CHAPITRE XI
La période des hésitations, des craintes, des humbles résistances est close. Dieu a déclaré sa volonté : il a constitué Odon sur son siège abbatial. Odon n'a qu'à obéir. Après s'être prosterné devant le tabernacle et avoir longtemps supplié, avec larmes et soupirs, le Dieu de toute force de venir en aide à sa faiblesse, il se lève plein d'une calme énergie pour accomplir sa mission. Il dit adieu à ce monastère de Baume qui lui rappelle tant et de si vivants souvenirs, où il s'est formé à la vie religieuse, où il a fait sa profession monastique, où il a eu tant de joies et tant de douleurs, où il a reçu tant de grâces. Ces brisements sont toujours douloureux dans l'existence d'un moine. Ici les regrets sont un peu atténués par la pensée des obstacles que présenterait ce terrain à l'accomplissement de sa mission réformatrice. Certainement, grâce à la fermeté du gouvernement de Bernon, la régularité extérieure est très louable à
Baume; néanmoins cette communauté, si édifiante en apparence, renferme clans son sein un germe de maladie, sinon de mort : c'est ce petit groupe de moines, ou mauvais ou tièdes, que nous avons déjà rencontrés, et qui, bien que ne se manifestant pas ouvertement, entretiennent autour d'eux par des critiques voilées, par des insinuations habiles et malveillantes, Tesprit de mécontentement, de murmure et de relâchement. La mort de Bernon vient de les débarrasser d'un joug qu'ils ont trouvé odieux et ils saluent avec joie le départ d'Odon et les perspectives pour l'avenir d'une vie plus facile et moins austère. Obéissant à des sentiments opposés, un groupe important de moines de Baume, les plus fervents, tous les senteurs y au dire du chroniqueur Jean, demandent à accompagner Odon dans sa nouvelle résidence.
C'est une fondation pleine d'avenir que celle de Cluny avec les immenses étendues de territoire composant son domaine; mais les réalités du présent sont bien modestes et peu encourageantes. Au milieu de tous ces bois aux sombres verdures, aux impénétrables accès, de ces pittoresques et sauvages solitudes, une tache ensoleillée : c'est le monastère ; la terre défrichée par le travail des moines y pousse quelques rares moissons : au centre, de petites huttes de branchage abritent les religieux et tout autour les bâtiments claustraux s'élèvent avec la lenteur qu'apportent à leurs entreprises les hommes peu fortunés.
Odon, avec sa colonie, arrive le cœur plein d'énergie et de résolution. Bernon lui a remis avant sa mort quelques modestes réserves, quelques livres d'or qu'il a pu recueillir pour l'œuvre de Cluny. Les tra-
vaux reprennent avec une nouvelle activité; les murailles se dressent et déjà Ton peut contempler une vue de Tavenir, l'ensemble de l'église émergeant comme une reine au milieu des bâtiments claustraux. Malheureusement, la réserve laissée par Bemon n'est pas sans limites : au bout de quelques mois, Odon constate avec douleur que ses ressources sont épuisées ; près d'arriver au terme, il va être obligé d'arrêter les travaux, d'abandonner peut-être l'entreprise. Pourtant il ne se décourage pas, il prie.
L'homme a constaté et proclamé son impuissance ; l'heure de Dieu peut sonner. Les interventions célestes se produisent dès lors avec abondance et sans interruption. Les bons saints, dont nous avons déjà vu la silhouette s'estomper dans ce récit, vont multiplier leurs visites charitables; ils donnent à leurs relations avec leurs frères de la terre une naïveté de mise en scène et une simplicité pleines de charmes et de vie. Le ciel semble descendre sur la terre pour lui porter ses bienfaits.
