquence le règne de la violence, la suprématie de la force sur le droit, la déchéance des monastères, la dégradation des mœurs du clergé ; il montre ces prêtres, oubliant leur divine dignité pour s'abaisser à toutes les corruptions et montant le matin à Tautel pour offrir de leurs mains impures la victime trois fois sainte : le moine emprunte à Jérémie, au prophète des douleurs, des lamentations pour exhaler les tristesses et les terreurs de son âme. L'évèque relève le moine ; devant ces lamentables spectacles qu'ils connaissent tous deux, le rôle du pasteur et celui du prêtre ne consistent pas à pleurer : il faut faire mieux que se désoler du mal ; il faut le combattre; il faut le guérir. Pour cela, Dieu ne demande que la bonne volonté de ses serviteurs ; ils doivent prêcher Jésus-Christ par leurs paroles et leurs exemples; el, quelle que soit leur impuissance personnelle, la grâce de Dieu fera le reste. A ces accents supérieurs, Tâme d'Odon se redresse. Un jour nouveau se présente à lui : son humilité reste entière : il la garde comme son trésor; il sait qu'il n'est rien; mais ce rien, il le met sans réserve au service de Dieu, et de ce rien, Dieu fera ses grandes œuvres. Des entretiens de Limoges, Odon rapporte en germe encore inconnu au fond de son cœur, la mission de sa vie. Comme conséquence immédiate, sur la demande de Tévèque Turpion et l'ordre de son abbé, il rédige les trois livres de ses Collations^ qui sont le résumé de ces entretiens et qui restent son incontestable chefd'œuvre. Nous reviendrons plus tard sur ces pages, sur ce sermon sombre, éloquent, pathétique adressé
à une société tout entière pour lui montrer ses devoirs, ses vices et ses déchéances : c'est la préparation par la plume a Faction réformatrice qu'Odon est appelé à exercer et qui s'inaugurera sous peu.
Cependant le moment décisif approche oùBernon va être admis au repos de la tombe : il ne lui est plus possible de remettre au lendemain la réalisation du plan qu'il a conçu sous le regard de Dieu pour le maintien de son œuvre. Au mois de décembre de Tannée gaS, il réunit, dans un de ses monastères (à Gigny selon toute probabilité), avec toute sa famille religieuse, c'est-à-dire les moines de toutes les abbayes soumises à son autorité, les évèques de la contrée et tous ceux que, comme Turpion, des relations particulières rattachent à lui, ainsi que tous les hauts personnages de la région. Assistons aux différents épisodes qui vont se produire dans le sein de cette importante assemblée. Nous voyons tout d'abord Bernon se lever de son trône abbatial, il se démet de sa dignité, se dépouille de ses insignes, et, à genoux, demande humblement pardon à ses frères et du mal qu'il a pu commettre, et du bien qu'il aurait dû faire et qu'il n'a pas fait. Pour la suite de cette scène, nous nous trouvons en présence de versions différentes et, par suite, d'un problème à résoudre.
Saint Benoit dans sa règle confie à l'élection des religieux du monastère la désignation du pasteur, sous la houlette duquel ils devront vivre, du père qui devra pourvoir aux besoins spirituels et matériels de sa famille monastique. Notre bienheureux patriarche a trop profonde la connaissance de la misère humaine pour se faire illusion sur ce mode d'élection qui s'impose à lui mais dont il réduit, autant qu'il peut, l'exercice : pour en prévenir les
abus, il recommande avec instance à ses moines de n'agir dans les choix qu'ils auront à faire que sous le mobile de la crainte de Dieu ; il place ces comices électoraux sous le contrôle des tWêques et des principaux fidèles de la région, qu'il supplie de s'opposer à toutes les factions mauvaises ou les criminelles ambitions et de faire triompher les vœux d'une minorité animée de vues surnaturelles aux dépens des voles d'une majorité aveugle ou corrompue. Il subit donc le suffrage universel, mais ne l'admet que dirigé et éclairé.
