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CHAPITRE XIV

C'est une rude existence que celle que va mener désormais notre Saint — vie de pérégrinations incessantes qu'à peine interrompront quelques séjours très limités et qui se prolongeront jusqu'à sa mort. De nos jours, dans notre siècle de chemins de fer et d'automobiles, on ne peut se faire que difficilement l'idée de ce que c'étaient que les voyages aux® siècle, se représenter ces interminables distances parcourues à dos de cheval, par des routes sommairement tracées et nullement entretenues, à travers monts et vaux, non pas pendant quelques heures que l'on passe, lisant ou rêvant, sur les coussins rembourrés de son véhicule et au bout desquelles il est 'permis, au gîte, de se refaire des fatigues du trajet, mais pendant des jours succédant aux jours, sous les ardeurs du soleil torride, ou sous les froidures congelantes de l'hiver; avec toutes les aventures, tous les dangers, les fleuves à passer, les précipices à franchir, les brigands à éviter ou h convertir. Ces anormales fatigues, dont la perspective ferait reculer nos modernes anémiés, saint Odon les supporte avec toutes les énergies de sa volonté, avec tous les ressorts de sa verte vieillesse, avec toutes les

gaités de son esprit. II ne voyage pas seul; il est accompagné d'un petit groupe de moines et de quelques serviteurs: avec eux, il cause, il prie, il chante le long de la route sans fin. Cèst une communauté ambulante : aux 11 eures régulières, la troupe s'arrête ; les cavaliers mettent pied à terre, s'agenouillent pour dire la prière préparatoire, puis remontent en selle : Tabbé entonne Toffice ; les autres continuent avec lui la psalmodie sacrée. Les paysans, dans les champs, se découvrent avec respect devant ces moines qui passent chantant les louanges du Très-Haut. Puis, quand ils ont acquitté leur tribut liturgique envers Dieu, Odon prend la parole; il instruit, égaie, touche ses compagnons, se sert des grands spectacles de cette nature qu'ils traversent et qu'ils admirent, pour élever les cœurs au-dessus de la terre. Il sème a profusion, le long du chemin, les actes sublimes d'une charité toujours en éveil et les miracles, réponses du Créateur à la créature : partout où il passe, il laisse la douce odeur de ses vertus et des semences bénies pour les œuvres de l'avenir.

Heureusement, parmi ses compagnons de route, se trouve le moine Jean, qui aime et admire tant son maître, et qui doit nous dire sa vie. Toutes ces scènes dont il a été le témoin ému, il nous les fait passer sous les yeux; ce sont autant de délicieux paysages de France ou d'Italie; on y voit saint Odon, dans sa sereine sainteté, s' arrêtant devant toutes les misères pour les soulager, devant toutes les petitesses pour les presser contre son cœur. En face des merveilles de la charité de son maître, le disciple entre en scène, expose avec une sincérité et une humilité charmantes ses objections et ses répugnances

humaines, écoute d'un cœur bien docile les remontrances et les leçons sublimes de son abbé, et puis chante son hymne d'action de grâces pour la victoire que ce dernier lui a appris à remporter sur lui-même. Ëcoutons-le nous faire, au début de ses récits, sa profession de foi : a Je n'ignore certainement pas que je ne pourrai raconter tout cela qu'à ma grande confusion. En écrivant tout cela, je tournerai contre moimême le glaive des condamnations ; mais, en découvrant ainsi à tous mes fautes, j'obtiendrai que tous, puisque je n'ai plus notre père pour les lui confesser, déviennent mes intercesseurs auprès de lui. »

Nous n'avons qu'à glaner dans ces pages pour recueillir un délicieux bouquet de fleurs de sainteté* C'est un saint Odon vécu et vivant; — un saint Odon intime, d'autant plus attrayant et instructif que nous pouvons l'approcher de plus près et que nous le voyons agir en dehors des devoirs austères de sa dignité abbatiale ; nous le saisissons dans la simplicité et la candeur de sa personnalité humaine. Nous avons vu le grand saint; nous allons voir l'aimable saint.

Nous ne nous permettrons pas de déflorer l'œuvre de Jean : nous lui laisserons le plus souvent la parole pour nous redire lui-même, telles qu'il les a vues et senties, les scènes dont il a été le témoin.

