CHAPITRE XIII
Répondant a Tappel de Dieu, aidé des secours de sa grâce, Odon a réalisé la première partie de son œuvre. Dans sa solitude de Bourgogne, Cluny se dresse avec tout l'éclat de sa jeunesse prospère, avec celte famille bénédictine qui se presse dans son cloître, nombreuse, fervente, faisant revivre l'esprit et la discipline du patriarche du mont Cassîo. Il y a là une puissante réserve de vitalité religieuse, qui s'ignore encore elle-même, mais qui ne demande qu'à s'épandre au dehors. Dieu va lui en fournir les moyens.
Il semble que, dans ce moment, la Providence laisse toute liberté à l'enfer de déchaîner ses rages et ses puissances, pour faire constater la grandeur du mal et la nécessité du remède. Rome, cette ville où bat le cœur de la société, oii se concentre la vie du monde, se tord dans les convulsions de l'agonie. Une patricienne ambitieuse et impudique trafique de son
SAINT ODON A ROME. Ii53
corps et de la Ville Eternelle, fait monter, sur le trône de saint Pierre^ des papes, les en chasse, les emprisonne, les tue. Passons, sans nous y arrêter, devant cette succession macabre de guerres, de mariages, d^assassinats : ces horreurs ne rentrent pas heureusement dans notre cadre et ne servent qu'à faire resplendir les saintetés que nous avons à dire et, comme toujours, à préparer l'œuvre de Dieu. Au milieu de tout ce sang et de toute cette fange, les papes se succèdent rapidement sur le siège apostolique, conservent le dépôt de la foi, ont des pressentiments providentiels de l'avenir, mais passent obscurs, impuissants, écrasés par ces brutalités féodales contre lesquelles ils se sentent trop faibles pour réagir.
En l'année 986, nous trouvons Albéric, fils de la trop célèbre Marosie, maître de Rome. Il en a soulevé le peuple, expulsé tous ses compétiteurs, et, se drapant dans les souvenirs et les titres de la République romaine, y exerce son autorité despotique. C'est à peine s'il daigne jeter un regard de compassion distraite sur l'humble demeure où, près du Latran, le vicaire de Jésus-Christ vit et se tait. Il se souvient du jour où, sa mère et lui ont porté leurs mains sacrilèges sur le pape, l'ont jeté prisonnier au château Saint- Ange; — puis l'ont fait disparaître. Ces souvenirs d'un passé peu éloigné le rassurent pour l'avenir, et il ne fait pas à celte autorité spirituelle, qu'il a eu le malheur de fouler un jour aux pieds, l'honneur d'en prendre ombrage. Ses troupes garnissent les remparts, — et tout autour, dans la campagne est campée l'armée du roi d'Italie, qui veut arracher la riche et glorieuse proie des mains de son rival. Le roi d'Italie, c'est Hugues, filsdeThi-
baud, côlrftle d'Arles. A la mort de l'empereur Bérenger, les Italiens du Nord l'ont appelé à leur aide contre les compétitions germaniques et lui ont donné la couronne. Ce personnage, sur lequel il est assez malaisé de porter un jugement absolu, mais qui semble, au point de vue des conceptions morales, n'être pas essentiellement différent de son adversaire, a pourtant conservé de très intimes relations avec saint Odon. D'où viennent ces relations qui vont avoir des conséquences si considérables ? N'est-il pas permis de supposer qu'elles datent de la cour du duc d'Aquitaine où le fils du baron angevin et celui du comte d'Arles ont dû probablement se rencontrer, peut-être même êlre élevés ensemble? Toujours est- il que le saint abbé de Cluny jouit d'un incontestable crédit auprès du roi Hugues. Nous voyons ce dernier en donner des preuves officielles en intervenant personnellement pour obtenir des papes Jean XI et Léon VII des bulles de privilèges en faveur de Cluny et de son abbé.
