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CHAPITRE XII

Pour un monastère, la prospérité matérielle n'est rien, si elle n'est la conséquence et la compagne de la prospérité spirituelle. La splendeur des bâtiments, Tabondance des revenus ne sont qu'un danger et une cause de mort, si les vertus monastiques qui s'épanouissent dans ce cadre ne sont pas suffisantes pour préserver les habitants du cloître des conséquences d'un tel état de choses. Aussi empressonsnous d'abandonner la vue superficielle que nous venons de jeter sur l'ossature extérieure de Tabbaye de Cluny et abordons l'étude de l'âme de cette entité monastique qui vient de surgir sur le sol de l'Église. C'est là la vraie œuvre d'Odon.

Certainement, Bernon a préparé cette œuvre; mais il ne l'a pas accomplie. Certainement, ce saint, à l'énergique volonté, à l'austérité intransigeante pdur lui et pour les autres, a réalisé, dans son monastère de Baume, des merveilles de régularité, qui tranchaient sur les relâchements ambiants et qui ont excité l'admiration d'Adhégrin et déterminé le choix d'Odon. Mais ces résultats, si péniblement acquis, n'ont pas poussé de racines ; ils n'ont persisté que grâce à la verge de fer avee laqirelle Bernon

maintient la régularité dans son troupeau, et on les sent prêts à disparaître avec celui qui les a produits et maintenus. Les volontés ont été pliées sous la discipline; les cœurs n'ont pas été gagnés. Cest cette conquête des cœurs, cette formation des âmes qu'Odon va entreprendre; il mettra au service de cette œuvre les dons merveilleux que la Providence lui a départis pour Faccomplir, son intelligence supérieure, son profond savoir, les charités ineffables de son cœur, les charmes irrésistibles de ses relations. Nous pouvons l'entendre dans ses écrits nous faire connaître ses doctrines; nous pouvons le voir à Tœuvre dans les charmants épisodes de sa vie, narrés par le moine Jean. Il faut lire dans les livres de ses Collations, ses émouvantes considérations sur les devoirs et les responsabilités des supérieurs :

« Quelles que soient les mauvaises dispositions des sujets, le supérieur ne doit pas se lasser de les admonester, afin que leur sang ne soit recherché sur ses mains. Celui qui a reçu la fonction de prêcher, ne doit ni se taire, ni se laisser décourager par la dureté de ceux qui Técoutent. Aussi encourt-il d'effrayantes responsabilités celui qui, par amour de la popularité, se tait sur les vices de ses religieux; s'il les aime d'un amour véritable, il doit les visiter par les châtiments, afin de les sauver et de se sauver lui-même. »

Mais, en face de ces obligations impérieuses et austères, Odon s'empresse d'insister sur le caractère paternel de la mission pastorale; il répète ces paroles de saint Paul, qui semblent être le résumé de sa propre vie : Dieu et ifous êtes témoins que nous nous sommes toujours comportés au milieu de sfous comme un père au milieu de ses enfants ^ quil supplie^

açertit et console, afin de les guider dans les voies de Dieu, Nous nous sommes faits tout petit auprès de çouSy et^ comme la nourrice qui prodigue ses soins à son enfant j nous désirons, de toutes les ardeurs de notre cœur, de vous donner, avec V Évangile de Dieu^ nos vies elles-mêmes. (F, Thess., 2.)

Voilà sa doctrine; voici, maintenant, sa pratique. Ce sont de naïves et charmantes scènes que ces leçons du saint abbé redites par le moine Jean. Un jour, comme souvent, du reste, il s'agit de la charité qu'Odon exerce avec une si admirable prodigalité et à laquelle il veut convertir ses religieux étonnés, parfois même scandalisés; laissons la parole au chroniqueur :