C'est avec un redoublement de ferveur et de confiance qu'Odon adresse sa prière ; car on vient de célébrer la fête de son grand et puissant protecteur, saint Martin. Dans le pauvre oratoire provisoire de Cluny, les moines solennisent, avec toute la pompe qui leur est permise, l'octave de l'illustre archevêque de Tours, du saint fondateur de Ligugé. — L'office des Laudes vient de finir. — Accablé de fatigue et de sollicitude, Odon rentre dans sa cellule et est envahi par le sommeil. Il voit alors apparaîlre devant lui un vieillard à l'air vénérable, revêtu de ses ornements pontificaux et s'appuyant sur son bâton pastoral. A l'abbé qui respectueusement l'interroge, il répond :
«c Eh quoi ! mon fils, ne reconnais-tu pas ton père Martin? »
Et le Bienheureux se met à inspecter avec un visible intérêt les travaux, les murailles de Téglise et du monastère. Puis revenant à Odon, il lui dit :
« Aie confiance, mon fils; fais reprendre les travaux; les ressources ne te feront plus défaut, c'est moi que Dieu a constitué ton trésorier. A mon retour de Rome, où je me rends, je passerai par la Gothie et par TAquitaine et c'est de là que je t'expédierai une copieuse bénédiction. »
Odon rassemble avec grand'hâte ses moines pour leur faire part, en déguisant son intervention personnelle, de la visite et des promesses de saint Martin. Tous se livrent à la joie et à l'action de grâces : les travaux reprennent avec ardeur. Quelques jours après, le Bienheureux fait honneur à sa parole : un bienfaiteur inconnu envoie, du fond de la Gothie^ au monastère de Cluny un secours de trois mille sols. A ce récit le moine Nagolde ajoute que, d'après une tradition perpétuée d'âge en âge, il ne s'est pas passé d'octave de Saint-Martin sans l'arrivée de quelque secours extraordinaire; de sorte que, pendant plus de deux cents ans, ce céleste procureur ne cessera de témoigner son intérêt pour Cluny et sa tendre affection pour son disciple Odon.
Grâce à ce secours du ciel, l'église, sur laquelle ^'est concentrée l'activité de tous, est terminée ; sa voûte élève sa brillante couverture au-dessus de toutes les constructions secondaires. Tous ont hâte que Dieu vienne prendre possession de sa demeure et que la dédicace de l'église des saints apôtres se fasse avec toute la solennité possible. Odon va demander à Bernon, évèque de Mâcon, de venir faire
celte consécration. Ce dernier accepte avec empressement. Au soir de la veille du jour fixé, il arrive avec une suite brillante et nombreuse qui témoigne de la bienveillance du prélat pour le monastère, mais qui, dans Tintérieur de ce dernier, ne laisse pas que de causer des inquiétudes. Toutes les ressources ont été absorbées par les constructions et l'on s'est peu préoccupé du cellier des provi^ons alimentaires. Le cellérier vient dire ses angoisses à son abbé : il a visité tous les recoins de son domaine et il n'a trouvé pour servir au réfectoire devant ces nombreux convives, devant ces grands personnages, devant leurs écuyers aux appétits aiguisés et intransigeants, que te morceau de pain dur et la portion de fèces : hospitalité assurément bien monastique, mais aussi bien frugale pour de tels hôtes et dans un tel jour. Odon, à ce rapport alarmé, ne se trouble pas : — il se met à prier — et, d'une manière charmante, le ciel vient à son secours.
Le jour se lève ; la cloche a retenti pour l'oiHce divin. Le frère portier vient ouvrir l'église, mais il recule épouvanté : devant lui, un gigantesque sanglier se précipite d'une course folle, hors de la forêt, vers l'église. Le moine n'a que le temps de refermer avec précipitation la porte; d'une main tremblante d'émotion, il pousse les verrous et place les barrières pour se garantir de cette invasion imprévue. Il entend^ de l'autre côté des battants fermés, l'animal pousser des appels doux et plaintifs et heurter avec ses pieds le bas de la clôture comme pour se la faire ouvrir. Dans ce moment, arrive toute la suite de l'évèque pour se rendre à l'office ; à la vue du puissant animal campé devant la porte, chacun court chercher, qui une arme, qui une fourche, qui un
bâton, et on fond sur cet ennemi, quî n'en est pas un et qui, doux et empressé, va de lui-même s'offrir au couteau de celui qui doit Timmoier. a Les chairs du sanglier, ajoute le moine Jean, préparées avec art par les cuisiniers, satisfont aux délices de la suite épiscopale et merveilleusement épargnent une confusion a Tabbé. i>
N'est-ce pas que la Providence semble plus touchante apportant ses secours aux humilités et aux pauvretés de Cluny à ses débuts que quand plus tard elle lui fournira ses immenses ressources pour réaliser son œuvre ? N'est-ce pas que le sanglier de la dédicaça de l'église parait plus intéressant que la somptueuse hospitalité que Cluny à l'apogée de sa grandeur pourra offrir aux cours du Pape et du Roi de France dans ses somptueux bâtiments ?