Aux débuts de cette année 986, Léon VII est monté sur la chaire de saint Pierre. « C'est un serviteur de Dieu, dira de lui le chroniqueur contemporain Frodoard. » C'est très sûrement un moine bénédictin, lui qui, dans plusieurs bulles, parle de notre père saint Benoît. Il sent dans son âme que le devoir s'impose a lui de chercher à mettre un terme à la position humiliée et assujettie du pontificat romain et à rendre au Saini-Siège un peu d'indépendance et de dignité. La guerre qui se poursuit acharnée entre les deux compétiteurs rend le devoir plus impérieux et le remède plus urgent. Le Souverain Pontife, de plus en plus annihilé et, pour ainsi dire, écrasé entre ces deux puissances rivales, contemple avec épou-
vante l'avenir et tremble à la pensée de ses responsabilités : ses relations, depuis le commencement du siège, deviennent à peu près impossibles avec le reste du monde chrétien, en même temps que son cœur de père saigne a la 'vue de tous ces désastres, de toutes ces ruines accumulées, de tout ce sang versé. Il promène ses regards anxieux tout autour dans TEglise et ne voit pas le Charlemagne qui pourra lui rendre Tindépendance. Il prie : il demande au Ciel ce secours que la terre est impuissante à lui donner. Cest aux pieds de son crucifix, qu'il se souvient de ce monastère de Cluny où la vie religieuse a pris un si grand développement et qui, par un privilège presque unique à cette époque, dépend directement et exclusivement du Saint-Siège. Dans les dernières années de sa vie monastiqye, il a entendu parler avec admiration d'Odon. La renommée de sa sainteté, de ses œuvres, de ses miracles a pénétré les murs de sa clôture et est parvenue jusqu'à lui ; il a appris le crédit dont jouit Fabbé de Cluny auprès du roi Hugues. C'est la réponse d'en haut : Dieu indique à son Vicaire de la terre la voie à suivre pour préparer le salut, non seulement de Rome, mais de l'Église tout entière. Léon YII écrit en conséquence une lettre pressante où il mande à Odon de se rendre immédiatement auprès de lui pour travailler à rétablir la paix entre les deux adversaires et à détourner de l'Église romaine les catastrophes qui la menacent : pressentant que l'humilité de l'abbé va chercher à se récuser devant le caractère insolite de cette mission sociale, le pontife ajoute qu'il veut le charger en même temps de relever de ses ruines morales et matérielles, le monastère bénédictin qui se dresse auprès de la
basilique de saint Paul. Muni de sauf-conduits le messager pontifical se met en route avec toute la diligence possible pour la Bourgogne. Odon se trouble tout d'abord devant les perspectives qui s'ouvrent devant lui : son humilité s'épouvante devant lu grandeur de la tâche ; il s'est attaché de cœur à son œuvre de Clunv et il a fait le rêve de vivre et de mourir dans l'obscurité de sa cellule au milieu de sa Emilie monastique régénérée. Et voilà qu'il faut renoncer à son rêve, à son obscurité, à sa cellule, pour aller se produire au monde et se charger d'œuvres éclatantes. Il se jette à genoux pour demander au Ciel forces et lumières et va retrouver dans sa caverne son anachorète, son saint ami, Âdhégrin. II lui expose avec larmes la situation qui déchire son cœur et lui demande ses conseils. Le vieil ermite lui répond :
« Dieu parle par son Vicaire. Père Odon, vous n'avez pas le droit d'hésiter. Il faut partir sur le champ. »
Pour réconforter son abbé, Adhégrin raconte la visite que, dans la matinée même, saint Martin a eu la gracieuseté de lui faire, daignant s'arrêter pour le voir dans son voyage de Rome en France où il va assister au couronnement du roi Louis d'Outremer : le saint du ciel et celui de la terre ont terminé cette courte entrevue en se demandant l'un à l'autre une bénédiction dont l'humilité de chacun repousse l'honneur, mais qu'ils consentent à se donner tous deux en même temps. Éclairé par ces lumières, réconforté par ces communications supérieures, Odon n'hésite plus. Ses préparatifs sont promptement faits. La petite caravane, accompagnée jusqu'à la clôture par toute la famille de Cluny,
franchit là porte du monastère et s'engage sur la route du Midi. Une vie nouvelle s'ouvre pour Odon.