Au moment de se mettre en route, Odon s'informe toujours si son fidèle compagnon a, dans la sacoche suspendue à sa ceinture, une somme suffisante pour subvenir aux nécessités de la caravane et lui permettre de soulager les misères qu'il rencontrera sur sa route ; ces misères, il les rencontrera fréquentes ; il ne les éconduira jamais ; au besoin il irait les récolter le long du cliemin.

Le voyez^Yous ? — il s'arrête et met pied à terre ; il a aperçu, cachant derrière les branches de la haie leurs mines curieuses et éveillées, les petits pastours qui ont laissé, broutant les chardons de la lande, vaches et brebis et ont couru contempler le spectacle insolite de la cavalcade monastique. Odon les appelle, les caresse, leur trace avec le pouce la croix sur le front ; et puis leur fait chanter les gaies chansons des vallées ou les plaintives mélodies des montagnes : après quoi il repart, non sans avoir largement payé aux jeunes artistes leur concert improvisé et la leçon de musique qu'il prétend avoir reçue d'eux.

« Dans le trajet, nous raconte Jean, nous gravissions les pentes des Alpes ; en même temps que nous, s'avançait sur la route un pauvre vieux et infirme. Il était chargé d'un sac rempli de morceaux de pain et d'œufs, d'oignons, poireaux, légumes dont je ne pouvais supporter la puanteur. Dès que notre Père, au cœur compatissant, eut rejoint le pauvre, suivant sa coutume, il le fit monter sur son cheval et, marchant a côté, il plaça sur ses épaules le sac qui sentait si mauvais. Pour moi, repoussé par l'odeur, je m'éloignai peu à peu de mon abbé. Étant parvenu à la crête de la montagne, au moment de prendre le chemin de la descente, je vis le pauvre descendre de cheval et forcer notre saint à reprendre sa monture ; mais ce dernier refusa de lui remettre son sac qu'il suspendit à l'arçon de la selle. Je hâtais moi-même le pas pour m'éloigner dans la confusion que j'éprouvais. Au bout d'un moment, le Père Odon m'appela et me dit : « — Approche-toi, car il nous « reste encore des psaumes à chanter. » Je lui répondis que je ne pouvais pas supporter la puanteur

de ce sac. Il me réprimanda alors par ces paroles : « — Eh quoi ! voilà ce pauvre qui est notre frère et « qui doit se contenter de cela pour sa nourriture « et toi, tu n'en peux supporter l'odeur! Le pauvre « peut porter le sac, et, toi, tu ne veux pas même le ^ voir! » Il pouvait, en effet, bien dire cela de luimême qui était le vrai pauvre du Christ. Ce fut par de semblables paroles qu'il parvint à guérir les susceptibilités de mon odorat, si bien que je n'ai plus été incommodé dans la suite par ces mauvaises odeurs. »

Mais le voici en présence, non d'un malheureux isolé, mais de toute une ville dans la détresse. Sienne, que la caravane doit traverser est désolée par une atroce famine. Pour le coup, le pauvre Jean, dans ses fonctions de cellerier, sent une vive anxiété lui élreindre le cœur : les trente sols d'argent, qui garnissaient au départ son aumônière, ont été largement entamés tout le long de la route et ce qui reste de réserves ne va pas résister à la nouvelle et plus formidable saignée qui va lui être faite dans la traversée de la ville affamée. Devant la porte de la cité, l'on aperçoit des groupes d'êtres humains a la figure hâve, aux yeux enfiévrés, et on entend déjà les lugubres concerts de leurs lamentations. Laissons la parole au chroniqueur .

« Songeant à l'habitude qu'a notre Père de ne rien réserver pour lui ni pour notre usage, et craignant que toute notre troupe ne fût condamnée à périr de faim, faute de ressources pour nous procurer des vivres, je pris ce qui restait de notre argent, je me séparai en cachette de notre abbé, et, sans qu'il s'en doutât, je traversai en hâte la ville. Quand le Père Odon entra à Sienne, tous les malheureux