« J'avoue sincèrement ma faute : souvent Texercice de sa charité me contrista; comme j'étais alors prieur, je me permettais de lui représenter la pauvreté du monastère et l'injustice qu'il y avait à sacrifier les nécessités de ses frères aux indiscrétions de sa charité sans limites. Je m'imaginais parler ainsi le langage de la sagesse et je ne m'apercevais pas que je n'étais qu'uti pauvre aveugle dans les ténèbres de sa suffisance personnelle. Mais notre Père Odon, ce très expert médecin des âmes, d'une main discrète, auscultait mon erreur et guérissait les plaies de mon cœur. Il me disait : « Tais-toi; tes paroles « ne sont pas bonnes » ; puis, d'une voix douce et enjouée, il ajoutait : « Il y a quelque temps, un « jeune homme était tout adonné à l'étude des lettres ; « une nuit, pendant que les froidures de l'hiver « sévissaient, il se rendait d'un f)as hàtif à l'office « de Matines, pour prendre sa place au milieu de « ses condisciples; il aperçut, sous le parvis de « l'église, un pauvre demi-nu et presque mort de

« froid. Touché de compassion, il se dépouilla de la « coule dans laquelle il s'enveloppait et, en pasce sant, la jeta sur le malheureux. Â la fin des a Laudes, quand il alla essayer de rendre un peu « de chaleur vitale à ses membres, que la dispari- « tion de la coule a laissés transis et grelottants, « il trouva sur son grabat une livre d'or que le Ciel « lui envoyait pour remplacer le vêtement donné et « poursuivre avec abondance le cours de ses aumô- « nés. » J'ignorais alors le nom du héros de cette aventure; je l'ai découvert depuis. C'est par de tels exemples qu'il cherchait a me guérir de mes mauvais sentiments. »

Les trois livres de la vie d'Odon, par le moine Jean, fourmillent de ces épisodes où le saint abbé, par ses paroles et par ses exemples, arrache ses disciples aux bassesses des vues terrestres pour les élever aux sublimités de la vie spirituelle. Par sa conversation touchante, il sait exciter successivement la joie et la douleur, provoquer tour à tour les sourires et les larmes : « Personne, ajoute le chroniqueur, ne s'entendait mieux à entretenir la gaité autour de lui, non cette gaité qui s'exprime par des éclats de rire et que saint Benoît interdit k ses moines, mais cette hilarité spirituelle qui dilate les cœurs et les ouvre à toutes les influences d'en haut. » Aussi les moines ressentent-ils pour leur abbé, en même temps qu'une respectueuse vénération, une affection filiale, confiante et joyeuse. Ils se pressent sur ses pas, se nourrissent de ses paroles et, en cachette, baisent le bas de ses vêtements. Pour lui, il ne se lasse pas de leur distribuer ses enseignements et les leçons de sa charité, mais aussi, quand son devoir l'exige, les reproches et les admonesta-

lions. « Quand, par hasard, au cours d'un de nos voyages, raconte Jean, un de nos serviteurs répondait avec dureté à un pauvre et lui refusait l'entrée de notre logis, Thomme de Dieu lui en adressait les plus vifs reproches, réparait, par ses aumônes, la faute de son subordonné, et, faisant comparaître ce dernier, disait au pauvre : « Regarde-le bien, pour « le reconnaître et lui fermer la porte du Paradis « quand il s'y présentera. »

Voulons-nous voir saint Odon dans son exercice de formateur d'àmes? Écoutons ce récit du chroniqueur :

« Je connais un frère qui, dans les premiers temps de son entrée au monastère, s'absorbait dans ses efforts pour effacer dans les larmes les taches des péchés de sa vie passée ; il abandonnait tout le reste et consacrait sans relâche ses jours et ses nuits à l'oraison, à la contemplation et aux lamentations. Notre Père, très habile conducteur des âmes, lui demanda comment il ne se joignait pas aux autres pour les études et les leçons; le jeune moine lui révéla les désirs cachés de son âme, et, sachant très bien, d'après la Sainte Règle, que tout ce que fait un religieux dans les voies spirituelles, sans la permission de son abbé, lui est imputé à présomption, non à récompense, supplia saint Odon de lui per-* mettre de continuer la vie qu'il avait commencée. Notre Père lui répond : « Que cet esprit qui t'agite, « et n'est que pour t'inspirer de la vaine gloire, a s'éloigne de toi. » Et immédiatement le frère sentit s'évanouir dans son cœur cet esprit de componction, cause de ses illusions, et revint avec joie aux exercices communs du monastère. Après une demi-année, ayant fortifié dans son âme les principes