Accompagnons-le dans la Ville Eternelle. Nous parlerons plus tard de cette vie de voyageur qui va devenir presque sans interruption la sienne et dont son biographe, devenu son inséparable compagnon, nous fera connaître les charmants épisodes. Le pontife accueille avec bonheur le saint abbé : le long et intime entretien, qui s'engage entre ces deux hommes de Dieu, permet au premier d'apprécier la sainteté éminente et les facultés supérieures du second et de pressentir le rôle que ce dernier est appelé à remplir dans l'Eglise.
Sans tarder, Odon entreprend sa mission de messîiger de paix. Hugues accueille avec affection et vénération ce vieil ami d'enfance qu'il retrouve avec l'auréole de la sainteté autour du front. Albéric ne peut se défendre contre les séductions de cet homme si doux, si humble et si saint. Au bout de quelques jours, Odon a triomphé de tous les obstacles, dissipé tous les malentendus et rétabli la paix entre les deux ennemis. Hugues donne sa fille Aude en mariage à Albéric et contracte avec son adversaire d'hier, son gendre d'aujourd'hui, une amitié qui ne sera pas étemelle, mais qui assurera pour quelque temps la liberté et le calme à l'Eglise et à son chef. Cette œuvre qu'il vient d'inaugurer si heureusement, il aura à la continuer jusqu'à la fin de son existence. Les ruptures fréquentes qui se produiront dans la suite entre Hugues et Albéric seront pour Odon l'occasion de nouveaux voyages à Rome et de précieux développements de son œuvre monastique.
Après l'heureux succès de la première partie de sa mission, notre saint se met avec zèle à la seconde
qui lui est particulièrement chère. Il s'est établi à Rome dans le monastère de Saint-Paul. Tandis qu'au moyen des puissants secours mis à sa disposition ii répare les ruines des bâtiments, il recommence auprès de la communauté cette œuvre de réformation dont il a acquis déjà une merveilleuse expérience. Pas plus que leurs frères de Cluny, les moines de Saint-Paul ne peuvent résister à la sainteté, aux douces exhortations, aux touchants exemples du réformateur, a Placé dans ce lieu et devenu pour ainsi dire le vicaire du grand apôtre, nous dit le moine Jean, il règle d'une manière apostolique la vie spirituelle de ce monastère, et, par ses paroles, enflamme dans les cœurs la foi, la piété et la lumière de la vérité. » Au bout de quelques mois, la ferveur, l'austérité, la régularité s'épanouissent à l'ombre des reliques du docteur des nations et de Rome, la renommée d'Odon se répand dans l'Église entière.
Le prince de la ville, Albéric, a été complètement conquis par les charmes du saint abbé : il ne laisse passer aucune occasion de lui témoigner son profond respect et sa vive reconnaissance. A propos d'un baril d'eau qu'il a fourni au monastère et qu'il prétend qu'on ne lui a pas assez payé, un paysan a juré de tirer des moines une éclatante vengeance. Il aperçoit un jour Odon dans la rue qui longe le monastère de Saint-André sur le mont Scaurus. L'abbé s'avance humble et recueilli; il met si fort en pratique le douzième degré d'humihté de la sainte règle ; il a si constamment la tête baissée et les yeux rivés au sol, qu'on le surnomme le Fossoyeur \ il n'entend donc pas la menace et ne voit pas le geste du paysan qui brandit sur sa têle un énorme pavé;
il n'est tiré de sa contemplation que par les cris des passants qui saisissent les bras de Tassassin et Tempêchent d'accomplir son forfait; ayant appris de ce paysan la cause de sa fureur, Thomme de Dieu lui donne la somme qu'il réclame et s'éloigne calme et silencieux. Mais la nouvelle de cet attentat et de sa solution parvient aux oreilles du prince Âlbéric, qui envoie arrêter le paysan, le fait comparaître devant son tribunal et le condamne à perdre sa main criminelle. Par bonheur pour le coupable, le saint abbé apprend la sentence du prince, court se jeter à ses pieds et, à force de prières, lui arrache la grâce et la liberté du malheureux.