Dans son récit, le moine Jean ne nous parle que d'une acclamation sortant spontanément des lèvres et des cœurs de tous les moines et demandant Odon comme abbé. Mais il semble difficile d'admettre là spontanéité de cette démonstration, d'autant que l'élection se fait dans des conditions tout à fait particulières et que les dispositions prises par Bemon nécessitent une intervention préalable de sa part : il a décidé en effet la division en deux parts de son héritage monastique et, par suite, l'élection simultanée de deux abbés pour lui succéder. Aussi le moine anonyme du xi® siècle recti(îe-t-il ce récit au moyen des documents officiels que renferment les archives de Cluny : d'après lui, Bernon, « assuré de l'assentiment de tous, désigna, pour lui succéder, un moine d'une vie très estimable, Widon, qui lui était uni par les liens du sang et le Père Odon qui lui était également cher, de telle sorte que Widon serait régulièrement à la tête des monastères de Gigny, de Baume [et de la celle de Saint- Lauthène et que de son côté Odon gouvernerait ceux de Cluny, de Massay et de Déols ». Le document officiel dont il est ici question n'est autre que.
le testament de Bernon : dans cette pièce, le vieil abbé, à la veille de sa mort, s'appuyant sur les exemples de saint Benoit et d'autres saints moines, ainsi que sur l'assentiment de ses frères, désigna, pour lui succéder, son neveu Widon et son très cher Odon et leur assigna leurs parts : pour égaliser les ressources et permettre de mener à terme la construction de Cluny, Bernon distrait en faveur de cette dernière abbaye certaines dépendances du domaine de Gigny. Il fait appel aux évêques et aux barons présents pour confirmer de leur autorité cette procédure inusitée et en assurer la permanence ; le testament se termine par une adjuration adressée aux moines de maintenir et de perfectionner « les résul- <K tats obtenus jusqu'à ce jour, tant pour la psalmodie, « que pour le silence, la régularité dans la nourri- « ture et le vêtement et le dépouillement de toute « propriété ».
En présence de ces versions différentes, pour donner satisfaction à tous et maintenir les principes, le chroniqueur Nagolde imagine une scène probablement conforme à la réalité. Après avoir décrit avec force développements oratoires la démission de Bernon, sa confession d'une humilité peut-être outrée, et la division en deux parts de son héritage monastique, il nous montre les évêques lui enjoignant et les moines le suppliant de désigner luimême ses deux successeurs.
Quel qu'en ait été le mode, il est certain que l'intervention de Bernon dans cette élection ne saurait être mise en doute. C'est là du reste un précédent qui va passer en coutume : grâce à lui, nous allons voir pendant deux siècles se succéder sur le trône abbatial de saint Pierre une admirable et ininter-
rompue suite de saints et de grands hommes, qui vont maintenir, développer, étendre Tœuvre commencée, jusqu'au jour où la grande abbaye, ayant accompli sa mission providentielle dans TEglise de Dieu, s'éclipsera à son tour et ne vivra plus que dans riiistoire.
Le reste du récit du moine Jean répond trop bien à ce que nous connaissons des sentiments d'Odon, pour que nous ne l'adoptions pas. Nous voyons le saint homme, comme au jour de son ordination sacerdotale, anéanti de douleur devant cette dignité dont la perspective épouvante son humilité, se dérober par la fuite, aller cacher ses larmes et ses prières au fond de sa cellule, d'où lés moines viennent l'arracher : nous entendons les évêques, au nom de Dieu, lui imposer l'obligation de se soumettre. Pâle et défait, Odon s'incline devant la volonté suprême et reçoit la bénédiction abbatiale des mains des évéques qui viennent de lui prescrire son immolation.
La figure grave et austère de Bernon disparait dans la foule de ses frères. Quelques jours après, le vieux soldat a terminé sa journée de combat et sa dépouille mortelle va reposer aux pieds de l'autel majeur de l'église de Cluny, pendant qu'au ciel son âme va prier pour son successeur et l'aider dans l'accomplissement de sa tâche.