et les sentiments de la vie religieuse, il recouvra, par l'entremise de notre Père, cet esprit de componction qui avait eu tant de délices pour lui, et auquel il put désormais se livrer avec discrétion et grand profit. »

Cette puissance de formateur, Odon ne Texerce pas seulement dans Tintérieur du cloître, au profit de son troupeau monastique. Nous avons déjà vu le zèle qui Ta dévoré dans les périodes antérieures de son existence pour arracher les âmes à Satan et les donner à Dieu. Ce zèle n'a fait que croître en ardeur et en efficacité. Parmi une foule d*autres traits, nous extrayons de la chronique de Jean le récit de la conversion, de la vie et de la mort d'un voleur.

a Au cours d'un de ses voyages, Odon, avec sa suite monastique, vient d'échapper providentiellement a une bande de voleurs qui veulent les dépouiller et les faire périr. Touché par la grâce, vivement impressionné par la sereine et douce figure du saint abbé, qui, au milieu du danger, n'a ni perdu son calme, ni interrompu sa prière, un jeune homme se détache de ses compagnons, court après saint Odon, se prosterne à ses pieds en lui disant du fond de son cœur contrit :

a Ayez pitié de moi, mon père ! Sauvez-moi ! Je « suis un misérable qui ai vécu jusqu'ici dans le « mal, mais qui veux le réparer. Emmenez-moi avec a vous! »

Obéissant à un sentiment de légitime discrétion, l'abbé, malgré la profonde émotion qu'il ressent, répond au voleur converti :

« Eh bien! va, commence par changer de vie, et c( puis je t'ouvrirai les portes du monastère.

u — Si vous me repoussez aujourd'hui, je cours a

<x la damnation. Dieu vous demandera compte de <c mon àme ».

«c Saint Odon est vaincu. II presse le jeune homme contre son cœur et l'adopte pour son fils. Il l'emmène avec lui au monastère. Là, il se met avec amour à la formation de cette âme que la Providence vient de lui donner d'une manière si admirable. Quand, après son noviciat, il est admis à la profession, l'ancien voleur est transformé en un saint moine, au cœur rempli de l'amour de Dieu, de la haine de luimême et de la soif des expiations. Au bout de peu d'années, ses forces sont épuisées, sa purification est complète ; il sent la fin de son exil approcher ; il fait appeler auprès de sa couche saint Odon, qui a pour lui une sainte prédilection et le considère comme doublement son fils :

« — Père, lui dit le moribond d'une voix presque tt éteinte, je vous demande pardon de deux fautes que « j'ai commises depuis que je suis moine : J'ai donné 9 notre tunique à un pauvre qui était à moitié nu et « j'ai dérobé au Père cellerier une corde faite de crins.

a — Qui t'a porté, mon cher enfant, à faire ce « larcin ?

« — Pour combattre mon habitude invétérée de a gloutonnerie, j'ai voulu me ceindre avec cette ik corde. »

« Et Odon, soulevant les vêtements-du malade, constate que cette corde est toujours là, qui fait subir son supplice à ce pauvre corps, si serrée qu'elle disparaît presque sous la peau. Il la rompt avec son couteau, et des lambeaux de chair saignante y restent attachés. La Sainte Vierge, la Mère de miséricorde, vient consoler la dernière agonie de l'héroïque pénitent et lui annoncer son départ pour le ciel. Sur

ces douces paroles, le jeune homme lève ses yeux et rend à Dieu son âme purifiée et sanctifiée. »