Peu de temps après, Albéric donne à notre saint un témoignage plus signalé de ses sentiments de bienveillance et de vénération. Il lui cède, pour y introduire sa réforme, le vieux et célèbre monastère de Saint'Hélie de Subpentone qu'il possède près de la ville de Népi, en Étrurie et qui participe dans une large mesure à la déchéance universelle. Odon se met à cette œuvre de ré formation locale avec son zèle et son succès habituels. Nous avons dit plus haut comment il doit faire intervenir ici sa puissance de thaumaturge pour enlever tous les prétextes à la mauvaise volonté et fournir, au moyen d'un étang poissonneux, les facilités pour pratiquer économiquement l'abstinence monastique. Cette œuvre qu'il a si bien et si rapidement conduite à terme, il en confie la continuation et le perfectionnement à un de ses moines, Théodard, qu'il établit abbé du monastère réformé.
Cependant ses relations se poursuivent, intimes et confiantes, avec le Pape. A mesure qu'il connaît davantage Odon, Léon VII rend des actions de
grâces de plus en plus ardentes a la Providence qui lui a envoyé un tel secours. Chose étrange ! Poussé par un instinct prophétique, son prédécesseur Jean XI, dans sa bulle du mois de mars 98 1, en confirmant Odon dans sa dignité abbatiale, a accordé a Ciuny des privilèges spéciaux, présageant et rendant possible sa mission de l'avenir : il a donné à son abbé la faculté de recevoir les monastères qui lui seront oflFerts pour y établir sa réforme, et d'admettre dans sa famille religieuse les moines désirant changer le relâchement de leurs propres monastères contre la vie si édifiante de la réforme. Léon VII marche résolument dans la voie ainsi ouverte devant lui ; il favorise de tout son pouvoir l'œuvre dont l'avenir et l'importance se dessinent plus distinctement à ses yeux et l'homme dont il connaît maintenant par lui-même l'éminente sainteté et la valeur exceptionnelle. Il multiplie les bulles en sa faveur et fait tous ses efforts pour propager de tous côtés ce mouvement de réforme monastique dont il pressent l'importance dans l'avenir.
Durant son séjour à Rome, Odon étend son action sur bien des monastères en Italie : Salerne, Saint- Pierre de Pavie, Naples, etc., viennent successivement s'adjoindre à ceux que nous avons déjà mentionnés.
Puis il reprend le chemin du retour, vers son cloître, vers sa cellule, pour y reprendre sa vie de jadis. Vain espoir! tout cela est fini pour lui. Il ne s'appartient pas ; il faut qu'il accomplisse jusqu'au bout la mission que le Maître veut de lui et où il l'a placé.