Odon n'est pas pour rien sous le patronage saint Martin ; il Fa toujours devant ses yeux comme son modèle. Le manteau partagé par l'officier d'Amiens pour revêtir le pauvre de Jésus-Christ ne sort pas de sa mémoire et imprime à la sainte vie que nous redisons sa suave et prédominante caractéristique d'une charité souriante et inlassable. Dès les premiers jours, il établit dans le monastère qu'il vient de produire à l'existence les traditions de charité qui feront une des plus pures gloires de Cluny. Dans les temps primitifs de dénûment et de pauvreté, le saint abbé ne veut pas entendre parler de discrétion prudente dans l'exercice de la charité; il ne souffre pas qu'un malheureux s'éloigne de Gluny avec une déception au cœur et un murmure sur les lèvres. Et de fait, le ciel lui rend avec usure tout ce qu'il donne aux pauvres de Jésus-Christ et lui fournit toujours de quoi fournir à l'entretien de
son monastère et aux saintes prodigalités de sa charité.
Saint Martin, Tagent invisible de la fondation de Cluny et le protecteur constant d'Odon, ne se contente pas de fournir à ce dernier une aide temporaire pour les difficultés du présent; il assure l'avenir en provoquant parmi les principales races de la région un courant de sympathie, pour ainsi dire spontanée, en faveur de ce monastère qui vient de naître et qui est encore inconnu, et un désir très effectif de promouvoir et d'amplifier l'œuvre commencée. Pour nous convaincre de cette universelle et généreuse bienveillance, nous n'avons qu'à ouvrir le cartulaire de Cluny et à y recueillir le témoignage des deux cent soixante et une chartes des donations faites au monastère des saints Apôtres Pierre et Paul, auquel préside le très saint abbé Odon, Dans cette liste de bienfaiteurs insignes, nous voyons figurer les membres de la famille royale de Bourgogne, les ducs d'Aquitaine, les comtes du Maçonnais, les évêques de la région, et, au-dessus d'eux tous, les rois de France et les Souverains Pontifes qui viennent approuver toutes ces largesses et confirmer en les accroissant les privilèges et exemptions concédés. Le cadre que nous nous sommes tracé ne comporte pas l'étude successive de ces accroissements du domaine de Cluny, quoique dans tous nous puissions y retrouver l'intervention directe et efficace du saint abbé qui utilise pour le service de Dieu et le bien de son monastère les relations et l'influence qu'il a et qu'il s'est créées dans toute la région. Nous nous contenterons de mentionner en passant les plus importantes de ces donations. Immédiatement après la bénédiction abbatiale, voici Léotbald, comte du Ma-
connais, qui, avec son épouse Doda, se dépouille en faveur de Cluny, de plusieurs villes et églises qu'il possède dans la région (avril 927). Quelques jours plus tard, Alfred, « par la miséricorde divine duc d'Aquitaine et le plus humble serviteur des serviteurs de Dieu, » veut rendre « à son créateur une toute petite portion des possessions dont la Providence Ta comblé malgré son indignité ; » il donne en conséquence à Cluny le fief de Celsigny (Sauxillanges), qu'il possède en Auvergne, avec ses deux églises et ses nombreuses dépendances ; il demande qu'on y construise un moutier où douze moines chanteront les louanges de Dieu et prieront pour les hommes (i i octobre 927). Puis la comtesse Adaleys, sœur du roi Rodolphe, et veuve de Richard, duc de Bourgogne, se démet en faveur d'Odon de l'abbaye de Romain-Moutier, qu'elle possède, en qualité d'abbesse laïque, dans le pays de Vaud, et qui est devenue une cité déserte et une église muette du silence de la mort : elle remet son cloître à la juridiction de Cluny pour y faire renaître la vie et la régularité religieuse (11 octobre 929).