C'est bien le père de ses moines, le saint abbé; il les aime assez pour ne pas craindre de les contrister en combattant leurs défauts, mais il est là pour partager toutes leurs peines, pour les soutenir dans toutes leurs difficultés. Voyons-le à Rome, dans un de ses séjours au monastère de Saint-Paul, qu'il a réformé, et où il vit au milieu de sa famille monastique. Au matin de la fête de l'Assomption de la Sainte Vierge, il entre dans l'église de l'abbaye de Mont-Aventin. Cédant aux instances de l'abbé Baudoin, il consent, pour l'amour de Marie, à célébrer la grand'messe et à distribuer la communion à toute la communauté. Il est revêtu des ornements sacrés, et au moment de commencer les divins mystères, lorsqu'il se retourne et dit à l'abbé Baudoin et aux moines :

« Je vous en supplie, laissez-moi m'en aller, car voilà que deux de nos frères sont en agonie et sur le point de mourir; il faut que je courre à eux pour qu'ils ne s'en aillent pas pendant mon absence. Le messager envoyé après moi arrive déjà près de la porte du monastère » .

Il n'a pas achevé ces paroles que le messager entre. Odon se dépouille des vêtements sacrés, court de toute la vitesse de ses jambes épuisées à Saint- Paul, dit la messe pour ses deux enfants, leur donne le saint Viatique et les derniers sacrements ; et les deux moines, munis de ces forces surnaturelles et de la bénédiction de leur père, s'endorment doucement dans le Seigneur.

Suivons-le dans le détail de son œuvre réformatrice, dans sa lutte incessante, douce, mais impla-

cable contre les vices et défauts qui prédominent alors dans les cloîtres et dans cette efflorescence de vie religieuse et de sainteté qui vont être le couronnement de ses efforts.

Ce sont des hommes vigoureux, aux tempéraments robustes, aux appétits intransigeaçts que ces moines du x* siècle, qui ont quitté leur rude vie, leur existence au grand air des forêts pour la pénitence du cloître. Ils ne se soumettent, qu'au prix des plus héroïques sacrifices, à la pitance frugale du réfectoire monastique. Pour peu que leur sainteté vacille, pour peu qu'ils respirent Tair extérieur, leurs estomacs se révoltent contre \e pidmentum^ de la règle, contre \t& fèçes^ et les poissons, bases de la nourriture conventuelle ; et quand ils peuvent en trouver Toccasion ou s'en forger un prétexte, leurs dents s'acharnent à dévorer cette viande qui leur est interdite et qui a tant d'attraits pour eux. Pour combattre ce vice qui entraine après lui toutes les défaillances de la chair, Odon prêche de paroles et d'exemples : et le ciel confirme ses efforts par de terribles leçons* Il y a peu de temps en ça, un moine que tous ont connu, rentrant à son monastère après une mission accomplie, s'arrête de bonne heure dans la maison d'un de ses parents et demande à manger. Â ceux qui lui font observer qu'il n'est pas encore l'heure de le faire, il répond avec impatience :

<( Par obéissance, j'ai chevauché pendant toute la nuit; — et vous voulez encore me faire jeûner! »

On lui offre des poissons; il les repousse avec dédain, et, apercevant des poules qui picorent à ses

I. Puîmentum. Soupe ou plat de légumes cuits, a. Fèves, Étaient compris sous cette dénomination générale tous les légumes secs, fèves, pois, haricots, etc.

pieds, il se saisit d'une, la tue, et dit d'une voix enfiévrée :

« Voici ce qui sera pour aujourd'hui mon poisson. y>

Scandalisés, les témoins de cette voracité peu religieuse, demandent :

« Vous avez sans doute, mon Père, la permission de manger de la viande ?

— Un volatile, reprend le moine, n'est pas de la chair; car les volatiles et les poissons ont une origine commune et une même création, comme nous l'apprend rhymne que nous chantons à l'office. »

Mais le Ciel ne confirme pas la distinction théologique et la théorie scientifique du moine, qui mord gloutonnement dans un membre du volatile, ne peut avaler la bouchée et meurt étouffé au cours de ce lamentable repas.