Le mouvement de réforme s'accentue en France. Les évêques, dont un grand nombre ont eu des rapports avec Odon et savent ce qu'il est, l'appellent,
le supplient de venir peupler de vrais moines les antiques abbayes de leurs diocèses, jadis sources de sanctification pour des contrées tout entières et maintenant stérilisées et impuissantes. Sur d'autres points, les grands feudalaires commencent à sentir que le rôle à^abbé laïque ne leur convient guère : ce qui reste dans leurs âmes de foi et de délicatesse chrétienne s'alarme d'un pareil état de choses; ils ont beau ne pas s'ingérer dans la vie intérieure de ces familles religieuses, ils n'en constatent pas moins qu'elles sont en train de périr. Nous avons déjà vu les princes de la Bourgogne, les ducs d'Aquitaine, se dessaisir, en faveur de Cluny, des monastères qu'ils possédaient dans les contrées avoisinantes. Le courant se propage sur tous les points du royaume i^les relations personnelles d'Odon avec un grand nombre de prélats et de grands seigneurs y aident puissamment. Aux monastères de Massay et de Bourg-Dieu qu'il a reçus de Bernon, à ceux de Charlieu, de Romain-Moutier qu'il tient de la munificence de la maison royale de Bourgogne, viennent s'ajouter Saint- Pierre de Tulle, Saint-Martial de Limoges, Saint-Géraud d'Aurillac, Saint-Sauveur de Sarlat, Sainl-Pierre-le-Vif de Sens, Saint-Benoît-sur- Loire, Saint-Julien de Tours, etc.
Mais n'allons pas croire que ce mouvement providentiel ne rencontre que facilités et sympathie. En général, les moines ne sont guère disposés à recevoir de bonne grâce cette réforme qui leur est, pour ainsi dire, imposée, et à embrasser, les cœurs satisfaits et les visages souriants, une austérité de vie qui figure bien dans la Règle, mais qu'ils peuvent regarder comme tombée en désuétude. Dans la suite, l'on verra, lors de l'épanouissement de la con-
grégation de Cluny, des monastères se grouper autour de quelque puissante abbaye de leur région, former une petite congrégation locale pour échapper à la grande. Contre toutes ces difficultés et ces mauvais vouloirs, Odon doit lutter et triompher: sur tous les points, il est obligé de mener sa campagne et de conquérir la position, c'est-a-dire les cœurs, pour les amener à aimer le joug qu'il vient leur imposer. Ses armes toujours victorieuses sont la prière, la patience et l'affabilité de sa douceur.
Voulons-nous le voir à l'œuvre dans ces opérations de conquête pacifique ? Le moine Jean va nous le montrer introduisant la réforme à Saint-Benoitsur-Loire. Ce monastère est comme le cœur de la vie Bénédictine en France; dans son église, repose cet insigne trésor que la Providence a daigné donner à notre patrie, les reliques de notre grand Patriarche. Le naïf récit du chroniqueur est tout un petit poème qui va nous faire assister aux résistances des hommes et aux victoires des saints, aux misères de la terre et aux suaves puissances du ciel :
...« Nous allons nous efforcer d'exposer clairement comment notre bienheureux Père Odon fut choisi ou plutôt prédestiné par Saint-Benoît luimême. Un jour que les moines de Fleury menaient dans leur cloître leur vie relâchée et se déchiraient mutuellement, un d'entre eux, revenant d'une obédience, rencontra devant la porte du monastère le père^ Saint- Benoit qui lui donna cet ordre : « Va dire à tes frères qu'ils ne me laissent pas^en paix reposer auprès d'eux. Je me retire donc de ces bâtiments ; qu'ils sachent bien que je n'y reviendrai que lorsque j'aurai envoyé ici, des frontières de l'Aquitaine, un homme qui soit selon mon cœur. i> Comme son in-