coururent vers lui pour implorer sa charité. Mais lui, en tournant les yeux autour de lui et ne m'aperce vaut pas, comprit tout de suite ce qui s'était passé : il devina bien que, si je n'étais pas près de lui, je ne devais pourtant pas être bien éloigné; il fît donc signe à la foule de le suivre. En traversant la place de la cité, il v vit trois hommes, dont l'extérieur et l'attitude annonçaient la position supérieure, mais qui n'en étaient pas moins affamés que les autres. Le Père Odon voulut leur donner part à ses bénédictions. 11 y avait devant la porte de leurs demeures des vases de lauriers tout couverts de leurs baies ; il demanda à un d'entre eux pour quel prix il vendrait ces baies de lauriers. Je ne sais quel prix fut la réponse. Notre Père lui dit à l'oreille : « Taisez-vous, ne dites pas ce prix, mais demandez-m'en tant de deniers. » C'est ce qui fut fait et le Père Odon fit ramasser les baies en promettant de payer la somme convenue ; c'est ainsi que, sous le prétexte de cette vente, il les fit participer à sa charité. Cependant, de ma position en dehors de la ville, je vis au bout de peu de temps déboucher le cortège; notre Père s'avançait, comme un général, à la tête de son armée de pauvres; il était rempli d'une telle allégresse, qu'à peine put-il répondre par sa bénédiction au salut que je lui adressais. Pour lors, je fis semblant de lui demander qui étaient ces gens qui l'entouraient et ce qu'ils voulaient. Ce sont, me répondit-il, des serviteurs de Dieu et des ouvriers à nos gages : « Hàte-toi de leur payer ce qui leur est dû ». Je lui demandai encore ce qu'étaient toutes ces baies de lauriers et ce qu'il en voulait faire. Alors il se mit à nous dire des paroles si touchantes, que je n'en ai entendu et n'en entendrai jamais de semblables;

Ida SAINT ODON.

nous éprouvions tous en Técoutant une telle allégresse que nous versions des larmes de joie et ne pouvions proférer une parole. Pourtant je me permis de prier notre bienheureux Père de ne pas nous charger de ces baies inutiles et encombrantes et de les rendre aux vendeurs : « Pas du tout, répliquat-il; j'aurais peur que ces pauvres gens ne voulussent de leur côté nous rendre Targent que nous leur avons donné. » Tout ce que je pus obtenir quand nous nous fûmes remis en route, ce fut qu'il profitât de l'éloignement pour abandonner dans la cam^pagne cet embarras. »

Puis la Providence vient à leur aide d'une manière inespérée, alors que leur passage à Sienne a épuisé toutes leurs ressources ; ils font la rencontre, sur le chemin, d'un de leurs frères, le prêtre Pierre, qui, se rendant aussi à Rome, se joint à eux, verse son s>iatique intact dans l'aumônière épuisée et leur permet de faire le reste de la route.

Quelques mois plus tard, nous retrouvons la petite troupe en train de parcourir le chemin de retour; elle gravit les pentes rudes et escarpées des Apennins. On est au mois de février : l'hiver sévit avec une anormale rigueur; les vertes et riantes campagnes d'Italie disparaissent, étonnées, sous un inusité man teau de neige. Sur les sommets, la couche est si considérable que la voie à suivre disparaît complètement. La bise fouette les visages et siffle aux oreilles son ironique chanson et les voyageurs n'ont plus la force de faire entendre un son. Dans sa sollicitude filiale, Jean fait d'une couverture une sorte de manteau dont il enveloppe, pour les garantir de la froidure, les membres glacés par l'âge et la température de son vénérable Père. Mais il a compté

sans les pauvres. Voilà nos voyageurs sur la hauteur; pendant que là-bas le soleil se couche dans l'horizon brumeux de la mer, ils marchent au milieu des difficultés du terrain et des incertitudes de la route, sur le large plateau blanc. Ils voient venir vers eux un personnage à Taspect étrange : c'est im pauvre à peine vêtu ; les jambes à moitié couvertes, et les pieds nus, il marche résolument sur la neige sans limites. Lorsqu'il est arrivé à hauteur de la troupe, Odon s'arrête, ordonne à ses compagnons de continuer leur marche; il se dépouille de son manteau, en recouvre le pauvre et lui donne une large aumône. Puis, réconforté, le malheureux dit son action de grâces, reprend sa marche intrépide et bientôt disparaît ; les yeux des voyageurs le cherchent en vain sur la nappe blanche :' c'est un Ange qui est venu recevoir la charité d'Odon et qui de là-haut répand sur lui les bénédictions du Christ.