Odon rappelle cet événement et plusieurs autres du même genre, tragiques et récents, dont chacun de ses auditeurs a connu les victimes; il remet en mémoire les enseign$;ments des Livres saints, les conséquences du plat de lentilles d'Esaù, les regrets du peuple d'Israël délivré de la servitude et soupirant après les marmites pleines de viandes dont ils se rassasiaient en Egypte. Pour triompher des prétextes derrière lesquels s'abritent les mauvais vouloirs et de prétendues impossibilités qu'ils opposent à la réforme, le saint doit réclamer l'aide du Ciel et faire surgir, autour des murailles des monastères de Suppontiuo, en Italie, et de Saint-Benoit-sur-Loire, des étangs qui permettront de substituer les poissons delà règle à la viande du relâchement. Par ses exhortations que confirment les miracles, saint Odon parvient à expulser ce vice de son troupeau, et amène

ses moines, touchés par la grâce, entruinés par sa sainteté, à une vie digne des fils de saint Benoît, permettant aux âmes délivrées des tyrannies de la chair, de s'élever dans les voies de la contemplation et de la spiritualité.

Dans la lutte qu'il livre et poursuit avec une si admirable persévérance contre les terrestres abjections de la nature humaine, Odon n'a garde d'oublier l'exercice de cette vertu, que saint Benoît estime la mère de toutes les autres, et recommande avec tant d'insistance à ses abbés, la discrétion. En travaillant à ramener ses disciples à l'observation de la règle, il prend ses dispositions pour que cette observation soit compatible avec la faiblesse humaine : dans sa sollicitude paternelle, il veille à ce que les mets frugaux, dont devront se contenter désormais les moines, soient préparés aussi bien que le comporte l'austérité monastique. Les anciennes coutumes de Cluny contiennent les prescriptions les plus détaillées pour que ces fèves, qui, après tous ces orages, demeurent maîtresses du réfectoire, soient cuites avec une lenteur et une propreté méticuleuses : nous y lisons les soins à prendre pour qu'elles « ne prennent pas Vodeur de brûlé et ne durcissent pa^; pour que la saveur du sel ne s'évapore pas », les frères de la cuisine qui, pendant leurs opérations culinaires, doivent réciter leurs prières et chanter leurs heures régulières, sont invités « à goûter l'eau des fèves pour s'assurer qu'elle est convenablement assaisonnée ».

Nous Tavons vu, pendant la période troublée qui vient de se terminer, les moines ont dû chercher des asiles, un peu partout, devant les invasions normandes, et, abandonnant les ruines fumantes de leur

cloître, vivre au milieu du monde. Vite sont perdues les saintes habitudes de la vie cénobitique; aux conversations du monde, les moines mêlent leurs voix; plus tard, rentrés dans leurs moutiers, ils font retentir de bruits et de paroles incessantes ces vieux cloîtres jadis remplis de religieux silence et de recueillement. La main ferme de Bernon a coupé court à cette invasion du siècle dans Tascétère et, grâce à lui, les prescriptions de la règle sous ce rapport sont fidèlement observées. Odon n'a qu'à les faire pénétrer dans les cœurs. Il parvient à faire aimer autour de lui ce silence qui préserve de tant de dangers, et sans lequel, nous dit le moine Jean, d'après les leçons de son maître, « la vie du moine ne saurait compter pour rien d . Les anciennes coutumes nous disent avec quel soin jaloux le silence est observé dans cette période primitive de Cluny : tout un chapitre indique les signes destinés h remplacer les paroles pour les objets les plus usuels dans la vie religieuse. Les jours mêmes oii le silence à certains moments n'est pas obligatoire, il n'est permis que de parler à voix basse et de s'entretenir de sujets utiles ou spirituels. Après le repas du soir, les moines vont s'asseoir au cloître : c'est l'heure de l'étude et, par suite du recueillement. Le silence est alors si rigoureux que l'on ne doit pas même entendre le grincement de la plume traçant ses caractères sur la feuille de parchemin : « le moine qui arrive en retard doit poser ses pieds sur le sol avec tant de lenteur et de précaution que les autres le voient, mais ne l'entendent pas marcher. » Après complies, commence le silence de la nuit, qui est pratiqué dans tous les ordres religieux, mais qu'à Cluny on ne voudrait enfreindra même aux dépens de la vie. Le