terlocuteur le pressait de dire son nom, il répondit : «c Sache-le ; je suis le frère Benoit. » A ces paroles, il s'éloigna. Le moine s'empressa de remplir auprès de ses frères sa mission. Mais ces derniers, devant le malheur de la perte de leur Père, au lieu de recourir aux larmes et aux prières, seul moyen de fléchir la colère céleste et d'obtenir miséricorde, montèrent à cheval et s'élancèrent dans toutes les directions pour découvrii:: le 'fugitif et le ramener par la persuasion ou même par la force. N'ayant trouvé personne, ils accablaient leur frère porteur du message, de leurs railleries. Dans ce même temps, un personnage du nom d'Ëlizard, qui était alors un comte illustre et qui maintenant vit sous l'habit monastique, apprenant la vie honteuse de ces moines, demanda à Raoul, roi des Francs, la cession de l'abbaye, et l'ayant obtenue, la donna a notre Père Odon. Ayant pris avec eux deux évêques et deux comtes, notre Père Odon et Élizard se mirent en route. Les frères, apprenant leur approche, s'armèrent de glaives, montèrent sur les toits pour accabler de pierres et de traits ceux qu'ils appelaient leurs ennemis ; tandis que d'autres, armés de boucliers et ceints de leurs épées, se rangeaient devant l'entrée du monastère, se déclarant prêts à se faire tuer plutôt que de les laisser pénétrer. Cependant quelques-uns, tourmentés par le remords et rentrant en eux-mêmes, se disaient : « Voici que nous voyons la réalisation des menaces du bienheureux Benoît. Hélas! pourquoi n'avons-nous pas cru aux paroles de notre frère qui s'accomplissent exactement? Ne serait-ce pas cet Odon d'Aquitaine dont parlait Saint-Benoît ? Pourquoi n'avons-nous pas pris les devants et ne Tavons-nous pas invité spontanément ? 9 — Pendant ce temps ^
les autres cherchaient de tous côtés le moyen de se débarrasser du Père Odon. Or, il y avait parmi eux un jeune moine doué de beaucoup d'intelligfence, du nom de Vulfade. Ce fut par lui que les frères firent présenter au Père Odon les diplômes royaux, défendant à tout étranger de s'arroger la supériorité de ce monastère. Notre Père répondit doucement à l'émissaire : — « Je viens dans des sentiments de paix, ne voulant molester personne, nuire à personne; je viens seulement corriger les irrégularités de la discipline. » Ce fut par ces paroles et d'autres semblables que le Père Odon calmait tous les jours davantage l'irritation des esprits. Mais, voyant que ces moyens ne réussissaient pas, les moines revenaient à leurs premiers sentiments et menaçaient de mort le saint abbé. Ces négociations se prolongèrent pendant trois jours. Au bout de ce temps, notre Père Odon, sans prévenir personne de son dessein, monta sur un âne et prit aussi rapidement que possible la route du monastère. Ce qu'ayant aperçu, les évêques, les comtes et les moines de sa compagnie, coururent après lui, en criant : — « Où allez-vous, notre père ? Cherchez-vous la mort ? Ne voyez-vous qu'ils sont déterminés à vous tuer et que vous ne sauriez échapper à leurs coups ? Voulez-vous par votre mort remplir eux de joie et nous de mortelles douleurs ? » Mais le juste, confiant en Dieu, s'avance comme un lion sans terreur ; et personne ne peut l'arrêter dans son entreprise. O merveille ! Quand il se fut approché et qu'il fut reconnu par eux qui étaient là tout armés pour lui résister, ceux-ci, subitement touchés et transformés par l'action du Tout-Puissant, jetant leurs armes, coururent à sa rencontre et, se prosternant à terre, baisèrent les traces de ses pas.
Une joie immense enflamma dans ce moment tous les cœurs. Le cloître de Saint-Benoît reçut Odon comme un père et son escorte n^eut qu'à se retirer. » Avec certaines modifications de détail, cette scène se reproduit dans la plupart des monastères confiés à Odon ; partout il rencontre des difficultés analogues ; partout, par sa douceur, sa patience |et la grâce de Dieu, il en triomphe. Il n*y a d'exception que pour les monastères qu'il fonde lui-même ; là il n'a pas à réformer; il n'a qu'à former, ce qui est plus aisé et donne des résultats plus complets. Aussi porte-t-il une affection spéciale au monastère de Saint-Julien de Tours, qu'il a, pour ainsi dire, fondé avec le concours de son intime ami, l'archevêque Théotolon et qui le rapproche de son Saint-Martin. II n'a pas voulu déléguer à d'autres le soin de former et de diriger cette jeune famille monastique; il en reste l'abbé et multiplie ses séjours dans ce cloître qu'il aime et où il doit terminer sa sainte vie.