Telles sont les préparations providentielles du terrain monastique où Odon aura à exercer son action et à inaugurer sa réforme.
Puis le roi Rodolphe donne à « la petite société des frères de Cluny, à laquelle préside le doux a père et abbé Odon », le fief de Sollutré, dans lequel Bernon, évêque de Mâcon, autorise la fondation d'une église et en assure la dotation ». Les rois Hugues et Lothaire donnent les villes de Savigny et d'Ambérieux dans le Lyonnais.
Les évèques Bernon et Mainbode de Mâcon, et Rothmond d'Autun rivalisent de bienveillance à
l'égard de Cluny au moyen des églises qu'ils soumettent à sa juridiction et des dimes qu'ils lui attribuent.
Le cartulaire nous signale quelques ombres à ce tableau si riant d'une bienveillance générale, enveloppant les premières années de Cluny. Voici un homme, dont le nom XIsrahêl pourrait faire soupçonner la nationalité, et qui s'est rendu coupable d'un sacrilège * envers la sacro sainte, mais miséricordieuse église des saints apôtres Pierre et Paul; pour obtenir le pardon des frères de Cluny, il donne au monastère six courtils qu'il possède dans la ville de Champagne » . Ailleurs, c'est Guy et son frère qui cèdent à Cluny une partie de leurs biens pour réparer l'incendie de l'église de Saint-Christophe, dont ils se sont rendus coupables. Mais les difficultés sont à l'état plus. aigu et plus irréductible avec Gigny, l'abbaye-sœur. Contrairement aux dispositions du testament de l'abbé Bernon, qui, pour subvenir au dénûment de Cluny, lui a assigné certaines dépendances de Gigny, l'abbé Widon, voyant avec envie les donations affluant à Cluny et cédant à de peu équitables conseils, se refuse à céder à Odon la ville de La Fracta, qui doit lui revenir. Notre saint, si détaché personnellement de tous les biens de la terre, n'entend pas transiger quand il s'agit des droits de son monastère; il réclame, il proteste, et, voyant que Gigny s'obstine dans son déni de justice, il porte sa plainte au Saint-Siège, dont il relève directement. Jean XI, qui aime et vénère Odon, écrit sur le champ à Raoul, roi des Francs ; h Widon, archevêque de Lyon, et aux évêques Stactus et Bernon une lettre dans laquelle il leur donne mission de faire restituer à Cluny ce que Gigny veut retenir
injustement. Relevons, dans la lettre pontificale, le passage suivant : « Du reste, nous recommandons instamment, ô mon fils Raoul, à vous et à tous vos fidèles en situatioa de faire du bien à Cluny, Tabbé et sa congrégation, pour que celui qui est confié à notre Saint-Siège n'ait qu'à se réjouir d'être sous la protection des saints apôtres et sous notre paternelle dilection. »
Aussi, cédant a ces autorités supérieures et comprenant mieux ses devoirs, au 21 janvier gSS, l'abbé Widon, agissant avec le consentement de tous les siens, rappelle les liens fraternels qui unissent les deux monastères par la communauté d'origine et de patronage, et rend la ville léguée par Bernon, en exigeant simplement, pour le droit d'investiture, que, tous les ans, Cluny envoie a Gigny, le jour de la fête de saint Pierre, un cierge du prix de douze deniers.
A côté de cette prospérité matérielle, se produit pour Cluny un accroissement encore plus admirable sur le terrain spirituel; les privilèges qui lui sont prodigués par le Saint-Siège, et les monastères qui viennent, nombreux, se placer sous la houlette d'Odon, ne tardent pas à assigner une situation tout à fait exceptionnelle à l'abbaye bourguignonne. Mais, avant de parler de toutes ces grandes choses, il est indispensable d'étudier l'œuvre monastique que saint Odon réalise dans son cloître et qui va être le principe et la raison d'être des épanouissements extérieurs.