moine Jean rapporte avec complaisance l'exemple, qui a fait la fierté et Tédification du monastère, de ces deux moines, qui envoyés par leur abbé en Touraine, tombent pendant la nuit entre les mains des Normands. Nous les voyons enchaînés, supportant, sans ouvrir la bouche, les mauvais traitements et les menaces de leurs persécuteurs. Au lever du jour, étendus la face contre terre, ils paient à Dieu leur tribut quotidien de psalmodie, puis ils reprennent la liberté de leur parole et inspirent aux barbares une telle vénération qu'ils sont rendus à la liberté. Citons encore cet exemple que Jean prétend « proposer à l'admiration plutôt qu'à l'imitation ». Un des moines Dom Golhefred a été préposé à la surveillance des serviteurs qui gardent les chevaux du monastère dans leurs pacages ; pendant la nuit, les gardiens se sont endormis, — seul le moine, éveillé, se livre à l'oraison, — il aperçoit un voleur qui s'approche, saisit un cheval, renfourche et prend la fuite. Au lieu de pousser son cri d'alarme, qui empêcherait le larron de perpétrer son entreprise, le moine aime mieux « perdre le cheval que d'enfreindre le silence nocturne ». Au matin, il dit aux gardiens l'aventure de la nuit. Mais quelle n'est pas la stupéfaction de tous en apercevant sur l'éminence voisine le voleur sur son cheval : par une force supérieure ils ont été l'un et l'autre immobilisés pendant toute la nuit. Les gardiens accourent, s'emparent du malfaiteur, qu'ils amènent garrotté devant notre Père. Celui-ci, au lieu de tirer de lui la punition de son larcin, lui rend la liberté, et lui remet cinq sols d'argent, en disant que c'est bien la juste paye du travail qu'il a enduré toute la nuit.

Un vice plus capital que ces infractions à la régu-

larité extérieure, parce qu'il attaque l'essence même de la vie religieuse, celui de la propriété, est l'objet des luttes acharnées du saint réformateur. Déjà, depuis longtemps, la division des menses abbatiale et conventuelle, l'affectation de bénéfices aux divers offices claustraux pour les nécessités de leurs charges ont ouvert la porte à bien des abus, et fait disparaître cet idéal de la famille monastique, telle que l'a organisée saint Benoît, dont les membres, ne possédant rien en propre, attendent et reçoivent tout de leur père, l'Abbé. Pendant la dispersion, chacun s'est vu dans la nécessité de pourvoir à sa subsistance et de se procurer les ressources pour ne pas mourir de faim; s'il le peut, il se fait un pécule. A la fin de la bourrasque, quand tous les religieux réintègrent leur cloître, le vice de la propriété y rentre avec eux et y exerce ses ravages. Après Bernon, Odon livre à cette contagion mortelle une lutte infatigable. Il la poursuit en dépit des spécieux prétextes sous lesquels elle se déguise. Ecoutons-le dans ses collations : « Plusieurs moines de notre Ordre, bien qu'ils n'aient en leur puissance, ni la faculté de faire un pas d'eux-mêmes, ni l'usage de leur volonté, se permettent de conserver dans leurs coffres des ornements somptueux, qu'ils ont acquis avec le mammon de l'iniquité et contrairement aux prescriptions des Saints Pères, dans le but, disentils, de célébrer plus dignement les divins mystères. Ils ne comprennent pas qu'il vaudrait mieux pour cela orner, aux yeux de Dieu, leurs cœurs que leurs corps.... Que celui qui a du zèle pour la beauté des vases et des ornements sacrés, ne cherche que la gloire de Dieu et non sa propre vanité et son avarice. »