Le cœur de saint Odon si tendre, si prêt à venir au secours de toutes les infortunes qu'il rencontre sous ses pas, s'enflamme surtout de compatissance et d'amour en face des misères spirituelles^ quand, au lieu de corps à préserver de la faim ou du froid il se trouve en présence d'âmes à arracher au démon pour les donner à Dieu.

Un jour, dans la sauvage vallée qu'ils doivent franchir, les pieux voyageurs se trouvent enveloppés par quarante brigands qui fondent sur eux. Le chef de la bande, lorsqu'il voit le bienheureux Père et ses compagnons poursuivre leur route, absorbés par la prière et chantant les louanges de Dieu, sent l'étonnement et puis le remords envahir son cœur. Lui, Aimon, qui a été toujours le premier et le plus implacable dans toutes ces opérations de lucre san-

glant, voilà qu'il arrête d'un geste ses compagnons et leur dit :

a Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de tels hommes et je doute qu'il en existe autre part. Retirons-nous d'eux. II y a du reste dans leurs rangs un chevalier, que j'ai vu, terrible homme de guerre, et qui nous ferait courir de grands dangers.

— Eh bien! répondent les brigands stupéfaits, perçons le chevalier de nos lances et laissons aller les autres après les avoir dépouillés. »

D'une voix formidable, le chef réplique :

ce Je vous le défends. Tournez plutôt vos armes contre moi, car, moi vivant, vous ne les toucherez

pas. »

A ces paroles, les voleurs s'arrêtent indécis : la division se met dans leurs rangs et finalement ils se retirent. Le chef, qui est resté sur la place, la tête baissée sur la poitrine, en proie à un violent combat intérieur, s'élance après le saint abbé, se prosterne à ses pieds, lui fait l'aveu de ses crimes, implorant la miséricorde de Dieu. Le bienheureux Odon lui rend la yie de la grâce, le console, le fortifie dans ses résolutions et le renvoie converti pour expier son passé criminel par les œuvres d'une vie honnête et chrétienne.

S' appuyant sur le témoignage d'un parent de saint Odon, qui, au cours de son pèlerinage à Jérusalem, s'est arrêté au monastère, Jean nous fait le récit suivant, qui nous dévoile le caractère surnaturel de la charité d'Odon et nous montre la puissance dont il jouit auprès de Dieu :

«... Dans le temps où les Normands dévastaient le pays de la Touraine, il arriva un jour qu'ils s'emparèrent du petit neveu de notre Père Odon, jeune

enfant qui n'avait pas encore été baptisé et remmenèrent, ainsi que sa nourrice, avec eux. Or, notre Père se trouvait alors à Tours. Lorsqu'il apprit ce qui venait d'arriver, il se plongea dans une prière ardente qu'il ne consentit à cesser que lorsqu'il eut la certitude intérieure d'avoir obtenu le salut de son neveu; ce qui causait sa douleur spéciale était le danger couru par Tâme de ce pauvre petit, non encore régénéré dans les eaux du baptême. Le pays où les captifs avaient, été emmenés était situé au delà d'un fleuve d'une profondeur telle qu'on ne pouvait le franchir qu'à la nage ou en bateau. Il y avait huit jours qu'ils étaient partis de la Touraine pour arriver à ce lieu. Tout à coup, une inspiration secrète et irrésistible s'empara du cœur de la nourrice. Elle prit l'enfant dans ses bras, traversa toutes les bandes des ennemis, sans que personne l'arrêtât ou l'interrogeât; elle traversa, sans se mouiller les jambes, le fleuve profond et furieux qui lui barrait la route, et, en trois jours, elle fit, sans prendre de nourriture et sans éprouver de fatigue, avec l'enfant dans les bras, ce long trajet. Dès son arrivée à Tours, on apporta l'enfant à notre bienheureux Père qui l'attendait dans la joie et lui donna le saint baptême. Âpres quoi, notre Père, élevant les yeux, rendit grâces et demanda la mort de cet enfant; au bout de trois jours, sa prière était exaucée et il y avait un petit ange de plus au ciel, à la suite de quoi, le père de l'enfant se fit moine. »

Dieu se plaît à multiplier, sous les pas de son serviteur, les protections et les merveilles; tous ces témoignages de sa vertu et de son crédit surnaturel augmentent le prestige de notre saint et fécondent

son action. Recueillons-en quelques-uns pour la gloire du saint abbé.