AU milieu de tous les efforts de son zèle et de toutes les vertus qui ornent sa vie, une des caractéristiques principales de la sainteté d'Odon est Tardente et respectueuse dévotion qui embrase son cœur envers le Saint Sacrement de Tautel, et qu'il répand autour de lui. Nous avons déjà dit ses sentiments de crainte révérentielle, et ses résistances terrifiées en face de la sublimité et des responsabilités du sacerdoce. Les livres des collations^ qu'il a composés à la suite de ce grand événement de sa vie, nous redisent ses indignations et ses douleurs à la vue des irrévérences et des sacrilèges commis envers l'Eucharistie, et ses protestations d'amour et de respect aux pieds de Jésus-hostie.

Transcrivons ici le récit que nous fait le moine Jean d'un des miracles qui surgissent si nombreux sous les pas de l'homme de Dieu; nous y verrons la ferveur que notre saint apporte a la célébration des divins mystères, et combien Dieu a celte ferveur pour agréable :

— « Lors d'un de ses voyages à Rome, Odon s'arrêta dans un bourg appelé Aquapendente. C'était le temps des vendanges. Pendant que ses compagnons achetaient les provisions nécessaires, il se rendit à l'église du lieu, avec un frère, pour y chanter la messe. Ils trouvèrent l'église fermée et apprirent que le prêtre du lieu était allé dans un village voisin. Ce qu'entendant, le vénérable Père aborda un paysan qui était en train de fouler quelques raisins dans un pressoir, et le pria d'aller dans ladite localité lui chercher la clef de l'église. Le paysan lui dit : « Je vous en conjure, mon Père, attendez un « petit moment que j'aie retiré mon moust du pres- « soir, après quoi, je ferai ce que vous ordonnez. »

118 SAINT ODOX.

Saint Odon lui répliqua : « Ne retarde pas ta course, tu n^auras pas à te repentir d'avoir accompli ce que je te demande. » Le paysan se mit aussitôt en marche pour s'acquitter de sa mission. Vous auriez vu aussitôt le moust déborder du pressoir et remplir le réservoir. Les paysans présents, saisis d'admiration et de stupeur, ne cessaient de remplir tous les vaisseaux ordinaires de leur compatriote. Quand le vénérable Père sortit de l'église, après avoir terminé sa messe et ses oraisons, le paysan courut au-devant de lui pour lui rendre grâces des bienfaits qu'il lui avait procurés. Mais le Père, prudent, le repoussa par ces paroles : « Retire-toi, homme ; je ne sais ce que tu veux dire », car il ne voulait pas passer pour faire de grandes choses, et rapportait les prodiges qui s'accomplissaient, non à sa propre vertu, mais à la miséricorde de Dieu. î>

Bien qu'il soit malaisé de faire, dans les anciennes coutumes, rédigées en io85 par le moine Udalric, le départ de ce qui y revient à chacun des premiers abbés, pourtant, en connaissant les sentiments très spéciaux de saint Odon envers l'auguste sacrement, et en lisant certains passages de ses collations, il est impossible de ne pas lui attribuer la partie des coutumes qui règlent les rapports des moines avec l'Eucharistie, et ces traditions de révérence envers elle, qui ont été un des caractères de la piété monastique à Cluny. En voici quelques dispositions :

On célèbre tous les jours deux messes solennelles auxquelles tout le couvent doit assister. Il n'y a d'admis à la table sainte que cinq moines les dimanches, et trois les jours fériés; les autres se contentent de manger en guise (Teulogie le pain d'autel qu'ils ont offert. C'est surtout la fabrication des hosties

qui mérite d'arrêter notre altenlion : le froment est trié grain à grain et lavé avec un soin religieux par les frères; il est ensuite porté dans un sac spécial par un frère de confiance qui lave les deux meules, les recouvre de courtines, se revêt lui-même de Taube et cache sa face, à Texception des yeux, avec Tamict. C'est avec la même révérence que la farine est passée dans un crible soigneusement lavé. Enfin le sacristain-prêtre arrive avec deux autres moines et, un convers pour procéder à la confection des hosties; tous les quatre se lavent la face et les mains; les trois moines détrempent la farine dans de l'eau très pure, et puis font cuire l'hostie entre les plaques ornementées du moule.

Ce ne sera pas non plus de la témérité d'attribuer à Odon l'organisation des écoles de Cluny. Il a toujours considéré l'éducation des enfants comme une de ses œuvres principales ; nous l'avons vu s'y dévouer à Tours aussi bien qu'à Baume. Il consacre à cette organisation toutes les ressources de son esprit, de son cœur et de son expérience. Plus tard, ces écoles exciteront l'enthousiasme du moine Udalric qui dira : « Il est impossible qu'un fils de Roi dans son palais soit élevé avec plus de soin que le plus petit de ces enfants à Cluny. »

Dans la formation si soignée de ses oblats et de ses novices, l'ancien grand chantre de Tours, celui que les historiens du temps spécifient par l'épithète de musicien, n'a garde de laisser de côté l'art de la musique. Nous avons déjà dit la place importante qu'a tenue la science du chant dans une société qui était croyante et pensait que l'un des buts les plus relevés de l'activité humaine est la louange divine ; aussi cette science figure-t-elle alors aussi bien à la

base de rinslniction primaire, que comme couronnement des hautes études. Odon ne peut rester indifférent pour cette science musicale que ses facultés naturelles et l'étude ont développée en lui, et qu'il a perfectionnée sous Remy d'Auxerre. Il estime du reste que, ^our la formation des moines qui doivent consacrer la majeure partie de leur vie à l'office divin, la psalmodie a une importance prédominante; au3si la voyons-nous jouer un grand rôle dans l'organisation de la vie religieuse dans ce monastère, telle que nous la représentent les anciennes coutu^ mes. L'influence du saint abbé est ici d'autant plus efficace, qu'il joint la théorie à la pratique, qu'il est, non seulement un chantre consommé, mais encore un docteur en cet art, et un compositeur émérite en musique sacrée et en liturgie. De lui datent cette pompe si majestueuse dans les offices, cette perfection dans le chant sacré qui, après avoir fait l'honneur de Cluny dans le passé, doivent persister parmi les traditions les plus précieuses de l'Ordre Bénédictin.

A ce saint dont la vie est toute faite de charité, Cluny est redevable de ces traditions aumonières qu'il conserva toujours et qui font une de ses plus pures gloires. Odon revient sans cesse dans ses écrits sur le bonheur et l'obligation de venir au secours d-e son prochain, et nous allons savoir comment il met sa théorie en pratique. Cet amour qui enflamme son cœur pour les malheureux, il en fait l'essence de son œuvre. Remplis de son esprit et guidés par ses exemples, les moines de Cluny tiendront toujours à honneur et à devoir d'employer, au secours des pauvres qui accourront vers eux de tous les points de l'horizon, les immenses ressources mises à leur disposi-

tion par la Providence. Déjà, avant la fin du xi® siècle, Udalric déclare avoir vti, au commencement d'un carême, dix sept mille pauvres, venir recevoir l'aumône à la porte du monastère.

Dès lors Cluny est fondé, — il n'a plus qu'à se développer à l'extérieur, pour accomplir sa mis-sion providentielle. Il a poussé profondes ses racines dans le sol de l'Eglise. Grâce à la surnaturelle influence de saint Odon, il possède une immense réserve de vitalité religieuse qu'il peut désormais et doit propager au dehors. C'est dans cette nouvelle et supérieure phase de son activité que nous allons suivre notre saint. Après avoir fondé le monastère que nous venons de décrire, il va jeter les bases et •préparer l'avenir de cette congrégation clunisienne dont il nous reste à parler et qui, après lui, sera appelée à transformer la société du moyen âge et à sauver l'Église de Dieu.

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