« Ses compagnons dans un pèlerinage au mont Gargan, affirmèrent sous la foi du serment que, pendant qu'il se prosternait en terre avec ses frères pour dire les heures canoniales, quoiqu'il plût fréquemment, ils ne virent jamais une goutte de pluie tomber sur lui. La divine sollicitude le protégeait à ce point que ses vêtements étaient aussi secs que si la pluie du ciel n'eût pas inondé tout le pays. »

«c Un jour qu'il traversait le fleuve du Rhône, escorté d'une foule de seigneurs de la contrée, il arriva qu'un des chevaux, en lançant une ruade contre un autre cheval, défonça la paroi du bateau et y fit une large ouverture, par laquelle l'eau se précipita et remplit tout l'intérieur. Malgré cela, le bateau se soutint sur l'eau et aborda à l'autre rive. Le Père Odon ne débarqua que le dernier et immédiatement le bateau disparut au fond de l'eau. »

Dans le cours du terrible hiver dont il a déjà été question, pendant qu'ils rentrent à Cluny, nos voyageurs ont à franchir le passage des Alpes Marranes^ qui est toujours si périlleux qu'on ne peut l'aborder que sous la conduite des guides du pays et que sa carapace de neige glacée rend pour le moment presque inabordable. Dans le passage du col noir et dangereux, le cheval que monte notre Père fait un faux pas et tous deux roulent dans l'abîme. Le Père Odon, lâchant les rênes, lève ses deux mains au ciel et voilà qu'il trouve entre ses bras une branche d'arbre qu'il étreint, jusqu'à ce que ses compagnons le retirent et le déposent sur les bords du précipice. Les regards ont beau scruter les falaises

abruptes, ils n'y découvrent ni branche ni arbre : quant au cheval il n'a jamais reparu.

Parfois ces témoignages des prédilections de Dieu envers son serviteur revêtent un caractère plus solennel, comme le miracle qui vient illustrer la fête de notre Grand Patriarche au monastère de Saint- Benoît-sur-Loîre, et dont le récit va clore celte série de merveilles. Nous avons déjà rapporté comment saint Benoît avait annoncé qu'il quitterait son monastère et n'y rentrerait que lorsqu'il aurait été réformé par Thomme de son cœur ; nous allons assister à la rentrée solennelle. Ecoutons le moine Jean nous la redire :

«... C'était le jour où la fête de saint Benoit était célébrée tous les ans au milieu d'un concours immense de peuple : il y avait toujours une multitude d'infirmes atteints de diverses maladies, qui venaient recourir aux tout-puissants suffrages du très saint Père Benoit. Le bienheureux Odon qui était, en qualité d'abbé, à la tête de cet illustre monastère, entra dans l'église pour célébrer la messe solennelle. Il avait donné l'instruction que tous les pèlerins, et surtout les malades, fussent à jeun pour assister à l'office. Tous étant entrés et les divins mystères commencés, le vénérable abbé entonna l'hymne angélique Gloria in excels-is Deo. A l'instant, un bruit formidable retentit à la porte de l'église : les serrures furent ouvertes, les battants des portes tournèrent sur leurs gonds. Les lampes du chœur s'allumèrent, et tous les malades et infirmes furent subitement et complètement guéris. Le peuple fut saisi de stupeur à ce spectacle. Notre Père Odon leur donna la signification de ces choses extraordinaires; et tous reconnurent et saluèrent

avec bonheur la présence de saint Benoît. La grâce divine embrasait tellement les cœurs qu'il n'y eut presque pas d'assistants qui pussent retenir leurs larmes. »

Tels sont le résumé et le couronnement donnés par le Ciel à TŒuvre de saint Odon. Notre grand Patriarche a été éloigné par le relâchement monastique du lieu où ses reliques vénérées ont reposé depuis des siècles et ont répandu les bienfaits incessants de leur présence. Odon, par les vertus qu'il pratique lui-même et qu'il fait pratiquer aux autres, oblige son glorieux Père à reprendre en son monastère des bords de la Loire, son fécond repos et le cours de ses miracles. La solennité de cette rentrée est comme l'altestation céleste donnée par saint Benoît de la sainteté d'Odon et de la grandeur surnaturelle de son œuvre : c'est la canonisation anticipée par le saint du ciel du saint de la terre.

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